Spectateurs de « £¥€$ » : faites vos jeux bancaires !

Vous voulez savoir comment fonctionne une banque d’investissement, ce qui se cache derrière le mot obligation et autres réjouissances perverses du système financier ? Installez-vous autour d’une des tables de la compagnie belge Ontroerend Goed et ne retenez plus l’instinct prédateur qui se cache en vous. Vive la cruauté ! Sus aux pauvres ! A moi le flouze ! Bonjour la faillite !

Scène de " £¥€$" © Thomas Dhanengs Scène de " £¥€$" © Thomas Dhanengs
A Strasbourg, l’Aubette, place Kléber, abrite une banque clandestine ! Cette phrase aurait pu être un titre accrocheur d’une chaîne d’info ou figurer dans les pages strasbourgeoises des Dernières Nouvelles d’Alsace. La news n’est pas fake, elle est vérifiable ces jours-ci dans la salle de l’Aubette.

Le carnassier

Un à un, vous êtes invités à rejoindre l’une des tables où officie une personne mi-croupier, mi-conseiller financier, tout de noir vêtu comme un croque-mort. Nous voici donc six apprentis banquiers par table autour de ce monstre noir qui peut avoir des atours aguichants, ce qui était le cas à la table que l’on m’a désignée. D’une voix suave, on vous demande de vous délester de votre argent (il vous sera restitué à la fin du jeu). En échange de cette mise, vous recevez un petit pécule – pardon : capital – sous forme de jetons comme à la roulette, chacun valant tout de même un million d’euros. Vous misez. Et vous jouez en lançant un dé. Vous pensez au poème de Mallarmé et au jeu de 421 sur le zinc des bistrots d’antan, mais vous n’êtes pas là pour faire de la littérature ou vous amollir dans les souvenirs, vous êtes tenus d’être aux taquets, de vivre dans l’instant, d’être concentrés sur votre objectif dicté par l’idéal libéral (s’en foutre plein les poches) en escomptant toucher le jackpot d’une opération financière aussi prédatrice que rémunératrice. Cet esprit, à notre table, notre avenante croupière-banquière, avec ses sourires, ses gestes délicats, sa voix douce, ses conseils « avisés », l’insinue petit à petit dans le cerveau de chacun.

Vous pouvez bientôt prendre des risques avec vos millions. Vous vous donnez le frisson. Vous pouvez jeter votre opprobre sur un des cinq qui vous entoure en faisant une sorte d’OPA sur son pognon ou bien faire alliance avec l’un des cinq pour mieux ruiner les quatre autres. Cela doit être ça, l’esprit de groupe, l’entraide entre porcs d’un soir.

Vous avez beau militer mollement pour une planète plus saine, être un apôtre du développement durable le week-end, donner de l’argent à ATD quart monde pour éradiquer la pauvreté, vous offusquer de savoir que Facebook, Apple et les autres ne paient pas d’impôt en France, éteindre votre télé quand un escroc célèbre du montage financier joue à la victime, vous avez beau ne rien comprendre aux transactions bancaires, là, à la table, malgré tout, sans tout piger, vous rentrez dedans à donf, vous vous échauffez la bile, vous devenez carnassier, tueur, vous êtes, malgré vous, une vache enragée d’avidité. Vous avez quelque sursaut de civisme mais, très vite, vous êtes englouti. Bien sûr, vous vous rassurez en vous disant que ce n’est qu’un jeu.

C’est toujours la grosse banque qui gagne

Périodiquement, au centre du dispositif, calculettes et ordinateurs à l’appui, les boss du système bancaire font le point du classement des différentes tables, nous débitent des pourcentages, on comprend mal et surtout on entend mal dans cette salle de l’Aubette peu faite pour l’usage de micros.

Dans un second mouvement, après s’être entre-déchirés entre collègues, votre table fait front contre les autres tables, et ainsi de suite. A la fin, c’est toujours la banque qui gagne. A la fin, vous repartez tout de même avec votre argent glissé dans une enveloppe noire au début du jeu. Vous n’avez rien perdu, et surtout pas votre temps, car le spectacle au titre imprononçable, £¥€$ qui peut se lire Lies (mensonges), conçu et animé par la troupe belge Ontroerend Goed, vous a fait gagner un voyage au pays des mœurs bancaires.

Dans le Monopoly de notre enfance, la banque était passive, il fallait simplement payer des amendes ou recevoir des biftons des autres joueurs le jour de son anniversaire et recevoir du flouze en passant par la case départ ; ici, elle est active, elle vous incite de mille façons à investir vos jetons-millions, « sans risque » ou presque bien sûr mais, insiste la conseillère, il ne faut pas attendre, il faut saisir l’occasion. Pour un banquier, quelle que soit l’heure du jour ou la saison, c’est toujours le moment où ses clients doivent investir, faire des opérations. Votre conseiller est là moins pour vous conseiller que pour se servir de votre pognon. Oui : à la fin, c’est toujours la banque qui gagne.

On connaît mal en France cette troupe de Belgique flamande dirigée par Alexander Devriendt dont les spectacles auscultent notre époque comme Sirens (un manifeste féministe) ou sa création la plus récente, World without Us. C’est la première fois que £¥€$ est présenté en France et en version française. L’idée en est née après la grande crise financière il y a quelques années et les faillites de banques retentissantes.

Pour préparer £¥€$, la compagnie a lu et relu Thomas Piketty, Naomi Klein, Niall Fergusson, David Graeber et bien d’autres. Ils sont devenus des experts. Et c’est aussi ce qui fait la force de ce spectacle dont les spectateurs sont la partie prenante et trébuchante.

Salle de l’Aubette à Strasbourg, spectacle programmé par le Théâtre du Maillon, à 18h et 21h jusqu’au 8 mars.Au Festival Mythos à Rennes, salle Ropart,  du 4 au 6 avril à 15h et 19h

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