Frank Castorf : « Don Juan » de Molière ou le festin de Pierrot

Le Printemps des Comédiens s‘est ouvert avec un grand Frank Castorf, des « petites formes » en grande forme et un spectacle de sortie de l’école du TNS piloté par Pascal Rambert.

Scène de "Dion Juan" © Horn Scène de "Dion Juan" © Horn
En juin, ce qui me va bien, c’est d’aller au Printemps des Comédiens. C’est un festival qui s’étire sur tout le mois de juin et refait le monde allongé sur les chaises longues disposées dans la pinède du Domaine d’O à Montpellier, centre névralgique du festival.

Le baume de la mélancolie

Cette année, et c’est heureux, le festival présente certains spectacles au Treize vents, le CDN ayant retrouvé son nom d’origine, ainsi Je suis la bête de Julie Delille (lire ici) et Le Grand Sommeil de Marion Siéfert (lire ici) ou le nouveau spectacle de David Lescot, La bande-son d’une vie.

A l’Agora, centre voué habituellement à la danse, Julien Gosselin présente Le Marteau et la Faucille qui constituait l’intermède entre la deuxième et la troisième partie de son spectacle Don Delillo (Joueurs Mao II Les Noms, lire ici), texte de l’auteur américain magnifiquement porté et soutenu par l’acteur Joseph Drouet. Un dispositif on ne peut plus simple en apparence : un homme, un texte. Sauf que l’acteur sait son texte où s’entrecroisent plusieurs voix,et  parle devant un micro comme dans un studio d’enregistrement ; sauf qu’une caméra, près du micro, le filme et projette son image sur un grand écran au-dessus tandis que deux rampes lumineuses colorent le tout d’un orangé tirant sur le rouge ; sauf que la musique de Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde accompagne continuellement l’acteur tout comme les bruissements d’oiseaux au-dessus de l’Agora et même celui d’un hélico passant dans le ciel de Montpellier et qui semble commandé par le texte.

Les spectateurs des premiers rangs peuvent voir ce que ne filme pas la caméra : deux mains entre les jambes qui en se nouant et se dénouant accompagnent la tension du texte où il est question d’une prison, d’un homme (un trader qui a bidouillé des opérations) qui décrit ce qu’il voit d’une passerelle, des détenus jouant au foot. Un homme seul biberonné au capitalisme financier face à la finitude des paysages, des êtres et des certitudes. Un regard, une voix portant beau le baume de la mélancolie qui est comme la basse continue des spectacles de Julien Gosselin.

A quelle heure est mort Antonio ?

Sous le regard de François Grenaud (conception et mise en scène) avec qui il a partagé l’écriture de la Conférence des choses, Pierre Mifsud est un parleur auquel seule la sonnerie remontée d’un minuteur est capable de couper le sifflet au bout de 53 minutes et 53 secondes. Le jour où la sonnette oubliera de sonner la fin de la partie, vous serez embarqués pour une conférence au terme imprévisible. D’autant que c’est un conférencier qui ne s’assoit jamais. Pour l’heure, vous avez le choix entre l’option feuilleton, à raison d’une conférence par jour, ou une sage intégrale de 5 bonnes heures le dernier jour en guise d’apothéose.

De quoi parle Pierre le conférencier ? Ce jour-là d’Antonio Vivaldi, de Venise, de Phaéton (sa marotte). Quel que soit le sujet, on barbote ferme dans l’érudition joyeuse. Le dit érudit renvoie parfois le public à son ignorance (à quelle heure est mort Antonio ?) avant de le mettre dans sa poche par une blague ou un jeu de mots. Sa connaissance étant encyclopédique, il est inutile d’apporter son Littré en six volumes. Le rire est compris dans le prix du ticket d’entrée. On sort de là en se sentant plus érudit que la veille, oui, mais à quelle heure est mort Antonio ?

Avec ou sans Dézert?

Dans une salle voisine au bas du domaine d’O, c’est un autre énergumène qui nous attend, assis à une table étroite sur un tabouret qui lui laisse juste un espace pour croiser ses jambes. Devant, lui des cailloux alignés ; derrière, un pan de mur bariolé. Au pied de la table, un tuyau mène dans un seau où barbote l’âme d’un certain monsieur Dézert avec un z comme dans allez zou. Un labo ? Vous n’y êtes pas. Quoique. De fait, on ne sait pas trop où l’on est ni où l’on va, on s’en fout car l’homme a du bagout et le manifeste sans tarder en commentant goulûment l’entrée des spectateurs.

C’est ainsi que vadrouille Les Dimanches de monsieur Dézert, une pochade, un impromptu quelque peu aléatoire de et avec Lionel Dray, l’un des membre émérites de la vie Brève et de la compagnie Le Singe. J’avais vu une première esquisse de la chose dans la salle qu’occupait la compagnie dans un jardin exotique du bois de Vincennes avant qu’elle ne soit nommée au Théâtre de l’Aquarium. Le titre du spectacle (qui dure une heure) doit tout à Jean Mirmont qui avant de laisser prématurément sa vie dans une tranchée en 1914 avait écrit une nouvelle pleine de promesse sous le titre Les Dimanches de monsieur Dézert. On ne change pas un titre qui gagne, cependant Lionel Dray bifurque dans le milieu du cinéma à travers un concours de scénarios où Jean-Luc Godard tient le crachoir au coude à coude avec l’Apocalypse. Bref : c’est exquis.

Le groupe 44

Comme d’autres festivals, le Printemps des Comédiens accueille les travaux de sortie d’une école nationale de théâtre. Cette année, celle du TNS avec Mont Vérité, une pièce écrite par Pascal Rambert pour la promotion sortante (le groupe 44) qu’il met en scène avec, à ses côtés, le chorégraphe Rachid Ouramdane. Tout le monde est mis à contribution : les élèves acteurs mais aussi les élèves des sections scénographie, lumière, son, costume, régie, dramaturgie. Un travail de groupe.

Scène de "Mont vérité" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Mont vérité" © Jean-Louis Fernandez
Et c’est l’histoire d’un groupe que raconte Rambert dans Mont Vérité en s’inspirant de l’utopie de « la colonie coopérative Monte Véritas » (danse, naturisme, jardinage, expressions libres) qui, au début du XXe siècle, avant la guerre de 14, suscita beaucoup l’intérêt d’intellectuels et d’artistes qui firent le voyage en Suisse.

Rambert délaisse son terrain de prédilection, l’affrontement amoureux, pour un monde collectif qui peut faire chœur. C’est plus abstrait, avec des discours plus éthérés, plus hédonistes. Sa tentative de trouver la langue d’un tel univers n’en finit pas de tâtonner. Dans une première partie, l’écriture de l’auteur multiplie les ronds dans l’eau et prend difficilement corps. Une langue qui se mire dans ses propres ébats. Les récits à la première personne qui suivent sont de meilleur augure. Evitons de parler de la suite.

Bref : Rambert échoue là où François Cervantès avec les élèves sortant du Conservatoire de Paris et Tiago Rodrigues avec les élèves sortant de l’école de la Manufacture de Lausanne avaient su tirer leur épingle à travers un jeu similaire. Mais l’essentiel est là : tous les élèves de la promotion sont au travail, bien en vue, et cela donne envie de les suivre dans les années qui viennent. Nommons-les : Daphné Biiga Nwanak, Océane Cairaty, Houédo Dieu-Donné Parfait Dossa, Paul Fougère, Romain Gillot, Romain Gneouchev, Elphège Kongombé Yamalé,Ysanis Padonou, Mélody Pini, Ferdinand Régent-Chappey, Yanis Skouta, Claire Toubin (jeu), Aliénor Durand (scénographie), Edith Biscaro et Germain Fourvel (lumière), Enzo Patruno Oster et Lisa Petit de la Rhodière (son), Clémence Delille (costumes), Eddy D’Aranjo (assistant à la mise en scène), Simon Drouart (plateau), Vincent Dupuy (régie générale), Baudouin Woehl (dramaturgie).

Enfin vint Castorf

On attendait « le Castorf », on ne fut pas déçu. Depuis le Don Juan de Matthias Langhoff monté avec la troupe hongroise du théâtre de Cluj (lire ici), je n’avais plus vu une telle traversée de la pièce de Molière. L’attente était forte car on savait que le spectacle, après Le Printemps des Comédiens, disparaîtrait, qu’il ne serait plus à l’affiche du Residenztheatre de Munich, qu’il ne tournerait plus.

Qu’allait faire Castorf avec Don Juan ? On se souvient de sa surprenante Dame aux camélias avec des acteurs français (lire ici). Avec les très bons acteurs de la troupe munichoise qu’il dirige pour la première fois, Castorf monte la pièce en partie dans le désordre et en coupant des scènes, et il le fait avec la collaboration de Pouchkine (Le Convive de pierre mais pas seulement), de Schiller (Don Carlos), de Georges Bataille (Le Mort) et, comme dans d’autres spectacles déjà, avec La Mission de Heiner Müller. Côté musique, les emprunts vont de Mozart à Chris Isaac en passant par des chansons françaises d’autrefois. Et je ne dis rien des coiffes, perruques et costumes qui mêlent les époques.

Scène de "Don Juan" © Horn Scène de "Don Juan" © Horn
Frank Castorf ne monte pas des pièces, il dialogue avec elles. Il compose un bouquet autour d’une fleur. Et c’est ce qu’il fait avec Molière, en réorganisant Don Juan autour de deux pôles : d’un côté, Don Juan lui-même dédoublé en deux personnes ; de l’autre, le monde du paysan Pierrot et des paysannes. Charlotte versus Elvire. Pierrot, amoureux de Charlotte, deviendra Sganarelle (ou se rêvera comme tel), c’est lui qui dira la fameuse tirade sur le tabac qui ouvre la pièce (mais arrive plus tard dans le spectacle de Castorf). Un infiltré, ce Pierrot ? « La patrie des esclaves, c’est l’insurrection. Je pars à la bataille armé des humiliations de ma vie », écrit Müller dans La Mission (cité dans le spectacle)

Mais où est passé Sganarelle ?

Pierrot trône au centre du plateau, assis sur un banc, il dit tranquillement sa longue tirade en français patoisant traduit en allemand, une scène souvent considérée comme secondaire (comme le personnage) par les metteurs en scène qui s’en débarrassent au plus vite. Rien de tel ici. Le monde de Pierrot est l’un des trois espaces du décor installé sur une tournette, le second est le monde de Don Juan, le troisième un bar ouvert la nuit qui semble être disposé au revers de la scène de théâtre ambulant Grand Siècle qui ouvre le spectacle.

Derrière Pierrot, des barrières en bois délimitent un enclos pour chèvres, où Charlotte se rend pendant que Pierrot continue de parler : c’est l’heure de la traite. Elle apparaît sur l’écran parmi les chèvres, filmée. « Laisse donc tes chèvres », dit Pierrot. « Je suis trayeuse, je veux traire », réplique Charlotte (répliques qui s’invitent chez Molière, comme d’autres). Mais la trayeuse qu’elle dit être, suivie par la caméra, fait ouvertement semblant de traire. Le théâtre, ce diable, se glisse dans les détails. Il sera par la suite question de bidons de lait et de baquets, points de jonction entre les deux mondes. Castorf aime cette indécision des chèvres sur un plateau, il leur arrive de bêler et quand elles ne le font pas, on y ajoute des bêlements enregistrés. Aux chèvres des paysans correspondent les scènes sexuelles de Georges Bataille et les bubons de la peste (texte de Pouchkine). Dernières répliques du spectacle : « - Tu as changé, Charlotte. -Toi aussi, tu es devenu un autre Pierrot. - C’est le début du merveilleux amour. »

Ce sont là quelques éléments d’un spectacle d’une extrême richesse et que l’on aurait aimé revoir au Festival d’automne à Paris, par exemple. Consolons-nous, l’année prochaine, Frank Castorf va diriger des acteurs français (dont Jeanne Balibar et Jean-Damien Barbin déjà présents dans La Dame aux camélias et dans Le Roman de Monsieur de Molière de Boulgakov, lire ici). Quelle pièce ? Bajazet de Racine. Ça promet !

Le Marteau et la Faucille, de septembre à décembre à Annemasse, Pau, Rome, Vandœuvre-lès-Nancy, Toulouse (Sorano), Bourges, Arles.

Conférence des choses au festival Latitudes Contemporaines, à Lille. Episode 1 · mardi 18 juin, 18h · Sciences Po Lille ; Episode 2 · mercredi 19 juin, 19h · Grand Sud ;  Episode 3 · jeudi 20 juin, 18h · maison Folie Wazemmes ; Episode 4 · samedi 22 juin, 19h30 · Librairie L’Affranchie ; Intégrale · dimanche 23 juin, 14h à Gare Saint Sauveur (Lille3000).

Les Dimanches de Monsieur Dézert tournera la saison prochaine à Lorient, Valence, au Théâtre de l’Aquarium (dans le cadre du Festival d’automne), Brive-Tulle, Toulouse (Garonne), Le Mans (Fonderie).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.