Arnaud Churin met « Othello » en noirs et blanc

Le metteur en scène Arnaud Churin et sa belle équipe proposent une version littéralement renversante de la pièce de Shakespeare assortie d’une gestuelle inspirée du karaté. Le chef-d’œuvre du maître anglais épris de facéties théâtrales y gagne une belle vigueur.

Scène d'"Othello" © Mathieu Edet Scène d'"Othello" © Mathieu Edet
Et si on inversait les choses ? Le théâtre, art pétri de conventions, n’a jamais eu froid aux yeux en la matière. On peut décider qu’une demi-noix soit un navire et que la bassine d’eau dans laquelle elle flotte soit un océan. Au temps de Shakespeare, les hommes jouaient les rôles de femmes ; au Japon, on apprécie particulièrement les onnagatas, les acteurs voués aux rôles féminins ; dans le tazieh iranien, un tour de piste à cheval signifie la traversée du désert, etc. Toute convention est la bienvenue. Les enfants, très inventifs dans ce domaine, et sans jamais se soucier de vraisemblance, sont de précieux conseillers techniques.

Noir vénitien et blanc caucasien

Venons-en au spectacle qui nous occupe : Othello de Shakespeare, ce grand explorateur des sentiments humains, des plus vils aux plus échevelés. De grands acteurs anglais ou français se sont maquillés le visage avec des teintes sombrement cuivrées pour jouer le rôle d’Othello, « le Maure ». Un maquillage qui d’un côté œuvre pour la vraisemblance et de l’autre affirme l’artifice. Les distributions avec des acteurs à la peau naturellement sombre pour jouer le rôle-titre sont plus rares, les raisons en sont multiples. Othello est un homme venu d’ailleurs, d’Afrique, un immigré qui a réussi son intégration dans la société vénitienne. Depuis une dizaine d’années, Arnaud Churin avait envie de mettre en scène cette pièce de Shakespeare, en inversant la donne : les personnages seront noirs à l’exception d’Othello à la peau blanche. Des Vénitiens joués par des actrices et des acteurs noirs. Le degré de convention est fort comme on le dit du café, et fonctionne à merveille en dépaysant notre vision habituelle de cette pièce célèbre.

Et à malin, malin et demi : Arnaud Churin est intarissable à l’heure d’expliquer, livres récents d’érudits à l’appui, que Shakespeare a du sang italien dans les veines. Si la belle Desdémone, Emilia, Iago, le Doge et les autres sont noirs dans la version de Churin, Othello, lui, n’est plus un Maure, c’est un Caucasien à la peau claire. Il y a là une ironie qui n’est pas volontaire de la part de Churin qui ignorait la chose : nombre de Russes surnomment « culs noirs » les Caucasiens avec mépris et racisme rampant.

Emanuela Pace qui a traduit la pièce en se souciant de la rendre fluide en bouche, a dû, évidemment tordre quelques répliques. Par exemple, dans la scène où Desdémone taquine Iago en lui demandant de faire son éloge. Iago s’exécute assez finement, alors elle le pousse encore :

« DESDÉMONE. Bravo. Et si elle était noire et sage ?

IAGO. Si elle est noire et à l’esprit allant / Qu’elle prenne un blanc-bec pour son galant. » (traduction André Markowicz).

Chez Emanuela Pace-Churin, cela devient :

« DESDÉMONE. Belle louange ! Et si elle est blanche et spirituelle ?

IAGO. Si elle est blanche et qu’elle a de l’esprit, / Elle trouvera un Noir à mettre dans son lit. »

Ce renversement est doublé d’une chorégraphie des mouvements inspirée des arts martiaux orchestrée par la triple championne du monde de karaté Laurence Fisher. Cela se prolonge dans les costumes (Sonia De Sousa) d’inspiration japonaise. Enfin, les acteurs évoluent dans une étonnante et judicieuse scénographie (Virginie Mira) simplement constituée de trois pans de tissu identiques plus ou moins transparents et pouvant, entre autres choses pivoter sur leur axe. Cet ensemble d’éléments unis dans le dépaysement a l’immense mérite de montrer la pièce sous un autre jour, une autre couleur, même si on connaît l’histoire par cœur.

Des acteurs à l’unisson

scène d'"Othello" © Mathieu Edet scène d'"Othello" © Mathieu Edet
Un tel ensemble ne peut que surprendre au début, voire agacer, et puis, le spectateur ayant rapidement appris la grammaire du spectacle, la connivence s’installe. On le doit essentiellement aux acteurs tous très bons, judicieusement choisis et parfaitement dirigés.

Dans le rôle de Iago, Daddy Moanda Kamono (sorti de l’école du TNB de Rennes quand Stanislas Nordey dirigeait l’école) met toute la bonhommie et les rondeurs de sa personne au service de la perversité de son personnage, un magnifique contre-emploi (contrairement à un Jean Topart, grand interprète du rôle, naguère, en qui suait la rouerie). Churin fait en sorte que son Iago soit toujours présent dans un coin ou l’autre de la scène même quand il n’a rien à dire. Iago apparaît ainsi comme le metteur en scène de l’intérieur de la pièce, celui qui organise les coups bas et est toujours en avance sur les autres avant d’être pris, in fine, à son propre piège, trahi par sa femme Emilia qu’il croyait soumise et obéissante aux règles de son jeu, et qui se révèle une féministe en herbe, refusant de jouer le rôle qu’on lui a imposé. Le rôle est tenu à la perfection par Astrid Bayiha. Tout comme l’est celui de Desdémone par Julie Héga (que l’on a vue chez Lazare dans Sombre rivière) à la gestuelle gracile d’une jeune femme encore arrimée à une virevoltante adolescence, aimant Cassio (excellent Nelson-Rafaell Madel) comme un frère et Othello comme un prince. Il serait injuste de ne pas citer les autres acteurs noirs, à l’unisson des sus-cités : Aline Belibi (Bianca), Denis Pourawa (le doge), Jean Felhyt Kimbirima (Roderigo) et Ulrich N’Toyo (Brabantio).

Et puis il y a Othello, le Caucasien donc, interprété par Mathieu Genet (compagnon de route d’Arnaud Churin), corps frêle à la nervosité tendue, retenant – comme on le dit d’un cheval – sa fièvre tourmentée, parfait contre-emploi lui aussi pour ce personnage qui traîne derrière lui une réputation de force sauvage.

Comment, en sortant de ce spectacle, ne pas songer à ces lignes que Jean Genet écrit en tête de sa pièce Les Nègres : « Un soir, un comédien me demanda d’écrire une pièce qui serait jouée par des noirs, mais, qu’est-ce que c’est donc un noir ? Et d’abord, c’est de quelle couleur ? »

Théâtre de la Ville-Les Abbesses, jusqu’au 19 oct à 20h, dim 15h. Puis tournée : du 13 au 16 nov au Théâtre Montansier à Versailles, le 23 janv au Théâtre de Chartres, les 28 et 29 janv à la Scène nationale de Chambéry, du 24 au 28 mars au Grand T à Nantes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.