Peter Handke : la longue marche de Moi

Le metteur en scène Alain Françon retrouve Peter Handke qui a lui-même traduit de l’allemand « Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route », un poème dramatique pédestre à rebours des autoroutes à péage du théâtre comptable. Au commencement était la marche.

Scène de "les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale" © Jean-Louis Fernandez Scène de "les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale" © Jean-Louis Fernandez
Pièce au long titre, Les Innocents, moi et l’Inconnue au bord de la route, sous-titrée « un spectacle en quatre saisons » est le magnifique poème dramatique d’une scène continuelle où les didascalies sont écrites par l’un des personnages, Moi, lui-même étant donc le narrateur et tout à tour Moi l’épique et Moi le dramatique, et « parfois les deux en même temps », écrit Peter Handke. La pièce date de 2015 et elle a été traduite par l’auteur pour la pénétrante mise en scène qu’en donne Alain Françon au Théâtre de la Colline, le nom de ce théâtre n’étant sans doute pas pour déplaire à Handke, ce grand marcheur.

« Un homme qui marchait »

Dans Toujours la tempête, texte traduit par Olivier Le Lay, édité par Le Bruit du temps en 2012 et mis en scène à l’Odéon par Alain Françon en 2015 (lire ici), on avait fait la connaissance de Moi, de sa mère, des frères de cette dernière et de sa sœur. Exit la famille, on retrouve Moi, seul. Pas pour longtemps.
Moi se tient au bord de la courbe d’une vieille route départementale (dont on comprendra qu’elle est la figure de « la grande courbe du temps ») où aucun véhicule ne roule depuis longtemps, tels ces bouts de routes départementales laissés en friche ici et là, à l’écart de plus récentes trois ou quatre voies. Surviennent les Innocents emmenés par leur Chef et la femme d’icelui. Plus tard apparaîtra l’Inconnue de la départementale, « la désirée depuis longtemps ». Tout oppose la horde des Innocents à Moi qui les prévient : « Ecoutez : jamais ma route – oui, là, elle est pour une fois la mienne – ne deviendra une piste, un objet de calcul ». Un bout de route hors d’usage comme dernier îlot de résistance.

Le Chef et Moi se connaissent bien, ce sont des voisins d’enfance. Ils se ressemblent à un point tel qu’ils ne savent plus si les souvenirs de l’un ne sont pas ceux de l’autre, à un point tel que les deux acteurs (Moi, Gilles Privat qui interprétait le Grégor de Toujours la tempête, et Pierre-François Garel le chef de la tribu, tous les deux prodigieux) finissent, eux aussi, par se ressembler. (Plus tard, la femme du Chef, interprétée par Sophie Semin, les étranglera de concert, mais on est au théâtre, ils se relèveront.) Le chef des Innocents se souvient d’un événement qui a marqué Moi il y a très longtemps : un dimanche, Moi, en voiture, est passé « devant un homme qui marchait, un homme en costume noir et chemise blanche, et cet homme marchait et marchait, et son pantalon bougeait et voletait ». Quand la voiture est revenue de son périple, l’homme marchait encore. Le Chef se souvient : Moi lui a dit alors que cet homme était son « idéal ».

« Tout doit disparaître »

Dans l’entretien recueilli par son éditrice allemande, Nina Peters, qui tient lieu de fiche de salle aux spectateurs de la Colline, Handke raconte cette même scène vécue à la première personne, lorsqu’il était étudiant dans le Nord de l’Autriche, disant que cette vision de cet homme auquel il pense parfois lors de ses randonnées, est l’une de ses « images fondatrices » et qu’il lui arrive aussi de se « mettre en costume sombre et chemise blanche » et « trouve ça bien d’avoir des jambes de pantalon trop larges ».

Scène de "les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale" © Jean-Louis Fernandez Scène de "les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale" © Jean-Louis Fernandez
Ce bout de route départementale constitue idéalement le théâtre du dialogue sans fin entre Handke et le monde qui l’entoure, entre Handke et lui même, entre « moi l’épique » et « moi le dramatique », dernier dialogue particulièrement drôle dans ses mises en abyme. Telle cette opposition : « mes héros à moi, ce sont les êtres seuls, les isolés, les uniques, les isolés uniques », dit l’Epique. « Mes gens, au contraire, ne sont pas des êtres seuls et isolés, mais unis, tous ensemble », rétorque le Dramatique qui ajoute que cela advient non à la messe, ni au stade, ni au cinéma, mais « seulement dans un théâtre – rarement c’est vrai, très rarement, trop rarement ». C’est le cas avec ce spectacle d’une infinie richesse. Merci aux acteurs, merci Alain Françon, merci à tous.

Toute la pièce, en attendant l’Inconnue que l’on attend au bord de la départementale depuis le début, sera le lieu d’une confrontation sur fond de monde où « tout doit disparaître » (l’expression revient plusieurs fois), où on solde, liquide ses stocks de valeurs toutes dépréciées et malmenées. Ce bout de « vieille route », où « jamais n’a flotté un drapeau, excepté celui du ciel bleu, des nuages et de la neige », et dont Moi entend être le gardien auto proclamé, est le « dernier chemin encore libre sur la terre, le dernier non étatisé, non socialisé, non cartographié, non botanisé ». « Marchez ailleurs ! » lance Moi à la horde fantomatique, disparate et sombre des Innocents, ou alors « marchez autrement ». « Tu ne vas pas échapper à notre amour «  répond Le chef des Innocents en s’adressant directement à la route. « Comment résister » se demande alors Moi dont un Double figure parmi les Innocents. La pièce a été écrite avant que n’adviennent Macron et ses marcheurs, elle n’en est que plus savoureuse.

« L’être du bon moment »

« Ô monde mamelonné, bossu, ici sur les bosses grises, chère route, s’ouvre la scène, sur toi, départementale, baleine grise de l’Autre temps, de l’Autre espace. Ici chez toi, je suis l’hôte de la vie, jamais rassasié, Dieu soit loué. Ici sur toi, avec toi, grâce à toi, je marche en compagnie du ciel, et le ciel en compagnie de moi », chante Moi, et de nombreux livres du prolixe Peter Handke avec lui. Soudain, c’est l’automne. Le chef des Innocents avance deux chaises pour discuter. « Elle exige l’utilisation, cette route, elle crie l’utilisation, elle implore l’utilisation, pendant que toi, tu la laisses sans fruit, un vrai dépeupleur », argumente le Chef. « Ah, comme je voudrais la partager, répondra Moi, mais pas avec vous, les innocents, les inaccessibles. Pas avec vous dont plus personne n’est enfant d’une mère, fils d’un père, pas avec vous les professionnels et spécialistes, les malsains des jours derniers, les trombonistes inconscients du dernier jugement. » Ô langue française, comme tu sais être à la fois lucide et belle sous la plume d’un homme venu d’une autre langue et d’un autre pays !

Scène de "les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale" © Jean-Louis Fernandez Scène de "les Innocents, Moi et l'Inconnue au bord de la route départementale" © Jean-Louis Fernandez
L’actrice Dominique Valadié, égérie du metteur en scène, porte haut le rôle de l’Inconnue de la route départementale, égérie, elle de Moi, et, tout autant, pythie du poème. Dans son extraordinaire et dernier acte de parole vers la fin de ce poème dramatique, l’Inconnue parle longuement des oiseaux avant de disparaître « doucement » entraînant derrière elle « la peuplade des Innocents » et ses traficotages, laissant seul Moi avec ses doubles. « Qu’est-ce qu’elle devient, notre route, sans tes yeux rivés sur moi ? Suis-je définitivement un desperado ? » se demande Moi le dramatique, ayant perdu avec le départ de l’Inconnue, « l’être du bon moment ». Avec les reculs conjugués du poète et du dramaturge, Moi l’Epique prend du champ : « Et maintenant… Cette histoire est racontée, une histoire passablement trouée et rafistolée, soi-disant parallèle à la route désertée, au bord de laquelle elle s’est déroulée, une histoire peut-être à peine transmissible. Ou quand même ? Essayez quand même chacun de vous à votre façon. » Le poème dramatique portant ainsi en lui sa propre critique, cette dernière ne peut ici que s’achever.

Théâtre de la Colline, mar 19h30, du mer au sam 20h30, dim 15h30 (sf le 8 mars), jusqu’au 29 mars. Puis du 2 au 4 avril à la MC2 de Grenoble.

Le texte traduit par l’auteur est paru chez Gallimard dans la collection Le Manteau d’Arlequin, 124 p., 13€.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.