Peste noire et terreur rouge, un scénario de Ludmila Oulitskaïa

A l’heure de la Covid, l’écrivaine russe s’est souvenu avoir écrit il y a 28 ans un scénario resté inédit. Le récit d’une peste éradiquée dans l’œuf par la puissance diabolique des services policiers de l’Etat soviétique pour lequel tout citoyen était un suspect en puissance. Quiproquo à la soviétique et étrange chassé-croisé.

En 1988, Ludmila Oulitskaïa écrit un scénario qui n’aura pas de suite. Quatre ans plus tard, l’URSS a disparu, ce n’est pas (encore) le cas de la prestigieuse revue Novy mir qui publie son roman Sonietchka. Gros succès en Russie, nombreuses traductions ; en France, chez Gallimard. Traduit par Sophie Benech, Sonietchka reçoit le prix Médicis étranger. Près d’une quinzaine de romans allait suivre jusqu’aujourd’hui, tous chez Gallimard, tous traduits par Sophie Benech. Quand la Covid et ses ravages ont envahi la planète, l’écrivaine russe s’est souvenu de son scénario remisé dans un tiroir. Publié à Moscou en 2020, le voici chez Gallimard traduit bien sûr par Sophie Benech, sous le titre (fidèle au titre russe) : Ce n’était que la peste.

Dans la Russie soviétique de 1939, le scénario met en scène une foule de personnages dans un laps de temps réduit qui en détermine le rythme : tout est dans l’urgence. Et l’écriture file.

Première séquence : le chercheur Rudoph Ivanovitch Mayer travaille à Saratov dans un local confiné au sein de son institut voué aux épidémies et, en priorité, celle de la peste. Combinaison de protection, gants et masque. Le téléphone sonne, sonne, « j’arrive, j’arrive ! » dit-il sous son masque lequel se détache en partie de son visage, précise l’autrice comme ça en passant, précision qui va s’avérer cruciale. Mayer est convoqué à Moscou, ses supérieurs veulent voir les résultats de ses travaux sur la peste. Il est tard, il passe voir sa maîtresse, Anna, lui propose qu’elle le rejoigne à Moscou pour trois jours en amoureux.

Nouvelle séquence : Mayer est dans le train pour Moscou, quatre personnes dans le compartiment à ses côtés, chacune parle, se raconte. Le voici maintenant à l’hôtel Moskva, chambre 36, il parle avec la femme de chambre, une Turkmène, puis, dans son local, le barbier de l’hôtel le rase, c’est alors qu’un mouvement de tête brusque provoque une petite écorchure. Chaque séquence engrange ainsi des indices, tissant une toile.

Devant la « commission du commissariat du peuple à la santé », Mayer expose ses travaux sur un vaccin pouvant vaincre la peste. Le président de la commission exulte : « La création de ce vaccin représente un pas de plus vers la victoire totale du communisme dans le monde entier, une preuve de plus du triomphe de la sagesse politique de Staline. » L’ironie discrète, Oulitskaïa adore ça. Chacun félicite Mayer qui, soudain, ne se sent pas bien, A l’hôtel, il fait venir un médecin et bientôt commence à délirer. Une ambulance l’emporte aux urgences où le médecin de garde, Sorine, comprend bientôt à la vue des symptômes que Mayer a attrapé la peste, qu’il faut l’isoler, lui avec, et isoler tous ceux qui l’ont approché ces dernières quarante-huit heures.

C’est alors que le scénario prend toute sa force. Retrouver les gens de la commission et le barbier, c’est facile, mais comment mettre la main sur Anna, les gens du train, etc. ? « Ça, on sait faire » dira le « Personnage Haut Placé » (Staline). C’est l’époque de la terreur : tout Soviétique craint, lorsque des inconnus frappent nuitamment à la porte, d’être arrêté. D’où ce quiproquo qui traverse le scénario : on cherche à retrouver les gens qui ont fréquenté Mayer pour les isoler et donc les protéger, mais chacun croit qu’on vient l’arrêter sur ordre pour être envoyé dans un camp ou être liquidé dans une cave du KGB. L’un fuit par une entrée de service, un autre se suicide dans son bureau, la plupart suivent les hommes la peur au ventre et se demandent pourquoi on leur met un masque sur le visage. La peur est là. Oulitskaïa joue avec cette ambivalence. Grâce à la formidable puissance de renseignements du NKVD « dans le domaine des arrestations et des liquidations », précise la perfide Oulitskaïa, les personnes ayant fréquenté Mayer sont retrouvées, isolées, sauvées, la peste stoppée.

Parallèlement (art du montage cher à Vertov et Eisenstein) l’état de Mayer se dégrade, il meurt. Sorine qui le soignait sait que son sort est scellé, se sachant contaminé donc condamné écrit une lettre au « camarade Staline » où il lui dit sa fierté d’avoir « donné sa vie pour le peuple soviétique » et lui demande de se pencher sur le cas de son frère injustement arrêté en 1937.

Ce livre est évidemment un conte. Même s’il semble basé sur des faits datant de 1939. Dans une postface écrite aujourd’hui à l’heure de la pandémie mondiale, Ludmila Oulitskaïa dit avoir voulu « souligner l’idée que la peste n’est pas le pire des fléaux pour l’humanité, car les épidémies sont des processus naturels », « tandis que les épidémies de terreur que l’on observe de temps à autre dans les communautés humaines, elles, sont des créations de l’homme, et la nature ne prend aucune part à ces calamités ». Qu’en pense Poutine, avec un P comme peste et comme « Personnage Haut Placé » ?

Ce n’était que la peste de Ludmila Oulitskaïa, traduction Sophie Benech, Gallimard, 138p., 14€.

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