Romeo Castellucci (3): vingt ans après, il trouve par terre et ramasse son «Orestie»

Troisième et dernier volet du portait de Romeo Castellucci présenté par le Festival d’Automne : « L’Orestie (une comédie organique ?) » d’après Eschyle. Reprise troublante d’un spectacle créé il y a vingt ans. Comme un vieux pull que l’on retrouve dans une armoire : il a beau être un peu usé aux coudes, on l’aime encore.

"L'orestie  (une comédie organiques)" version 1995 © SRS "L'orestie (une comédie organiques)" version 1995 © SRS

Romeo Castellucci dit avoir « trouvé par terre » son vieux spectacle, comme une carte d’identité d’un autre qui vous ressemble, qui gît là dans le caniveau. Etrange autant que passionnant le fait de voir cette Orestie après, et non avant, les plus récents Ödipus der Tyrann (lire ici) et Le Métope del partenone (lire ici).

Les métamorphoses du battement de cœur

C’est comme un retour sinon aux origines du moins aux racines. Et doublement. Celles du théâtre de Castellucci et celle du théâtre occidental. Comme tous les spectacles de l’Italien,tout y est grondement et surgissement, articulant une brassée de visions fortes et charpentée traversant ici, de façon parfois laborieuse, la trilogie d’Eschyle.

Ses visions ouvrent des champs d’exploration, de gouffres énigmatiquesoù le spectateur peut s’enfoncer, tout en épousant le rythme souvent hypnotique de ce spectacle qui associe les métamorphoses dubattement du cœur aux métaphores du cercle, depuis les petits trous ménagés dans le tulle à la face jusqu’à l’enfermement circulaire où Oreste cohabite avec des singes qu’il affole. C’est beauet vertigineux comme les tableaux de Gilles Aillaud ayant trait au zoo.

La mère et l’enfant

C’est une très vieille histoire vue et lue à travers les yeux d’un enfant. L’enfant est du côté de la mère, de Clytemnestre. Elle est immense comme toutes les mères, elle déborde de seins, de cuisses odorantes, elle estle plus souvent allongée sur ce lit où l’enfant aime venir se lover entre sesgrosses cuisses, respirer l’endroit de son origine. Elle a tous les droits. Elle tue son mari Agamemnon, depuis trop longtemps parti faire la guerre et qui revient, ce porc hilare, avec une concubine (Cassandre). Il sent trop le sang, le sperme, la boue, la merde. Agamemnon a le sourire stupéfiant d’un trisomique.

L’enfant est du côté de la mère. Comme Artémis, il « en veut aux chiens ailés de son père qui ont immolé avant sa délivrance la malheureuse hase avec sa portée » (traduction Mazon).Dans le spectacle, la portée de la femelle du lièvre apparaît sous forme de lapins en plâtre dans un stand de tir de fête foraine. L’enfant rêve un jour d’être en âge de tirer à la carabine, de faire mouche, de gagner l’ours ou le singe en peluche.

Et l’enfant qui sait déjà lire associe ces petits lapins innocents au lapin d’Alice qui paraît au début du livre de Lewis Carroll et emmènera Alice au pays des merveilles. L’enfant devenu l’éphèbe Oreste hésitera, souligne Castellucci, avant de tuer sa mère. Cassandre sur son char (une cabine de verre comme une papamobile) dit ce qu’elle a à dire et à prédire. L’enfant devenu Castellucciassocie Alice à Iphigénie, fille de Clytemnestre et d’Agamemnon que ce dernier se résout à sacrifier pour obtenir des vents favorables et gagner la guerre.

Des clowns enfarinés

C’est un spectacle vu par les yeux d’un enfant qui observe un vieux monde plein d’animaux, de clowns enfarinés, de « grands » filiformes affublés de chapeau pointus, d’oreille de lapins(le Coryphée) ou du nez de Pinocchio. Oreste est un adolescent, malingre, timide et maladroit. Le noir, couleur de la guerre, engendre le blanc, couleur de la mort.

C’est un très vieux monde fait de papiers, de toiles parcheminés, de tulles troués, de machines anciennes recyclées, de pistons, de fils qui pendouillent, de crochets de boucher.Dans Les Pèlerins de la matière (éditions Les Solitaires intempestifs), Castellucci dit avoir travaillé à partir de vieilles traductions en italien très datées, « parce que c’est le côté de la chose, sa poussière de rêve qui m’intéressait ». Un univers qui sent le renferméet où l’irruptiongénéreuse du rouge (le sangqui coule en abondance) est la seule tache de couleur. C’est un spectacle fait des rides du trop-plein et de soudains électrochocs.

Il ne reste du texte d’Eschyle que des lambeaux, des pages rescapées auxquelles l’ingénieur du son tord le cou. Reste la violence des corps ensanglantés, restent les stridences, le chant d’horreurs. Tout le reste est littérature. Reste le théâtre.

Vingt ans après ce spectacle revisité, Ödipus der Tyrann montre le chemin parcouru. Le texte n’est plus distordu, les corps ont trouvé leur voix, les blancs sont plus blancs que jamais, les visions ont gagné en simplicité et en intensité, Romeo Castellucci est devenu le classique de lui-même.

Théâtre de l’Odéon, 20h, jusqu’au 20 décembre.

A l’Apostrophe, Théâtre des Louvrais (Pontoise), les 8 et 9 janvier, puis les Célestins à Lyon, la Rose des vents à Villeneuve-dAscq, le TNT à Toulouse, etc.

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