Festival TransAmériques (1/2) : le FTA de Montréal, un Festival Très Attendu

Le festival TransAmériques de Montréal a 34 ans. S’y côtoient des spectacle venus de loin, souvent vus dans d’autres festivals, et des spectacles canadiens. Un livre passionnant interroge la raison d’être de ce festival et questionne son devenir.

Scène de "Titans" © Julian Mommert Scène de "Titans" © Julian Mommert
La manifestation la plus inattendue et l’une des plus fortes du FTA à Montréal, le Festival du théâtre des Amériques devenu Festival TransAmériques, aura été non un spectacle mais un livre de 224 pages. Celui qui fait retour sur ce festival créé il y a 34 ans. Fondé et dirigé durant trois décennies par Marie-Hélène Falcon, il l’est depuis quatre ans par Martin Faucheur associé à Jessie Mill. C’est cette dernière qui, en compagnie de Marie Parent, a conçu l’ouvrage intitulé « Nos jours de fête », qui peut aussi se lire insidieusement « Nos jours défaites » car loin d’être nappé d’autosatisfaction, loin du récit chronologique habituel, c’est un ouvrage qui, revendiquant « une composition hétérogène » propre à accueillir « la dissonance », entend porter un regard critique transversal sur l’histoire qui le constitue (et, par là même, nous parler de son possible futur) et donc sur l’état des arts du spectacle vivant au Québec et au-delà.

 D’Ivo van Hove à Gurshad Shaheman

« D’emblée, notre intérêt allait vers ce qui crée la rupture : le marginal, la différence, le métissage, la bâtardise. Tout ce qui détrousse », écrit Marie-Hélène Falcon qui, à la tête du festival, a exploré tout le continent américain avant d’élargir le festival au monde entier. La preuve par tous ces spectacles porteurs de crise et de catastrophe qu’énonce Pau Lefèvre, un des collaborateurs du FTA depuis le début : Titanic de Jean-Pierre Ronfard et Gilles Maheu, lors de la première édition ; Rwanda 94 par les Belges du Groupov ; ou plus récemment Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni des Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarini (spectacle vu au Festival d’automne).

A cela, Olivier Choinière (directeur de la compagnie l’Activité) oppose un point de vue radicalement opposé dans le même Nos jours de fête : « Au bout du compte, écrit-il, ce n’est pas tant le manque de qualité ou de professionnalisme des spectacles qui est en cause, que leur parfaite uniformité ; c’est le fait que les œuvres soient absolument interchangeables. » Il livre une réflexion qui ne se limite ni au festival ni au Québec. Cette observation vaut aussi pour un certain nombre de spectacles produits sur les scènes de nos institutions françaises. Brigitte Haentjens (directrice de la compagnie Sibyllines ainsi que responsable du théâtre français au centre des arts à Ottawa) propose un autre éclairage : « le festival s’enorgueillit de montrer des artistes d’envergure qui ont les moyens financiers de leurs rêves. » Elle parle non de Montréal mais du Festival d’Avignon qui semble la référence première. « Il en résulte, la plupart du temps, des spectacles emblématiques d’une culture officielle, de gauche et de bon ton, qui se prétend politique et en prise sur le monde. » Lesquels font la tournée des festivals.

Ivo van Hove, familier d’Avignon, a ouvert cette année le festival de Montréal avec son Kings of war (lire ici) après avoir été programmé dans plusieurs grands festival européens. Meg Stuart, Robyn Orlin, son formidable And so you see... our honorable blue sky and ever enduring sun... can only be consumed slice by slice et Philippe Quesne étaient aussi à l’affiche, tout comme Pourama Pourama de Gurshad Shaheman (lire ici). C’est dire l’éclectisme revendiqué du programme. Des directeurs de festivals internationaux étaient là pour faire leur marché. C’est ainsi que Pourama Pourama sera peut-être joué à New York et à Tokyo dans les années qui viennent. Et des spectacles que l’on découvrira aux prochains festivals d’Avignon ou de Santarcangelo se retrouveront probablement au Festival TransAmériques l’année prochaine. Les festivals se nourrissent de festivals.

Etre ou ne pas être une enfirouapeuse

Le FTA est doublement particulier. La première raison tient à ce que l’auteur de Yukonstyle (mis en scène en France par Célie Pauthe, lire ici), Sarah Berthiaume, nomme « le tropisme folk ». Elle décrit de façon drôle et caustique sa rencontre au festival d’Avignon avec un homme qui la drague et s’étourdit de la voir « prononcer les phonèmes » autrement que ne le font les Français. Elle dit s’être sentie « comme une gogosse en sucre d’érable ». En usant de mots comme « pantoute » ou « fucker le chien » face à son entreprenant interlocuteur, elle a sciemment recours à « l’exotisme comme à une arme secrète, un skill caché, une bouée de sauvetage ». Elle devient « une enfirouapeuse ». Et elle s’interroge : « A quel point sommes-nous des cartes postales, des clichés folkloriques de nous-mêmes pour exister dans les yeux de l’autre ? A quel point notre rapprochement vers cet autre est-il, au fond, régi par cet étrange tropisme ? »...

En écho, ces propos de Lorraine Hébert, chercheuse qui a collaboré aux premières éditions du festival : « Ne sommes-nous pas enferrés dans une impasse identitaire qui nous empêche de débattre à hauteur d’hommes et de femmes d’immigration, de discrimination systémique, de racisme, de laïcité, de reconnaissance et d’inclusion pleine et entière de l’Autre, dans une société distincte ? » Il y a là un passionnant questionnement que les spectacles québécois de danse et de théâtre que j’ai pu voir, au Festival ou en marge de la manifestation, ne prenaient pas à bras-le-corps, certains l’abordant par le biais, d’un enfermement qui pouvait être compris comme une peur de l’Autre, de l’étranger ou un repli sur soi allant parfois jusqu’à exclure le public. C’était plus ou moins le cas pour Quatuor tristesse du chorégraphe Daniel Léveillé mais aussi de Moteur d’Enora Rivière et Normal desires d’Emile Pineault, deux performances présentées dans le cadre d’OFTA, un festival d’arts vivants qui se déroule pendant le festival et le complète.

A peine plus qu’un courant d’air

Partout le public est venu en nombre. Le festival a battu des records de fréquentation, le public octroyant une standing ovation à la quasi-totalité des spectacles, sans distinction. Associant dans un même élan d’enthousiasme, le passionnant Titans d’Euripide Laskaridis venu d’Athènes, la mise en scène beaucoup plus sommaire de Tom na Fazenda (Tom à la ferme), adaptation du bestseller du Canadien Michel Marc Bouchard par une troupe venue de Rio de Janeiro, ou La Vie utile, une pièce ambitieuse mais à la facture décevante d’Evelyne de la Chenelière mise en scène astucieusement par Marie Brassard.

Dans un très beau texte, intitulé « Se voir voir » et publié lui aussi dans Nos jours de fête, Romeo Castellucci, lui, se fait une haute idée du spectateur. « Dans la séparation entre le public et la scène existe un espace ultérieur, quelque chose comme un voile transparent, une fine méninge connective. Ce léger diaphragme – à peine plus qu’un courant d’air – est ce sur quoi repose l’existence même du théâtre », écrit-il. Et s’adressant au spectateur, il ajoute : « la transparence du voile représente ton regard, spectateur, figé dès que l’image apparaît. C’est toi qui as la responsabilité de lui donner vie, de donner vie à la scène. »

Quelques pages auparavant, Yves Sioui Durand de la nation huronne-wendat (il a dirigé la première compagnie autochtone professionnelle du Québec) ne mâchait pas ses mots. « Les dérives coloniales ont préparé et conduit l’Europe et au bord de la catastrophe mondiale et à l’inhumanité du nazisme. Aussi, les grands metteurs en scène, comme Castorf, Castellucci ou Platel [tous venus au FTA, tous stars d’Avignon et du Festival d’automne] nous en mettent plein la vue, de cette décadence, ils ont des langages magnifiques qui ne peuvent que leur appartenir. C’est bien pour notre culture de les découvrir, mais sont-ils notre seule nourriture culturelle ? » s’interroge-t-il. La réponse est non, bien sûr, on en parlera demain. C’est la seconde raison de la particularité du FTA : son rapport réel, imaginaire ou fantasmé à la culture des autochtones.

Le festival s’est déroulé du 23 mai au 7 juin.

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