L’ivresse Aziz Chouaki de bar en bar

A travers "Europa (Esperanza) ", l’acteur Hovnatan Avédikian promène l’écriture étourdissante d’oralité de l’écrivain algérien Aziz Chouaki dans des bars du XIIe arrondissement de Paris. A la vôtre.

Scène de "Europa" © Claire Patyrice Green Scène de "Europa" © Claire Patyrice Green

Merveilleusement barrée, la langue oralement goulue et cisaillée d’Aziz Chouaki gagne a être entendue au coin d’un bar. Cela tombe bien, l’acteur Hovnatan Avédikian va la propager ces jours-ci dans deux bars du XIIe arrondissement de Paris, bonus du festival Tournée Générale qui a connu sa première édition en juin dernier (lire ici et ici).

Comme Jean-Louis Martinelli, Laurent Vacher, Michel Didym et quelques autres, l’acteur est tombé un jour dans cette écriture ancrée dans le « petite peuple » algérois  où le français danse avec d’autres langues sous la plume voyageuse de Chouaki. Et, comme les autres, il en été drogué pour la vie. La mort prématurée d’Aziz au printemps dernier à l’âge de 67 ans, n’y a rien changé au contraire. Avédikian qui avait joué Esperanza il y a quelques années, reprend en partie ce texte associé à d’autres dans Europa (Esperanza) et se fait accompagner, cette fois par un flûtiste, Idriss Damien, ce qui est la moindre des choses tant l’écriture musicale d’Aziz Chouaki est celle d’un musicien, allez voir sur son site la photo du très jeune Aziz chanteur et guitariste du groupe The small’s.

« Tu vois, de naissance, frère, l’étoile sur ma tête, de naissance. Beuglants, bouges et bordels j’ai chanté, salles des fêtes, cours intérieures, terrasses d’immeubles j’ai braillé. Rock, blues, arabe, c’est à la carte mon canard. Oui, ou animateur télé, si tu veux, le peps, le zwing zwag, la tchatche, le niqué de la tête, c’est qui, hein, c’est moi. Avant les criquets, bien sûr...Oui l’invasion, les criquets nucléaires arabo islamoïdes, tout bouffé, tout rongé, c’est gang city, maintenant, voleurs de poules, Coran et costume Prada et tout, se la pètent monde arabe, justice sociale, mais va te laver le cul mon frère. Alors, la brûlade, brûle les fafs, brûle la mer, brûle la vie, Hasta la vista » malaxe en bouche Hovnatan Avédikian.

Il y aura d’abord le rêve de la mer sur le môle « à l’ouest de la baie d’Alger, ample croissant mousseux, embruns zllidji tressé turquoise » et, pour finir, le mirage de la mer et l’espéranto mortifère du mot Lampedusa.

Chouaki -dont on rêve de voir un éditeur rééditer en un ou deux volumes toute son œuvre par trop dispersée et parfois introuvable- tchatche les mots, affole la syntaxe, jazzifie les adjectifs, créolise le français en l’ensoleillant, fait entrer sa langue anarcho-moukère dans les mosquées. Les islamistes auraient bien voulu le faire taire. En 1991, les menaces insistantes ont contraint à l’exil en France, ce petit homme féru en langue anglaise, qui, à la fac, avait consacré sa thèse à James Joyce, ce frère en trifouilleur de langues.

Le 9 déc, 20h30, au bar le Satellite 19 rue Ernest Robert ; le 16 déc  à 20h30, Chez Juliette, 86 rue de Wattignies, deux bars du XIIe arrondissement de Paris.

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