« Orfeo » d’après Monteverdi par La Vie brève : manifeste pour un autre opéra

Plus que toute autre œuvre, Monteverdi et son « Orfeo » servent les visées de Samuel Achache et Jeanne Candel pour rhabiller librement le couple théâtre et musique avec une sensibilité follement curieuse sans œillères et sans frontières.

 

scène d"Orfeo" © Jean-Louis Fernandez scène d"Orfeo" © Jean-Louis Fernandez

Puisant son sujet chez Ovide et Virgile, l’Orfeo de Monteverdi date de 1607 et passe pour le premier opéra de l’histoire (c’était le second mais on a perdu le premier). Au fil des siècles, le genre allait se développer, prendre de l’embonpoint et devenir un monde en soi. Avec ses rites exclusifs voire excluants, ses divas, ses budgets exorbitants, ses chanteurs et chanteuses bookés jusqu’à la saint-glinglin.

Sortir lopéra de son enfermement

Ce retour aux sources qu’effectue la compagnie La Vie brève est opportun. En mettant en scène, sous la direction musicale de Florent Hubert, Orfeo Je suis mort en Arcadie d’après Orfeo de Monteverdi « & autres matériaux », la compagnie retrouve chez le novateur Monteverdi une connivence avec l’esprit d’ouverture, de mixité et d’inventivité hors des sentiers battus et balisés constituant depuis la création de La Vie brève il y a sept ans, l’ADN de cette compagnie créée et animée par Jeanne Candel et Samuel Achache. L’un invente l’opéra, les autres le réinventent en se nourrissant du premier.

Leurs précédents spectacles, avec différents bonheurs, à commencer par le triomphal Le Crocodile trompeur / Didon & Enée, creusaient la même veine mais avec moins d’évidence tant le déboulonnage des statues, les rires provoquées par les gags iconoclastes, l’irrévérence en tout, nous submergeait. Leur Orfeo poursuit la route mais Monteverdi leur sert de guide avec une belle complicité et on mesure mieux l’excellence politique de leur démarche : sortir l’opéra de son enfermement, non le dépoussiérer (un plumeau suffirait), mais lui redonner sa vigueur, son audace initiales en le plongeant tout ébaubi dans notre aujourd’hui. Autrement dit : sortir l’opéra de ses opéras-bâtiments souvent mastodontes et du public élitaire de « connaisseurs » qui s’en croient indûment les propriétaires. En cela, la Vie brève a trouvé un lieu complice, les Bouffes du Nord (premier producteur du spectacle avec la compagnie), dont cet « autre opéra » est l’un des axes des directeurs.

« Artisanat furieux »

Ce n’est pas une spécificité française. Pour preuve, Have a good day, un « Opéra pour dix caissières, bruits de supermarché et piano », œuvre pilotée par trois jeunes Lituaniennes Lina Lapelyté (composition), Valva Grainyté (livret) et Rugilé Bazdzikaïté (mise en scène) que l’on a pu voir dans différentes villes de France ces dernières années. Les Lituaniennes qui sont de la génération Achache et Candel, veulent, elles aussi, sortir l’opéra de ses ornières et de ses édifices. La différence tient dans la méthode de travail. Les Lituaniennes veulent créer un autre opéra contemporain sur des sujets contemporains. La Vie brève s’appuie, elle, sur le répertoire (avant tout baroque), à la fois comme champ d’exploration et de récréation, os à ronger et attrape-mouches, un peu comme le font certains metteurs en scène de théâtre devant des œuvres classiques, tels Castorf face à Dostoïevski ou Lupa face à Boulgakov.

Dans ce retour au camp de base qu’est Orfeo, où les fleurs poussent plus aisément que sur les sommets où l’on finit par manquer d’oxygène, ils prônent, reprenant les mots de René Char, un « artisanat furieux ». Autrement dit ce sont des têtes chercheuses et besogneuses obstinées qui, avec raison, ne veulent rien lâcher de leur double mouvement premier : théâtraliser la musique et rendre musical le geste théâtral. Ça creuse, ça creuse, ça creuse encore le soir de la première et jusqu’à la dernière si possible. Il n’y a pas une partition fixe à réitérer de soir en soir (comme c’est le cas pour les chanteuses-caissières lituaniennes) mais un dispositif évolutif au fil des représentations où l’improvisation (ses aléas, ses miracles) est un agent secret de la vibration : c’est le prix du spectacle vraiment vivant, du qui vive de la représentation .

Le short de la soprano

Et comme pour ces autres artisans furieux que sont le Théâtre du Radeau autour de François Tanguy, Sylvain Creuzevault et sa bande ou Julie Deliquet et la sienne, la première d’un spectacle n’est qu’une première rencontre avec le public. Le travail continue.

C’est exactement ce qui se passe avec Orfeo et c’est bien ainsi. C’est ce que j’ai constaté le soir de la première à la Comédie de Valence où le spectacle vient d’être créé. Mieux vaut mille fois un spectacle en marche qui nous interpelle jusque dans ses faiblesses passagères (rythme, longueurs), spectateurs actifs que nous sommes, qu’une soirée de perfection formelle qui nous laisse au mieux indifférent, spectateurs définitivement passifs et souvent assoupis..

Le spectateur des spectacles de la Vie brève et singulièrement de cet Orfeo est aux aguets. Il y a toujours plusieurs choses à voir, à entendre en même temps. L’œil est à vif, l’oreille tout autant ; cette dernière gagne à être récurée avant l’entrée car les voix elles aussi sont artisanales, merveilleusement nues (du grognement au cri en passant par le chant) : sans le moindre micro.

Alors on butine. Comme les abeilles de ces ruches qui peuplent le plateau et font le lit du serpent qui piquera le pied de l’infortunée Eurydice. On pleure avec Orphée,ou rit d’un accident, on s’émeut d’un rien : un sol glissant, un homme orchestre qui se casse la figure, Orphée disant « Tu se’ morta, mia vita, ed io respiro ». C’est réjouissant une soprano comme Anne-Emmanuelle Davy (qui avait remplacé Judith Chemla à la reprise du Crocodile trompeur / Didon et Enée) qui chante en short. Cela fait rêver ce personnage de fou du logis qu’invente Vladislav Galard (un des piliers de la compagnie, acteur, chanteur et violoncelliste) qui ne marche avec ses longues jambes que sur des pointes de danseur étoile et joue du violoncelle assis (en le tenant à l’occasion comme une guitare), debout (en faisant corps avec la bête qui parfois devient comme le prolongement du râle de sa voix), ou couché (égrenant quelques notes comme des larmes ou des confettis). Deux exemples parmi d’autres. Il faudrait tous les citer alors citons-les, et ce n’est que justice car Orfeo Je suis mort en Acadie est présenté comme « une composition théâtrale et musicale arrangée, écrite et jouée par » outre les suscités, Matthieu Bloch, Anne-Lise Heimburger, Clément Janinet, Olivier Laisney, Léo-Antonin Lutinier, Thibault Perriard, Jan Peters, Marion Sicre, Marie-Bénédicte Souquet et Lawrence Williams.

Comédie de Valence jusqu’au 10 janvier ;

Théâtre des Bouffes du Nord avec le Théâtre de la Ville du 17 janv au 5 fév ;

 Théâtre Paul Eluard de Choisy-le-Roi le 23 fév ;

 Pôle culturel d’Alfortville le 25 fév ;

 TNT de Toulouse en partenariat avec le Théâtre Garonne du 2 au 4 mars ;

 Théâtre de Lorient les 8 et 9 mars ;

 Le Cadran, scène nationale de Louviers, Evreux le 14 mars ;

 L’Apostrophe, théâtre des Louvrais, Cergy-Pontoise les 17 et 18 mars ;

 Le domaine d’O, Montpellier le 24 mars.

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