Moscou (2): Le Teatr.Doc, un persistant sous-sol de la résistance

Le Teatr.Doc qui fête ses quinze ans est une aventure unique à Moscou. Les spectacles y sont en prise avec le réel et abordent les sujets qui fâchent (Ukraine, prisonniers politiques, homosexualité, etc.), non traités ou maltraités par les chaînes de la télévision nationale aux ordres du pouvoir. C’est aussi un laboratoire de formes et d’écritures nouvelles.

 

Scène de "Pour le tango on n'a pas besoin d'un autre", au premier plan Marina Klescheva © dr Scène de "Pour le tango on n'a pas besoin d'un autre", au premier plan Marina Klescheva © dr

A Moscou, non loin de la gare de Koursk, au 12 de la Maly Kazenny pereoulok, un porche conduit à une cour d’un immeuble en dessous duquel se tient le Teatr.Doc. A droite, un escalier mène au sous-sol dans la « grande » salle (les guillemets s’imposent) ; à gauche, un escalier étroit descend jusqu’à la petite salle. A 20h, chaque soir ou presque de ce mois de février, se donne un spectacle dans les deux salles, soit une trentaine de spectacles différents.

De sous-sol en sous-sol

Ce n’est pas la première adresse du Teatr.Doc et ce n’est sans doute pas la dernière. Quand un spectacle dont le sujet par trop sensible chatouille un peu trop les oreilles des autorités, ces dernières s’arrangent pour fermer le lieu. Elena Gremina et Mikhail Ougarov, qui ont créé cette aventure au début des années 2000 ils fêteront leurs 15 ans le 12 février , en cherchent un autre. Ce qui ne les dérange pas par les temps de crise immobilière qui courent à Moscou : pour le même prix, ils louent un lieu plus vaste.

La première fois que j’avais été voir un spectacle au Teatr.Doc (l’histoire des démêlés d’un soldat ouzbek pour obtenir des papiers, une farce digne de Gogol mais bel et bien vécue), pour atteindre l’unique petite salle, il fallait déjà descendre un étroit escalier dans une cour située non loin de la place Pouchkine. Gremina et Ougarov sont restés douze ans dans ce sous-sol avant d’en être chassés. Le lieu appartenait à la ville qui leur en a fourni un autre dont ils ont aussi été chassés. Les deux sous-sols près de la gare de Koursk appartiennent à la coopérative des propriétaires de l’immeuble, il sera plus difficile de les déloger même si le pouvoir russe s’y connaît pour faire pression sur qui que ce soit, et en particulier sur des témoins lors des procès, comme le raconte l’un des spectacles du Teatr.Doc. Dans tous les sens du terme, l’aventure du Teatr.Doc est underground.

Né dans la foulée de l’émergence d’un théâtre qui cherchait à être en prise avec le réel dans un pays où les médias sont sous haute surveillance et la télévision sous contrôle, participant ainsi à une ligne minoritaire en Russie mais très active (dont a fait partie le Théâtre Khnam, par exemple) qui entendait tourner le dos au répertoire classique qui inonde la scène russe, le Teatr.Doc s’est frayé une voie qui fut un lieu d’accueil pour les nouvelles écritures. Nombre de pièces de Pavel Priajko, Yuri Klavdiev ou Vassili Sigarov y furent crées. Quand ces auteurs acquirent une certaine reconnaissance (pas seulement en Russie) dans le sillage du chef de file Ivan Viripaev et de la création du théâtre Praktika à Moscou, et face à l’évolution de la situation dans le pays et au-delà, le Teatr.Doc continua à accueillir des auteurs (Gremina elle-même écrivant plusieurs pièces) mais devint plus strictement documentaire, en prise avec l’actualité non immédiate mais proche, commençant à associer, voire à mêler, acteurs et témoins.

Marina Klescheva, de la prison à la scène

Marina Klescheva n’a pas eu de chances dans la vie. Une mère, fonctionnaire soviétique, qui ne l’aime pas et couve sa sœur, un mariage précoce avec un mari qui se révèle être un alcoolique, un premier larcin qui lui vaut trois ans de prison. Redevenue libre, elle ne trouve pas de travail, prend un crédit qu’elle a du mal à rembourser, rencontre un homme qui se suicide. Nouveau vol pour survivre, elle est condamnée à huit ans. C’est dans la prison pour femmes dans la région d’Oriol que sa vie va prendre un autre cours.

La psychologue de la prison met en place une activité théâtrale et fait appel à des acteurs du Teatr.Doc qui cherchent à entrer en prison pour faire un spectacle sur les femmes ayant tué leur mari, leur amant, leur enfant (« Les crimes de la passion »). Le choix de l’atelier théâtre se porte sur une pièce de Shakespeare, Le Roi Lear. Tous les rôles sont tenus par des femmes et c’est à Marina qu’on demande de jouer Lear. Elle, qui était si dépressive depuis sa réincarcération, jouera également Le Malade imaginaire de Molière. Dans la journée, elle travaille à la prison comme électricienne et, le soir, elle apprend le texte et répète. Elle se sent revivre. La psychologue peut être satisfaite. Lear a gardé des relations avec ses filles : Cordelia s’est installée à Kazan avec un mari aux petits soins, Regane vit avec un architecte et a fondé une agence de femmes de ménage, Goneril a ouvert un café à Kostroma. Quant à Lear, elle file le parfait amour avec le théâtre.

A la sortie de prison, Marina Klescheva ne tarde pas à se rendre au Teatr.Doc. Seule en scène, imposante, dans Lear-Klesch (son personnage et le début de son nom), un spectacle mis en scène par Barbara Faïr, elle raconte son histoire manifestant forte présence et belle aisance, comme si elle était née pour parler à un public et capter son attention. Le metteur en scène et directeur du Théâtre Gogol, Kiril Serebrennikov ne s’y est pas trompé : après l’avoir vue jouer, il l’a distribuée dans son dernier film, Le Disciple (sorti en France en novembre dernier).

Marina Klescheva joue dans plusieurs spectacles du Teatr.Doc à côtés d’acteurs sortis pour la plupart des grandes écoles de théâtre et participant à cette aventure civique et politique sans être beaucoup payés, le prix des places étant lui aussi modeste. S’enhardissant, Marina Klescheva a écrit et mis en scène un spectacle, Pour danser le tango on n'a pas besoin d’un autre, où elle raconte ses amours dont un amour lesbien avec une détenue. « J’ai retrouvé un autre sens à ma vie, d’autres valeurs », dit-elle. Et, pour finir, elle a retrouvé son fils qui n’était jamais venu la voir en prison et vivait dans la famille de son ancien mari.

Les droits de l’homme, Beslan, l’Ukraine...

A raison d’une création par mois (en alternance avec les autres spectacles comme dans tous les théâtres russes), les sujets du Teatr.Doc sont très variés. Certaines titres parlent d’eux-mêmes : 150 raisons de ne pas défendre sa patrieBerluspoutine, Militants des droits de l’homme, Brève histoire de la dissidence, etc. La Nouvelle Antigone raconte l’histoire d’une journaliste moscovite qui est allée à Beslan où la prise d’otage d’une école par les Tchétchènes avait fait de nombreux morts suite à une attaque désordonnée et meurtrière des forces russes (lire ici). Beaucoup de victimes se sont senti flouées par le laxisme des autorités. Six femmes (ayant perdu des proches) manifestaient en ayant revêtu des t-shirts anti-Poutine. La journaliste de Novaya Gazeta couvrait l’événement : elle a été durement battue ; les six femmes arrêtées et condamnées. Sur scène, plusieurs actrices et acteurs entourent la frêle journaliste qui témoigne d’une voix douce. Elle n’a pas la prestance d’une Marina.

Scène de "La guerre est proche" © Andrey Vernishev Scène de "La guerre est proche" © Andrey Vernishev

Dans La guerre est proche qui évoque l’Ukraine, trois acteurs enchaînent un journal tenu par un Ukrainien qui habitait à Lugansk au plus fort des événements (entre novembre 2013 et février 2014), un monologue de l’écrivain anglais Mark Ravenhill à propos de la Syrie et enfin, les minutes du procès infligé au cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, accusé avec trois autres compatriotes de « préparation d’actes terroristes » (sans la moindre preuve) et condamné à 20 ans de prison. Ni les soutiens de ses pairs, ni la pression internationale n’ont fait plier Poutine. Sentsov purge sa peine dans un camp de traveil Yakoutsk (la capitale de la Yakoutie, très loin de Moscou, en pleine Sibérie) et ce spectacle, régulièrement joué au Teatr.Doc, maintient l’attention. Comme tous les spectacles de ce théâtre, il se joue avec trois fois rien : des chaises, du scotch et quelques bouts de tissus. A la fin, on propose aux spectateurs d’écrire aux prisonniers politiques.

D’autres spectacles abordent les sujets qui font mal en Russie : Les Pussy Riots, le Caucase, l’homosexualité, les orphelins, les drogues, la violence faite aux femmes ou la nudité considérée comme de la pornographie. Ces deux derniers sujets sont associés dans une version des Bacchantes d’Euripide. Sur scène, une dizaine de femmes nues, devant elles un à trois hommes nus. Le texte d’Euripide défile sur un écran sur le côté. Pas un mot mais le bruit  des corps. Les hommes restent passifs (sauf un qui essaie de se défendre mais plie sous la masse), les femmes improvisent, elles ont toute liberté pour s’en prendre aux hommes : les battre, les bousculer, les caresser. Un spectacle mis en scène par Vsevolov Lisovski qui, par ailleurs, toujours avec le Teatr.Doc, est l’auteur de plusieurs spectacles de rues ou dans des supermarchés, des gares, un peu à la manière du théâtre invisible d’Augusto Boal.

Anastasia Slonina et le cas Pavlenski

On aurait bien voulu parler du jeu de l’actrice du Teatr.Doc souvent dirigée par Lisovski, la jeune Anastasia Slonina. Elle est hélas au centre d’un fait divers lié à l’artiste Piotr Pavlenski.

On sait les actions artistiques radicales de ce dernier : brûler la porte du FSB (ex-KGB) place de la Lioubanka, se coudre les lèvres, s’enrouler nu dans un rouleau de barbelés, se clouer la peau des testicules sur la Place rouge, etc. Des gestes artistico-politiques qui lui ont valu des

Anastasia Slonina lors d'une action de rue du Teatr.Doc "Les impacts implicites" © Elena Shevchenko Anastasia Slonina lors d'une action de rue du Teatr.Doc "Les impacts implicites" © Elena Shevchenko
arrestations, de la prison. Mediapart a consacré plusieurs articles détaillés à sa démarche, ses actions et sa personne, il s’exprime longuement dans un livre traduit (Le Cas Pavlenski, la politique comme art, traduit du russe par Galia Ackerman, éditions Louison). Ayant fui la Russie, arrivé en France, Pavlenski vient de demander l’asile politique. Il risque en effet la prison, sa femme aussi, et de ne plus voir avant longtemps leurs deux enfants en bas âge. Car, à Moscou, il est l’objet d’une plainte pour viol déposée par l’actrice Anastasia Slonina. Mediapart a également rendu compte de ces événements suite à une conférence de presse que Pavlenski a tenu à Paris (lire ici).

L’artiste prétend que la jeune actrice s’est rendue chez lui un soir de décembre et a eu des rapports consentants avec lui et sa compagne Oksana Shalyguina, ce que Anastasia Slonina conteste totalement, évoquant un homme en slip brandissant un couteau. Elle serait en effet sortie de l’appartement de Pavlenski au milieu de la nuit avec plusieurs plaies et sous le choc. Le lendemain, elle décide de porter plainte. Vsevolod Lisovski qui l’a accompagnée dans cette démarche parle de « larges entailles » et d’une « coupure à la main droite ». Peu après cette nuit-là, Pavlenski est parti en Pologne comme prévu et, à son retour à Moscou, a été interrogé de longues heures par la police. Il a finalement été relâché mais on lui a dit de se tenir prêt pour d’autres convocations. Etait-ce une manœuvre pour lui signifier qu’il avait le choix : ou croupir en prison ou partir à l’étranger (et ainsi, débarrasser le plancher et ne plus commettre en Russie des actions artistiques spectaculaires qui insupportent la police et le pouvoir) ? Possible. Peu après, Pavlenski partait pour Paris.

Dans plusieurs de ses déclarations faites à des journalistes, Pavlenski s’en prend au Teatr.Doc (dont Anastasia Slonina est l’une des actrices), laissant sous-entendre que ce théâtre (qui, au demeurant, l’avait accueilli il y a quelques mois pour qu’il parle de sa démarche artistique) collabore avec la police. Et que, contrairement à lui et à sa compagne, le Teatr.Doc n’est pas prêt à aller au conflit avec le pouvoir. Quelque soit la réalité des faits et il n’y a aucune raison de penser que la version énoncée par l’artiste soit vraie et celle de l’actrice fausse toute l’histoire du Teatr.Doc prouve que ce sont là des propos abjects et inexcusables. Salissant une aventure exemplaire, ils empruntent des chemins douteux aux relents nauséabonds, ceux-là même que son art combat.

Cet article est en partie redevable au travail de la journaliste indépendante russe Zoïa Svetova, auteur de plusieurs ouvrages parus en français dont Les innocents seront coupables - Comment la justice est manipulée en Russie (François Bourin Editeur).

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