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Billet de blog 6 mars 2018

André S. Labarthe, l’homme au chapeau n’est plus, chapeau bas

Depuis « Les Cahiers du cinéma » à couverture jaune jusqu’à l’émission mythique « Cinéma, cinémas » en passant par la collection des films de « Cinéastes, de notre temps », ASL laisse une œuvre considérable qui passe aussi par la littérature, la danse, la peinture, le théâtre. Un regard et une écriture sans pareils où le stylo parlant et les caresses de la caméra faisaient la paire.

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De dos Jean Renoir et Michel Simon, à gauche de la caméra Jacques Rivette, à droit Janine Bazin et , sans son chapeau, André S. Labarthe © Collection asl

Le chapeau feutre est posé sur la table. La caméra s’approche, passe lentement devant le cendrier où fume une cigarette Gitane maïs passablement entamée. La caméra légèrement en surplomb de la table poursuit son travelling de droite à gauche jusqu’à cadrer un verre vide, au bord de la table ; la caméra s’arrête, le verre tombe. Changement de plan : la caméra filme en surplomb le verre brisé... « Clap de fin pour André S. Labarthe », annonce la voix de son double, Jean-Claude Dauphin.

Un homme qui faisait du cinéma à la télévision

On pourrait briser là, s’isoler avec son chagrin, mais comment ne pas évoquer l’œuvre de celui qui à 84 ans vient de manger son chapeau emporté par un cancer. Le cinéma, tous les artistes qu’il a filmés comme personne, les vendeurs de Gitanes maïs et la rue Ramey sont en deuil. André s’en est allé. Farewell ASL.

Par son regard caustique et bienveillant, par sa façon de fictionner le réel pour mieux lui faire rendre gorge en l’emmenant promener, par son art précis et romanesque du récit, par sa culture nourrie de Bataille et de Lautréamont, par sa détestation du mot « raccord » en parlant du montage, lui préférant celui de rimes, André Labarthe fut le meilleur ami et la meilleure lampe de chevet (celle qui veille quand les autres dorment) du cinéma, et pas seulement celui de France. Et pas seulement du cinéma mais aussi, via ses images, ses sons, ses lumières et ses récits, de la littérature (Bruno Schulz, Jean Reverzy, Antonin Artaud), de la danse (William Forsythe, Carolyn Carlson, Sylvie Guillem), de la peinture (Tapiès, Kandinsky, Rauschenberg, Van Gogh), du théâtre (Grüber, etc). Un homme de cinéma qui faisait du cinéma à la télévision.

Il laisse une œuvre dont l’inventaire reste à faire mais qui compte à tout le moins six cents films, allant d’une minute trente à des durées plus importantes mais jamais formatées, tel son magnifique film rôdant autour d’Orson Welles, L’homme qui a vu l’ours qui a vu l’ours (1990), mais aussi des livres (une dizaine), des centaines d’articles depuis ses débuts aux Cahiers du cinéma, période jaune, dont il fut l’une des figures tumultueuses et visionnaires, jusqu’à la défunte revue Limelight dont il était l’invité permanent. Gardons pour la fin l’aspect le plus connu de son œuvre : les films de la série « Cinéastes de notre temps » dont il fut le pilote avec Janine Bazin (« Elle est la flamme, je suis le combustible », disait-il) et dont il signa bon nombre d’émissions : Raoul Walsh ou Le Bon Vieux Temps, D’un silence l’autre ; Josef von Sternberg , Le Dinosaure et le Bébé ; dialogue en huit parties entre Fritz Lang et Jean-Luc Godard, Jean Pierre Melville, portrait en neuf poses, etc. Et sans oublier ni négliger tout ce qu’il apporta ensuite à l’émission de Claude Ventura, Cinéma cinémas, d’extraordinaires sujets de quelques minutes. Ces deux émissions au long-cours furent l’honneur de la télévision ; elles montrent, rétrospectivement, dans quel néant le traitement du cinéma y est tombé.

Le chat de Barcelone

André Labarthe dans sa maison de Massais (Deux Sèvres) aimait ramasser des « poires séchées, rabougries, ratatinées » et, écrivait-il, ne pouvait pas « s’empêcher de penser que l’acide qui les ronge, les tord et les transforme avant de les minéraliser, n’est pas si éloigné – à condition de faire varier la vitesse du temps qui les emporte – du coup de foudre qui pulvérise le verre “avec l’éclair et le tranchant d’une fulguration” (Heidegger) ». Pour cette ex-étudiant en philosophie, le temps fut sans doute la grande affaire. Ainsi ce chat écrasé et parcheminé de Barcelone qui ramassé un jour fera l’objet d’une exposition beaucoup plus tard (lire ici). Tous les ans, des dizaines d’années durant, le jour de son anniversaire, André S. Labarthe demandait à un opérateur à chaque fois différent de filmer en un plan en 360° le carrefour que forme la rue Ramey (où il habitait) avec la rue Custine et d’autres rues. Il accumulait ces prises, prétexte à un déjeuner entre amis à la pizzeria en face de chez lui. Un jour, il en ferait un film. Un jour... Chez lui, sur des étagères, une fois développées au labo, des bobines filmées à New York, en Espagne ou ailleurs vieillissaient comme du bon vin.

Il pouvait les ouvrir des années après. Ainsi, ce très beau film sur Cassavetes qui fait le grand écart entre deux époques, un cinéaste dont il se sentait très proche par sa façon d’être et de filmer – il suffit de lire sa préface au livre John Cassavetes, autoportraits (éditions Les Cahiers du cinéma, 1992). Et comme Labarthe aimait rapprocher des choses qui apparemment n’ont rien à voir, il fit le lien entre des mots de Cassavetes et une réplique de Jacques Rivette lors du tournage de Jean Renoir, le patron (pour la série Cinéastes de notre temps) immortalisé par une photo (voir ci-dessus) devenue célèbre où l’on voit Renoir et Michel Simon de dos et, de face, de part et d’autre de l’opérateur, d’un côté Rivette, de l’autre André S. Labarthe et Janine Bazin. Après la mort de cette dernière, l’émission devait connaître une seconde vie sous un autre titre sur Arte.

L’art de Labarthe est assez proche de ce qu’il énonçait en 1961 dans un article des Cahiers du cinéma où il évoque Une femme est une femme de Jean-Luc Godard, lequel aimait beaucoup Labarthe à qui il demanda plusieurs fois de faire une apparition dans l’un de ses films : « Godard supprime ici tout ce qui n’est pas essentiel, ne retenant souvent d’une séquence que le minimum de plans. Une femme est une femme est une succession de plans privilégiés et autonomes, presque des vues juxtaposées. En ce sens, Une femme est une femme est une étape importante du cinéma moderne. C’est le cinéma à l’état pur. C’est le spectacle et le charme du spectacle. C’est le cinéma qui retourne au cinéma. C’est Lumière en 1961. »

Lui qui ajoutait son grain de fiction (ne serait-ce que dans la construction, le montage) à tout ce qu’il filmait n’a jamais été jusqu’à écrire un film à partir de rien, une pure fiction. Bernadette Lafont disait dans Tempo (hors-série de la revue Limelight qui lui est consacré, 1993) qu’il était trop intègre pour cela. On peut aussi penser qu’il aimait trop se glisser dans les films des autres pour se regarder en face. Il préférait regarder de côté, en bais, trouver la faille, l’échappée. Et s’engouffrer. Ses films sont des romances et des méditations. Tout allait de biais chez Labarthe. Son regard, son chapeau feutre, sa Gitane maïs. On ne trouve plus guère de gitanes maïs aujourd’hui. Comme on ne trouve plus guère de cinéma à la télévision. C’est ce que nous dit son film Adieu Rita... Adieu André.

"Mort de Rita" pour l'émission "cinéma, cinémas" © André S. Labarthe

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