Haïti (3) : Le soliloque de Frankétienne

La plupart des romanciers haïtiens écrivent aussi des pièces de théâtre, des poèmes, des chansons, plusieurs circulent entre deux langues, française et créole. Difficile de quitter Haïti sans aller saluer dans sa tanière le patriarche Frankétienne, 84 ans.

Guy Régis Jr et un lecteur au Jadem Samba © Carvens Adelson Guy Régis Jr et un lecteur au Jadem Samba © Carvens Adelson
Un tag souvent croisés sur le murs de Por-au-Prince © jpt Un tag souvent croisés sur le murs de Por-au-Prince © jpt
« La littérature que nous cherchons est de la violence sociale, de l’injuste et du mal vivre, le miroir cassé dont l’éclat sert de couteau. Si la guerre sourd, et la guerre sourd encore, alors la littérature choisit son camp, celui du combat. Celui de formes et de sens qui participent aux luttes sociales, le révélant et changeant au moins le regard du lecteur », écrit Lyonel Trouillot dans le manifeste de son « atelier Jeudi soir », publié il y a quelques années.

Sous l’auvent de Lyonel Trouillot

Chaque jeudi soir, à Delmas, à deux pas de chez lui et de la maison de sa mère, sous un vaste auvent où l’on arrive par un chemin terriblement raviné, des écrivains souvent jeunes se réunissent autour de lui en atelier fermé pour discuter entre eux de leur travail, du pays, dire leurs textes et écrire. C’est là que, débutant, Guy Régis Jr avait lu pour la première fois ses poèmes. Cela fait onze ans que dure cet atelier et ce n’est pas près de s’arrêter.

Dans le même lieu sont également organisées des réunions publiques où l’on lit des textes, où l’on honore un auteur. C’était le cas, l’autre soir, dans le cadre du festival Quatre chemins (lire ici et ici) pour l’écrivain haïtien Jean-Claude Charles, mort à Paris en 2008.

La maison d’édition Mémoire d’encrier – fondée initialement en Haïti sous le nom de Mémoire par un Haïtien parti ensuite s’installer au Canada – a entrepris de rééditer son œuvre. C’est déjà le cas avec trois livres majeurs : Négociations, Bamboola Bamboche et Manhattan Blues (roman qu’adorait Marguerite Duras) où l’écriture bourlingue à tout-va dans les années 80. « Rêve parfois d’un texte vide, fragrance légère, un texte nul de tout sens majuscule, et qui resterait lisible, texte de plaisir sans leçon sinon de non dogmatisme, où la forme même porterait le vide à son point d’excès maximum proche du silence, brouillage de tout registre assertif, où le doute deviendrait producteur, d’intermèdes occupés par quelque chose de simple, la vie. Ne pas accumuler du savoir. L’indécision, l’irrésolution indéfinie, infinie, pas même l’humilité, la modestie, simplement rien. Avec passion rien, tu vois, nada », lit-on au hasard de Manhattan Blues (page 83).

On évoque Jean-Claude Charles, on entend sa voix enregistrée parlant de sa chère rue du cimetière, on lit ses textes. Accoudé à une table, Trouillot, verre en main, boit du petit lait, en l’occurrence du whisky. Une guitare soutient la lecture puis prend le relais avec les complaintes en créole et/ou en français chantées et, presque toujours, mises en musique par Wooly St Louis Jean. Port-au-Prince d’Henri Salvador, Pwomès sur un texte de Lyonel Trouillot, plusieurs chansons sur des textes de Syto Cavé, voire même une chanson écrite par Guy Régis Jr et bien d’autres encore. Roman, poésie, chansons et musique s’entrelacent sans connaître de frontières, chaloupent ensemble dans les nuits qui tombent vite en cette saison chaude à Port-au-Prince.

Le temps d’un festival, au Yanvalou, on parle de folie. Au café poésie Janden Samba, Mélissa Béralus anime des discussions sur les femmes suivies de questions où chacun se plaît à parler si longtemps dans le micro que l’on en oublie la question censée être posée. Puis c’est open poésie pour ceux qui veulent lire un poème aimé ou de leur composition. Guy Régis Jr passe le micro, les prétendants sont nombreux, parmi eux figure même un policier. Sur les murs de Port-au-Prince, on lit souvent ces mots tagués : « le poème tué ». Ils le sont par l’équipe du festival Quatre chemins. Une façon de dire que tout Haïtien porte en lui son poème et que les morts par violence qui s’accumulent chaque semaine sont autant de poèmes que l’on tue.

Le coq et l’oreille gauche

Le festival, autour de son  mot d'ordre "tous les hommes sont fous", allait ainsi continuer, brassant spectacles, lectures, causeries, rencontres. Je n’en aurai vu qu’une partie. A la veille de partir, il était temps d’aller saluer le patriarche, le père tutélaire, Frankétienne. Celui qui s’est peint avec un chapeau de roi de carnaval et, dessous, à la main, a écrit : « fou hier/ fou aujourd’hui/ encore plus fou demain/ incorrigiblement/ incorrigeable/ je suis/ FOUKIFOURA ! »

A 84 ans, approchant le terme d’une vie plus que bien remplie, l’homme vit dans une demeure qui n’est pas tombée en ruines lors du tremblement de terre, mais a souffert. La bibliothèque au premier étage, endommagée, a été refaite avec un matériau qui sait se jouer des séismes : le bois. Ses peintures, innombrables et de tous formats, anciennes ou nouvelles, colorent le paysage de la terrasse et il en est d’autres encore, à foison, derrière les vitres de son atelier.

C’est en 1972, après la parution d’un de ses livres majeurs Ultravocal, qu’il s’était mis à la peinture. « J’ai voulu ainsi recycler mon imaginaire » écrit-il dans son Anthologie secrète parue aux éditions Mémoire d’encrier qui ont entrepris de publier ses œuvres complètes. « Je peins le jour/ aux éclats généreux de mon soleil fougueux/ J’écris la nuit / au pointillé de mes incertitudes et de ma solitude » notait-il. Écrit-il encore ? «  Peut être un dernier livre » lâche-t-il, de sa voix fluette qui, soudain, peut devenir une forge, le temps d’un mot.

On s’assoit autour d’une table. Je prends place du côté de son oreille gauche, la seule valide, que le cri d’un coq énervera plusieurs fois. Frankétienne n’attend pas la moindre question pour parler. Il parle, il parle. Il soliloque.

« La dose exceptionnelle, miraculeuse d’énergie que j’avais, j’ai pu la dépenser sans affaissement jusqu’à soixante ans. Quand je pense à cela, je me dis qu’il me reste peut-être cinq ou six ans. Je n’ai pas le pouvoir de décider et je ne vais pas me suicider. Je crois à l’énergie cosmique, à l’énergie des particules qui sont partout, dans cette table, cette casquette, les trous noirs. C’est cette énergie que l’on appelle Dieu. Je ne rationalise pas Dieu, c’est le travail des religieux, je ne suis pas religieux mais je crois au symbole de la croix. Mon approche est de l’ordre de l’énergie. »

"Je dis merci à cette énergie"

Il parle de son flirt écourté avec le parti communiste haïtien, des horreurs de Staline, de Toussaint l’Ouverture, bifurque vers sa naissance. « Je suis né presque mort, on a brisé des calebasses sur ma tête pour qu je revienne à la vie ». Lui « le petit blanc rural » né du viol d’une paysanne analphabète de 13 ans, Annette Etienne, par le père adoptif de cette dernière, un homme d’affaire américain, Benjamin Hykes, occupant un haut poste dans la compagnie des chemins de fers haïtiens. La mère emporte l’enfant à Bel-air.

Frankétienne chez lui à Port-au-Prince © jpt Frankétienne chez lui à Port-au-Prince © jpt
 

« Mon beau père, un noir, qui m’aimait, a choisi de faire partir mes deux sœurs pour qu’elles étudient, l’une au Chili, l’autre en Colombie. Moi je suis resté. Plus tard, quand on a envoyé des professeurs en Afrique et au Canada, j’ai proposé ma candidature, j’étais sorti lauréat du lycée de Pietonville, mais je n’ai pas été pris. Je suis resté. Il y a des paramètres qui nous échappent. Quand j’ai vu mes amis partir en exil, j’ai fait une demande de visa, on me l’a refusé, alors je suis resté. Jusqu’à l’âge de cinquante ans je suis resté au Bel Air, proche de mon peuple. Comme si une énergie avait dit : Frankétienne restera en Haïti. Ma bénédiction c’est d’être resté en Haïti. Je dis merci à cette énergie. Plus tard, quand j’ai rencontré Aimé Césaire, déjà âgé, il m’a dit « enfin je reçois Monsieur Haïti, Frankétienne vous êtes un personnage emblématique ». Je suis resté à Bel Air, j’ai ouvert une école en 1984, j’ai enseigné. J’ai passé les trente ans des Duvallier ici. Je les ai combattus dans mes livres. Rien ne m’est arrivé. J’ai échappé aux arrestations et aujourd’hui je vais donner des conférences dans les prisons. Et je me tais, j’ai tout dit quand j’avais quarante, cinquante ans. Il y a ici une oligarchie pourrie, polluée par la mafia caribéenne, américaine, internationale, des voyous armés par le gouvernement et les gens riches. Dessalines le fondateur de la nation, a été assassiné parce qu’il disait qu’il fallait partager les terres. C’est ce que nous payons. A la place du tremblement de terre, il aurait mieux valu un soulèvement. Nous vivons dans un univers d’énergies et de mystères. L’humanisme généreux c’est beau mais c’est rare. »

Sur la terrasse où nous sommes, les cris répétés d’un coq heurtent son oreille gauche, on monte à l’étage dans un salon proche de sa bibliothèque. Il continue. «  J’ai enseigné pendant soixante ans, on m’a nommé ambassadeur de la culture haïtienne et je n’ai pas un sou de retraite. Je fais des conférences, l’UNESCO m’aide, mon fils, Guy Régis aussi, sans cela je n’aurai pas pu prendre soin de cette maison que j’ai construite avec mes ongles en 1994. Mon écriture est une langue opaque, une spirale, cela ne donne pas beaucoup de droits d’auteurs. Mon père biologique ne nous a jamais rien donné. J’ai pu me construire, grâce à ma mère, à mon père adoptif. J’ai été élevé en créole, j’ai appris le français ensuite. Et j’ai écrit en français. Un jour, Jean Dominique, ce journaliste qui a fondé la radio moderne haïtienne, est venu me voir en 1975, avec sa pipe. « Quand est-ce que tu nous donneras une œuvre authentique haïtienne ? ». Je ne comprenais pas. « Je veux que tu écrives le premier roman en langue haïtienne, il n’y a que toi pour le faire, toi seul». J’ai passé une semaine à ne pas dormir. Et je m’y suis mis. Cela m’a pris quatre mois et j’ai écrit Dezafi en langue créole haïtienne».

C’était en 1975. Deux ans plus tard, Frankétienne commençait à écrire des pièces de théâtre en créole, Twoufoban puis, gros succès, Pèlentèt. En préalable au festival Quatre chemins, Jacques Adler Jean-Pierre a mis en scène Kalibofobo.

J’ose hasarder dans l’oreille valide de Frankétienne qu’on ne peut pas lire ses textes calmement, que leur souffle , leur rythme, leur musicalité ne laissent pas tranquille. Il poursuit  son soliloque. « Je n’ai plus la grosse tête que j’avais à cinquante ans quand je disais que j’étais le plus grand écrivain de l’époque. Aujourd’hui, on a suffisamment ici de gens au gouvernement qui font du grand bruit, mieux vaut que je me taise. Ne répétez pas ce que je vais vous dire : quelque soit le cas de figure, nous allons tout droit vers le fond de l’abîme. On traversera une période plus difficile que celle que l’on est en train de vivre, avec beaucoup de victimes. Et au-delà de ce malheur, on aura la lumière. Haïti est faite pour la lumière. » Il se lève, le soliloque est achevé. « Je vais vous embrasser ». On le prend en photo. Il disparaît derrière une porte.

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