Ce qu’il reste des Juifs de Ioannina, petite et grande ville de l’Épire

Dans « C’était un samedi », passant d’une nouvelle de Dimitri Hadzis à des témoignages de survivants, Irène Bonnaud raconte, par la voix de l’actrice grecque Fotini Banou, la vie puis l’extermination des Juifs de Ioannina. La poésie, la musique et de fascinantes terres cuites veillent sur le récit. Ce spectacle devait être créé au Théâtre de la Commune. Il faudra attendre pour le voir ailleurs.

scène de "C'était un samedi" © Zoi Tilinski scène de "C'était un samedi" © Zoi Tilinski
Ce sont des figurines en terre cuite hautes comme un enfant. Des hommes, des femmes, des adolescents, portant des vêtements pastels et comme passés. Elles sont là debout sur la scène lorsqu’on s’assoit dans la salle, comme si elles nous attendaient. Elles veillent sur nous. Certaines semblent nous regarder, d’autres pas, plusieurs semblent ailleurs.

Nouvelle et témoignages

La lumière se renverse et une femme entre sur la scène. Evoluant parmi ces figurines qu’elle touchera parfois, qu’elle prendra dans ses bras, déplacera, elle semble, elle, veiller sur elles.

« Dans notre petite ville, nous avions bien quatre mille juifs, pas moins, plutôt plus. Tous étaient rassemblés autour de leur synagogue (la sinagoï, comme ils disaient et nous aussi), à l’intérieur de la Vieille Ville, et dans quelques rues hors des remparts », commence, en grec (tout est sous-titré), l’actrice et chanteuse Fotini Banou.

La « petite ville », c’est Ioannina, la plus grande ville de l’Epire. Et c’est Dimitris Hadzis, il y est né en 1913, qui la raconte. A 17 ans, il quitte son lycée d’Athènes pour reprendre à Ioannina le journal qu’y avait créé son père. Bon poste d’observation pour ses futurs livres. Devenu militant communiste, il est arrêté une première fois en 1936. Cela ne sera pas la dernière. Condamné à mort à la fin de la guerre civile, il s’enfuit à Budapest. Il ne retrouvera son pays qu’en 1975 pour y mourir six ans plus tard. On peut lire en traduction française La Fin de notre petite ville (éditions de l’Aube), considéré comme son chef-d’œuvre.

Pour C’était un samedi, son nouveau spectacle grec après Guerre des paysages (en 2017), la metteuse en scène Irène Bonnaud (par ailleurs excellente traductrice de Sophocle, Büchner et bien d’autres) part d’un autre texte de Dimitris Hadzis, une nouvelle célèbre en Grèce, nous dit-elle, qui met en scène deux personnages ayant réellement existé, Sabethai Kabilis (son nom tient lieu de titre à la nouvelle) et Joseph Eliyia. Le premier est un gros commerçant de la ville, le second un maigre prof de français, traducteur de la Torah et talmudiste de haut vol. L’un boutonné jusqu’au col, l’autre déboutonné. Tout les oppose et pourtant ils vont se rapprocher l’un de l’autre car le riche notable repère l’intelligence de celui qui pourrait être son fils et qu’il adopte en quelque sorte. Les deux font partie d’une communauté juive méconnue, ni ashkénaze, ni séfarade, mais « romaniote » qui serait venue là, à Ioannina, directement de la Palestine il y a deux mille ans.

Jusque là tout n’est pas idyllique à Ioannina mais tout ne va pas si mal, même si Eliyia a dû quitter la ville et mourir à l’étranger alors qu’il n’avait pas trente ans laissant meurtri le cœur de son ami. Et puis arrive le 20 avril 1941 où l’armée allemande entre à Ioannina avant que la ville ne soit placée sous occupation italienne. Sabethai Kabilis fait partie de la délégation qui va voir l’état-major italien, lequel assure une certaine tranquillité tant qu’il est là.

Le samedi 25 mars 1943

Dès lors; c’est Irène Bonnaud (ses mots ont été traduits en grec par l’actrice) qui prend le relais de l’écriture en se basant sur des témoignages de rescapé(e)s qu’elle a pu recueillir en Grèce, aux Etats-Unis, en Israël. Plus rarement à Ioannina où la communauté juive ne compte plus qu’une cinquantaine de membres, ce qui n’a pas empêché l’un d’eux d’être élu maire de la ville en juin 2019.

En mars 1943, les Juifs de Salonique et de Thrace arrivent à Treblinka, d’autres à Birkenau. En août 1943, les soldats de la Wehrmacht, division Edelweiss, encerclent le quartier juif de Ioannina autour de la grand rue, aujourd’hui rue Joseph Eliyia.

Moïse Eilasaj raconte à Irène Bonnaud qu’un général allemand est venu dans la boutique de Sabethai Kabilis et lui aurait dit : « Vous n’êtes pas comme les Juifs de Salonique. Vous êtes différents, vous êtes Grecs. Si vous coopérez, il ne vous arrivera rien. » En septembre, Eichmann envoie un émissaire pour procéder à la déportation des Juifs des anciennes zones d’occupation italienne. L’étau se resserre. En février 1944, l’état-major allemand basé à Ioannina affirme à Kabilis que les Juifs seront libres si tous les biens de la communauté sont transférés à l’armée allemande. Kabilis obtempère mais il y a des oppositions, des foyers de résistance.

scène de "C'était un samedi" © Zoi Tilinski scène de "C'était un samedi" © Zoi Tilinski
Le 25 mars, tous les Juifs de la « petite ville » montent dans des camions. « C’était un samedi » se souviennent certains rescapés, le jour du shabbat. Quelques-uns réussiront à s’enfuir nuitamment lorsque les camions arrivent à Larissa. Où les Juifs – plus de cinq mille, venus de partout en Grèce – sont entassés dans des wagons à bestiaux. Le convoi arrive à Auschwitz-Birkenau le 11 avril. Ceux qui sont inaptes au travail montent dans des camions. « Uriel Gerson dit que Sabethai Kabilis et toute sa famille sont partis dans les camions », dit l’actrice dont la voix distille ces horreurs avec douceur.

Le 7 octobre – c’était aussi un samedi –, une révolte éclate dans les crématoires 1 et 3. Tous les révoltés sont abattus. Primo Levi détenu à Auschwitz II parlera de cette révolte menée par les Juifs de Ioannina et d’ailleurs. Rares sont les Juifs rescapés qui reviendront à Ioannina, comme Esther-Stella Cohen qui essaiera en vain de retrouver ses deux machines-à-coudre. Irène Bonnaud a rencontré cette dernière survivante, décédée récemment à 96 ans sans avoir vu ce spectacle simple et spectral, habité et doux à la fois, car, je ne l’ai pas encore dit, aussi traversé de musiques et de poésies qui sont comme autant de baumes.

Après cette veillée d’une mémoire (r)éveillée – c’était une représentation particulière réunissant une poignée de « pros » et d’amis –, il ne me restait plus qu’à saluer l’actrice Fotini Banon et la metteuse en scène Irène Bonnaud pour les remercier. Alors je suis revenu dans la salle pour saluer les obsédantes figures sculptées de Clio Makris, chargées de tant de mémoire meurtrie.

Spectacle vu dans la salle des Quatre Chemins du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers devant un public restreint de professionnels et de journalistes en décembre dernier. C’était un samedi devait être donné en public dans cette même salle des Quatre Chemins du 23 au 27 mars, puis les 2 et 3 avril au Théâtre Liberté à Toulon ; les 7 et 8 avril au Théâtre de Nice. Représentations supprimées. Après avoir été joué en avril-mai à Athènes au théâtre KET (espace indépendant codirigé par Fotini Banou) il sera  finalement de retour  du 24 au 27 juin au Théâtre d'Aubervilliers salle des quatre chemins, le 10 juillet au Festival de Châteauvallon, les 13 et 14 juillet au Théâtre de Nice;  puis en octobre au Festival Sens interdit à Lyon ainsi que dans la région Rhône-Alpes.

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