Au cinéma comme au théâtre, l’amour peut tout, nous dit Bess

Héroïne du film de Lars Von Trier « Breaking the waves », Bess est au centre de l’adaptation théâtrale que signe Myriam Muller. Les acteurs sont au rendez-vous du spectacle au titre éponyme, mais la mise en scène peine à faire oublier le film.

Scène de "Breaking the waves" © Boshua Scène de "Breaking the waves" © Boshua
Bess est petite, menue, vive, les yeux volontiers écarquillés, sa démarche semble quelque peu désarticulée : son corps d’emblée diffère de ceux qui l’entourent, veillent sur elle et la surveillent. Sa mère, son grand-père, le pasteur et les autres membres d’une communauté religieuse, stricte et rétrograde. Eux sont plus lents, plus massifs, plus austères que Bess. On la dit simple d’esprit, elle a effectivement l’esprit simple, c’est-à-dire d’un bloc. Quand elle se donne, c’est tout entière et c’est ainsi qu’elle se comporte avec celui qui la prend pour femme, un étranger, Jan, un homme qui travaille au large sur une plateforme pétrolière. Elle le voudrait tout entier auprès d’elle, qu’ils soient deux en un.

Et puis c’est le drame : un accident sur la plateforme, Jan reste paralysé, sa tête et son cerveau fonctionnent mais tout le reste est légume. Elle redouble d’amour pour lui, sa volonté est absolue, elle croit que l’amour a des pouvoirs que la médecine ignorent. Les autres la jugent excessive, déraisonnable. Jan, conscient de son état, refuse d’entraîner sa jeune épouse dans sa chute. Il lui demande d’aller à la ville, y trouver des hommes, faire l’amour avec eux et revenir tout lui raconter. Elle le fait avec abnégation. Par amour. Son entourage la traite de pute, la communauté religieuse l’exclut, sa mère, son grand-père se détournent d’elle.

La bonté de Bess fait le lit de sa perte. Rejetée de tous et de partout, quand on lui dit que Jan est mourant, elle s’avance dans la mer, se laisse engloutir par les flots. Alors Jan que l’on croyait perdu retrouve l’usage de ses jambes. Miracle. L’amour peut tout.

On aura reconnu l’ossature du film Breaking the waves de Lars von Trier. S’inspirer du scénario de ce film que le réalisateur a écrit avec David Pirie et Peter Asmussen, pour l’adapter au théâtre (dans une traduction française de Dominique Hollier) est un pari à hauts risques, à commencer par le choix de l’actrice pour le rôle de Bess. Le film, sorti en 1996, avait révélé alors l’actrice Emily Watson. Chloé Winkel, l’actrice belge qui incarne Bess à la scène, est à la hauteur de ce rôle excessif. Elle irradie l’excellente distribution réunie par la metteuse en scène Myriam Muller.

Dans un texte publié à l’époque par Libération et repris dans le programme du Grand théâtre de Luxembourg où le spectacle vient d’être créé, Patrice Chéreau qui admirait le film de Lars von Trier écrivait : « Par l’exercice de son étrange bonté, Bess McNeill apporte sa réponse, elle donne un sens à sa vie, à la nôtre. Mais c’est une bonté à l’écart des normes et qui se cache aux yeux des autres sous les apparences du péché ». Dans la communauté qui rejette Bess, Chéreau voyait « une allégorie de notre vieux monde occidental ». Dans ce monde-là, « on accepte que ce qui est acceptable, on n’est plus à l’écoute de ce que l’on y ressent, on n’accepte plus ce qui est étranger, et la bonté ne peut qu’emprunter des chemins balisés ». Propos qui restent on ne peut plus pertinents. On comprend pourquoi la metteuse en scène Myriam Muller a ressenti le besoin de renouer avec cette allégorie.

Cependant, adapter le texte d’un roman au théâtre est plus simple que d’adapter le scénario d’un film existant. Le cinéma et le théâtre travaillent, chacun à sa façon, sur la figuration et l’incarnation.  Cela peut créer des zones de brouillage et c’est le cas. Là où le cinéma laisse tout le monde loin derrière, c’est lorsqu’il pose sa caméra devant la nature, les éléments, ou filme un village. Là, l’adaptation théâtrale devient pauvre, schématique et l’usage de la vidéo n’arrange rien. La nature, si présente dans le film Breaking the waves (comme le titre l’indique), est absente comme on pouvait s’y attendre mais surtout il n’y a aucun travail de transposition en particulier. Myriam Muller aurait gagné à prendre plus frontalement le parti du théâtre, pour mieux se détacher du film. Elle n’y parvient pas toujours..

Grand théâtre du Luxembourg jusqu’au 7 février, puis Théâtre de Liège du 27 fév au 2 mars, CDN Comédie de Saint-Etienne les 14 et 15 mars, CDN de Normandie-Rouen les 21 et 22 mars, La Comète, Scène nationale de Châlons-en-Champagne les 26 et 27 mars.

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