Villeréal : un festival à visage humain

A mi-chemin entre Bergerac et Villeneuve-sur-Lot, Villeréal est un petit village vivant où, chaque année, le théâtre prend le temps de vivre. Le « festival de Villeréal » est un festival festif à hauteur humaine où le théâtre retrouve sa valeur d’échange et de partage.

Hôtel  de l'Europe de Villeréal, l'un des lieux du festival © jpt Hôtel de l'Europe de Villeréal, l'un des lieux du festival © jpt

Revoir Villeréal. J’étais venu une fois au festival de Villeréal  (lire ici), né il y a huit ans. C’était un miracle d’équilibre, de justesse. C’est plus que jamais le cas. Le village, moins de 1300 habitants, n’a pas changé, aucun commerce ne semble avoir fermé, la bonne pâtisserie est toujours là, le boucher-charcutier aussi, les journaux arrivent, le tabac y vend même des « Toscano », mes cigarillos préférés, c’est dire. Au cœur de Villeréal, la halle en bois au toit en torchis dresse ses charpentes magnifiques. Depuis le XIIIe siècle, elle est l’orgueil et le point névralgique du village. C’est là que le festival a installé son unique guichet, vente de billets et lieu de rendez-vous.

1300 habitants, 135 commerces

Comme tous les villages du coin, Villeréal fut balloté par l’histoire. Le peu glorieux roi Philippe II céda tout l’Agenais au roi d’Angleterre en signant traité de Paris de 1259 et les villageois furent des rosbifs pendant la « guerre de cent ans » avant de redevenir français. L’église catholique est pourvue de tourelles d’angles avec meurtrières qui font d’elle un fortin, les  vindicatifs protestants s’y sont heurtés lorsqu’ils voulurent faire main basse sur le village. De tout temps, Villeréal  fit face à l’adversité, la Résistance en sait quelque chose puisqu’elle « habitait »  l’hôtel de l’Europe. C’est le seul hôtel du village, mais il y a force chambres d’hôtes à Villeréal et dans les cantons alentour, les touristes, randonneurs et voyageurs sont les bienvenus.

Aujourd’hui la crise touche Villeréal comme elle touche tout ; Pierra, la seule entreprise d’envergure  (qui fabrique en particulier des dallages en grès de très haute qualité pour intérieurs et terrasses) a dû réduire une partie de son personnel mais fait front. Avec fierté, Pierre-Henri Arnstam, le maire (divers gauche, réélu en 2008), énumère les 135 commerces et artisans du village. Sur la place de la halle, le Moderne et le café Bastide se font face, mais ils ne sont pas les seuls commerces de bouche, loin s’en faut, on y trouve, par exemple,  une fromagère hors pair, repaire de merveilles  à rendre jaloux bien des officines parisiennes. Villeréal vit. Tous les villages du coin ne peuvent pas en dire autant, hélas.

Ancien directeur de la rédaction de France 2 qui a fait ses premières armes à l’ORTF, le maire, retraité mais toujours sur le gril,  habite la villa construite par son grand-père juste en face d’une grosse maison de retraite, (quarante emplois). Batteur amateur, il  ne rate aucun des concerts jazz-rock qui se donnent sur la place  du village le dimanche à l’heure de l’apéritif.

Modeste, amical, doux

Un jour déjà lointain, le jeune Samuel Vittoz est venu lui parler de son envie de mettre en scène à Villeréal des pièces de Serge Valletti. De là allait naître l’idée du festival. Vittoz dont la famille a des attaches locales n’a pas eu de mal à convaincre le maire. Depuis « Pierre-Henri » soutient du mieux qu’il peut le festival qu’il suit assidûment. Ni Vittoz ni lui (ils se tutoient) n’ont souhaité céder aux sirènes de la « festivalite » : grossissement exponentiel jusqu’à devenir incontrôlable, virage populo-putassier, vitrine remplaçant  le vécu,  repli dans l’entre-soi professionnel, etc. Le festival de Villeréal est resté à hauteur d’hommes. A la fois modeste, amical, doux. C’est primordial. Il a su nouer patiemment des liens avec les habitants du village : partage de mots, d’espaces, de temps. Depuis plusieurs éditions, Julien Guyomard  (animateur de la compagnie Scena Nostra et auteur-metteur en scène de Naissance, (lire ici) est un  poète-script-dramaturge de rencontres avec les habitants qui aboutissent à des impromptus joués tous les lundis du mois de juin et certains soirs de juillet, dont une intégrale le 10 juillet. Aujourd’hui, Samuel Vittoz  codirige le festival avec sa compagne Iris Trystram. Ils vivent à l’année à Villeréal.

Six semaines avant le temps du festival, ramassé, lui, sur une grosse semaine, acteurs et techniciens sont là pour inventer des spectacles qui, pour la plupart, n’auront d’autres vies que celle-ci, merveilleusement éphémère. « La tournée n’est pas le but », dit Iris Trystram. Des spectacles qui  naissent bien sûr dans l’angoisse (c’est le bien commun) mais tout autant dans l’allégresse, sans la pression médiatique et marchande qui pourrit chaque jour la vie des spectacles avignonnais. Pour éviter tout débordement, tout déséquilibre, le nombre des artistes travaillant au festival est désormais limité à une trentaine : « suffisant pour être visible et pour être absorbé par le village »,explique Samuel Vittoz.  

Un festival de créations

Tous les spectacles présentés, sauf exceptions particulières, sont des créations. Chaque équipe répète et chacun assume des tâches communes à l’ensemble selon un calendrier établi en commun. L’association des amis du festival  réunit des gens du village qui aident pour le logement, la logistique. Si l’on cherche un accessoire, un costume, on privilégie la solution non marchande. Trois jeunes enfants d’acteurs du festival ont été inscrits à l’école de Villeréal où des places leur étaient réservées pour leur arrivée temporaire au premier juin. Le Moderne est comme un QG où chaque  jour à l’heure de l’apéro le festival et le village font le point de concert. C’est l’ensemble de ces données, détails et déterminations et positionnements, qui fait du festival de  Villeréal quelque chose d’unique.   

Sarah Siré, actrice française vivant en Belgique, a eu la bonne idée de monter en français Villa, la pièce de l’excellent auteur et metteur en scène chilien  Guillermo Calderon.  Soit un lieu de torture et de viols de la dictature (Pinochet)  abrité dans une ancienne demeure bourgeoise  passablement délabré. Qu’en faire ? Un musée de la dictature comme on l’a fait au Cambodge à Phnom Penh ? La laisser en l’état comme les Français l’ont fait pour Oradour-sur-Glane ? La reconstruire comme elle était « avant » et en faire un lieu voué à la culture et aux enfants ?

Personne n’est d’accord. Alors une commission est créée réunissant trois femmes. Elles doivent décider. Pourquoi ces trois femmes ? On le saura à la fin. Toute la pièce est faite des discussions entre ces trois jeunes femmes. L’une (interprétée par Sarah Siré) tenant le rôle d’arbitre et de modératrice, les deux autres (Sophie Jaskulski et  Rehab Mehab) ayant des points de vue plus tranchés. Loin du contexte chilien, la pièce prend du champ et apparaît comme une réflexion sur la mémoire et ses temples, sur la trace, l’effacement et l’oubli. En Russie, Poutine a fermé Perm 6, le seul Goulag dont on avait gardé les bâtiments à peu près intacts.

Rendez-vous d’amour

Le spectacle, d’une belle tension, a été créé dans une salle de l’hôtel de l’Europe attenante au jardin. Dans cette même salle, l’actrice Nathalie Nell, a lu avec une simplicité bouleversante c’était comme si le mouchoir de ses silences  épongeait son émotion l’un des témoignages recueillis et magnifiés  par l’écriture de Svetlana Alexievitch dans La Fin de l’homme rouge. Chaque année, Nathalie Nell  apporte ainsi sa belle contribution au festival créé par son fils Samuel en offrant en partage l’un des livres qui l’ont touchée.

La halle de Villeréal, point central du festival © jpt La halle de Villeréal, point central du festival © jpt

Le témoignage choisi par Nathalie Nell parle d’amour comme la plupart des textes de Svetlana Alexievitch, c’est aussi d’amour que parle, à foison, La Place royale de  notre cher Corneille. Amour absolu, vache, ruses de la passion, inconstances du cœur, timidité, effronterie, rapt, tout y passe. La pièce, increvable, est un manuel du discours  amoureux dans une langue qui ne ménage pas les mandibules. Tout naturellement c’est sur la Place de la halle  de Villeréal que se donne cette Place royale revue mais non réécrite par le metteur en scène Frédéric Baron  et ses toniques acteurs et actrices (Ophélie Clavie, Julie Palmier, Lucas Partensky, Jonas Marmy et Alexandre Pallu). Pas d’autre décor que la place même avec son balcon emprunté à un habitant et à Shakespeare, un vélo avec sac à dos sonore, deux voitures, des rues en lignes de fuite et le public invité à la fête du mariage et à jouer les chœurs. Pas de costumes non plus, enfin presque pas, et un tas de cageots pour canaliser les nerfs. La peur de ne pas être aimé et de se retrouver seul  est l’éventail qui cache mal une peur de l’avenir qui est le lot de tous, et particulièrement des jeunes acteurs qui  se démènent d’autant plus dans un jeu à l’énergie salvatrice.

Cet aspect d’un théâtre irrévérencieux et joueur, on le retrouve dans Maintenant l’apocalypse créé et (bien) joué par Sarah Le Picard et Nans Laborde-Jourdàa, proches, ce n’est pas un hasard, de Samuel Achache et Jeanne Candel, les  animateurs de la compagnie La vie brève.  Partant pour le tournage, qui s’avèrera aussi homérique qu’héroïque, de Apocalypse now, Francis Ford Coppola emmène femme et enfants. Son épouse doit réaliser un film sur le tournage, elle n’y parviendra pas, mais écrira plus tard le journal de cette aventure. C’est le point de départ du spectacle qui s’en affranchit dans une histoire à tiroirs qui amorce d’autres histoires, une sorte de pendant microscopique à l’imagination cosmique de Coppola, où  toute catastrophe et tous les  affres de sa création deviennent source de gags ou de situations rocambolesques.

Une génération en Creuse

Près d’une rivière et d’une forêt, coule l’écriture tenue de Lorène Menguetti  où il est question de« la timidité des arbres » qui donne son titre  à ce spectacle nocturne. (Je me souviens que dans son Voyage en  Arménie Mandelstam évoque la « timidité écolière » des pommes). Cette écriture accompagne, main dans la main, le projet cinématographique de Juliette  Navis (proche d’Arpad Schilling et membre du collectif La vie brève). Deux sœurs que la mort réunit autant qu’elle les sépare. Les voici sur une route. Et tout se renverse, se déchire. Le cinéma fait place à un théâtre comme pétrifié, empêché où errent les deux actrices Valentine Vittoz et Margot Alexandre.

On retrouve plusieurs des acteurs suscités dans le film Creuse d’Aurélie Reinhorn et Magali Chanay où les scènes collectives dressent, in petto, le portrait d'une génération avec de belles échappées poético-burlesques.

Il y a d’autres manifestations du festival que je n’ai pas pu voir comme Syndrome U de Julien Guyomard,  une lecture du recueil d’éditos de Jean-Luc Lagarce, Du luxe et de l’impuissance, par Iris Trystram et Yann Lheureux ; le film  Les Anarchistes d’Elie Wajeman en présence du réalisateur ; la conférence musicale de Tristan Ikor sans oublier le stage de théâtre dirigé par Hortense Monsaingeon, proche de Jeanne Candel et de Fanny de Chaillé.

La commune verse au festival une subvention de 3000 euros, c’est la plus grosse subvention mais le maire sait que les retombées économiques du festival sont conséquentes. Le département, la région et la DRAC versent chacun 15 000 euros, l’ONDA  participe. Ses bases et ses principes étant solides,  le festival  entend procéder à une nouvelle étape  en ouvrant un « laboratoire de diffusion » en commençant par la communauté de communes des quatre cantons.

Sans en avoir l’air et sans y prétendre, le festival de Villeréal est en train de devenir un modèle. Il est unique, non exportable, cela va sans dire. Mais son savoir-vivre et son savoir-faire, sa façon de nouer et d’entrelacer le village et le théâtre, déterminent un esprit et une approche dont d’autres  pourraient avantageusement s’inspirer.

Festival de Villeréal, jusqu’au 10 juillet, 05 53 36 09 05.

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