Vies et mort d’Hermine Karagheuz

Actrice, photographe, écrivaine, farouche Arménienne, dernière compagne de Roger Blin auquel elle consacra un livre sublime, Hermine Karagheuz sut concilier ses vies avec une poétique obstination. Marcel Bozonnet, Jacques Rivette, Patrice Chéreau et quelques autres l’accompagnèrent autant qu'elle les accompagna. Un chemin semé de fidélités et de belles amitiés. Adieu Hermine.

Hermine Karagheuz , photo récente © Michelle Meunier Hermine Karagheuz , photo récente © Michelle Meunier

« L’amour d’aucun serment s’est naturellement inscrit dans la durée. Il a su comment ne pas posséder. Il sait que la conquête et le bon usage de sa liberté est l’unique tentative, que c’est difficile et périlleux, que je partirai un jour », écrivait-elle, nous faisant partager, dix-sept ans après sa disparition, les derniers jours de Roger Blin. Elle avait partagé sa vie d’acteur, son parcours de metteur en scène, son amitié avec Beckett. Ce livre, elle nous l’avait donné en offrande, simplement intitulé Roger Blin et, cachés en page intérieure, ces mots : « une dette d’amour ».

Et maintenant, c’est elle qui vient de partir. Hermine Karagheuz n’est plus. Elle s’en est allée doucement le 30 avril dans un EHPAD parisien où Michelle Meunier, sa précieuse et fidèle amie, l’avait installée et où, raconte cette dernière, tout le monde l’adorait.

Elle sera incinérée ce samedi au crématorium de Clamart dans sa quatre-vingt-troisième année. « Roger », écrivait-elle, lui avait montré « comment vivre sa part d’éternité dans l’immédiat. » Le théâtre, la poésie, l’Arménie et la photographie, sans parler d’un précieux cercle d’ami(e)s, perdent un cœur vibrant, une voix qui sonnait étrangement en puisant loin dans les vallées montagneuses de ses ancêtres venus d’Arménie, un regard qui captait le bleu et l’oiseau au fil des Ciels, titre d’une de ses expositions de photographies.

Elle débute dans Monsieur Fugue de Liliane Atlan en 1967, une mise en scène de Roland Monod. Trois ans plus tard, elle accompagne la découverte d’une pièce de Romain Weingartein, Alice dans les jardins du Luxembourg. Marcel Bozonnet et son aîné Jean-Marie Villigier la mettent en scène avec d’autres jeunes prodiges dans Léonce et Léna de Büchner. Comme beaucoup, j’allais bientôt découvrir et aimer son regard de féline affectueuse, ses mouvements aux instincts de fuite, sa voix encrée d’ombre et de sombre. Dans une mise en scène de Roger Blin en 1975, elle tenait le rôle-titre de M’appelle Isabelle Langrenier de Jean-Louis Bauer. Outre la proximité de « Roger », elle allait bientôt devenir complice du compositeur, chanteur et musicien, barré dans l’ailleurs comme elle, Ghédalia Tazartès.

Agenouillées, elle et Laurence Bourdil, toutes deux de blanc à peine vêtues, occupaient le centre de la scène de La Dispute de Marivaux dans la mise en scène devenue mythique de Patrice Chéreau en 1973 à la Gaîté Lyrique. Chéreau la distribua ensuite dans Les Paravents et fit d’elle la photographe de l’école qu’il créa à Nanterre. Plus tard, Laurent Terzieff l’entraîna dans une pièce de Saunders et Jacques Rivette dans trois de ses films, à commencer par Out 1 : Noli me tangere.

Blin et Beckkett pendant les répétitions d'"En attendant Godot" lors de la repris au Théâtre de l'Odéon © Hermine Karagheuz Blin et Beckkett pendant les répétitions d'"En attendant Godot" lors de la repris au Théâtre de l'Odéon © Hermine Karagheuz
Hermine fut tout autant une photographe aiguë comme le prouve ses doubles portraits traduisant comme personne l’amitié faite de peu de mots entre Blin et Beckett (voir ci-contre), ou bien ses Ciels que l’on allait découvrir à la galerie du jour d’Agnès B. en 1985, ou encore ces photos à propos de l’Arménie – l’un de ses engagements constants – choisies avec Jacques Kébadian.

La poésie l’accompagna comme une lampe de nuit, on en fut le témoin au Festival d’Avignon, lors des années Crombecque (ami fidèle) quand Marcel Bozonnet (autre fidélité) l’accompagna dans Les Elégies de Duino de Rilke, un auteur que Blin lui avait glissé entre les mains. Plus tard, elle mit en scène les mots de Bernard Manciet, porta ceux de René Daumal et Lydie Dattas et bien d’autres.

En 2003, avec Michelle Meunier, elle organisa une inoubliable soirée d’hommage à Roger Blin au Théâtre de la Colline. Sa dernière apparition fut, après un film de Bertrand Bonnello, le tournage de Chacun cherche son train de Fabienne Issartel. Ai-je dit qu’elle avait tourné avec Jacques Baratier, fut l’Eponine des Misérables de Marcel Bluwal ?

Mais comment cet inventaire parcellaire pourrait, un tant soit peu, restituer sa présence, sa voix, son regard ? Mieux vaut peut-être lire ou relire son livre miroir : Roger Blin. Edité chez Séguier/Archambaud en 2002, il sera réédité en juin aux éditions Ypsilon avec une postface de Valère Novarina et une nouvelle iconographie. On y retrouvera assurément ce portrait dessiné par Blin avec ces mots : « Pour Hermine bibi par bibi quand elle était juste née. »

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