Le cheminement du corps-poème de Chloé Moglia

Plus encore que les précédents peut-être, « L’Oiseau-Lignes », le nouvel opus qu’écrit dans l’air le corps de Chloé Moglia, déploie une grâce sans pareille tout au long d’un cheminement lent qui laisse le spectateur en suspens comme dans un rêve éveillé, tout en ménageant son lot de stupeurs dont on ne dira rien.

Chloé Moglia et Marielle Chateau dans "L'oiseau-lignes" © Vinvelat Lecocq Chloé Moglia et Marielle Chateau dans "L'oiseau-lignes" © Vinvelat Lecocq

Un long mur amovible au fond de la scène. Au-dessus, assez haut, la ligne pas bien droite que forme un long tube blanc traversant la scène comme une courbe de températures. Et puis, à l’avant-scène, une boîte. Venue de derrière le mur, Chloé Moglia, pieds nus comme toujours et cheveux relevés, vient dessiner à la craie sur le devant de la boîte, un petit bonhomme. Alors le petit bonhomme parle avec une drôle de voix, mi-enfant, mi-robot japonais. Le petit bonhomme nous pose des questions comme : « est-ce que tu sais ce que c’est que marcher ? » ou « est-ce que tu sais raconter une histoire ? » Des choses comme ça, élémentaires. Un zakouski pour nous ouvrir l’appétit. Nos corps se détendent, nous sommes prêts. Alors les deux murs se rapprochent de nous en musique live (claviers et composition de Marielle Chatain, belle complice).

Chloé Moglia revient et colle sur le long mur des bandes de papier blanc dans un ordre et des positions aussi précises qu’énigmatiques. Dans un second temps, elle en fera un chemin avec des pics, des creux. Elle et la musicienne dessineront aussi des bonshommes à la craie, des petits, puis des gros, des yeux, des traits-volutes, et là un assemblage de mots qui se serrent les uns contre les autres et rapetissent jusqu’à l’illisible. Vers la fin, des chiffons imbibés de noir brouillent tout ce fouillis de signes avant que le mur ne se divise en deux, ne se livre aux joies du tournoiement comme le font les manèges.

C’est très ludique, on n’y comprend rien, peau de lapin, et c’est très bien comme cela.

Plus tard, en sortant du théâtre, je me dirai que toute cette première partie n’avait peut-être d’autre but que d’apprivoiser le public en le distrayant et en lui livrant ce qu’il ne sait pas encore être des indices, en le préparant, mine de rien, à ce qui va suivre.

Soit : un moment magique fait de lenteur, de silence, de concentration, de surprises, dès lors que Chloé Moglia évolue là-haut, saisissant la tubulure blanche en la refermant sur sa main, se hissant, laissant ses bras et ses jambes tendues fendre l’air pour mieux l’envelopper de leurs mouvements quasi incessants, cherchant et trouvant vite des points d’appui et d'équilibre, allant ainsi d’un lent mouvement continu de jardin à cour, écrivant dans l’air avec son corps, de gauche à droite.

Chloé Moglia dans "L'oiseau-lignes Chloé Moglia dans "L'oiseau-lignes
Rien qui dise l’exploit, la performance, rien qui désigne (roulement de tambour) le danger, rien qui vous donne le frisson (pourvu qu’elle ne tombe pas !) ou vous donne l’envie d’applaudir telle figure. Il n’y a pas de figure, pas de regard au public entre deux numéros, il n’y a pas de numéros. On suit, on décrypte, on lit ce que nous écrit ce corps concentré. C’est une danse lente et gracieuse d’arabesques infimes, un jeu de mains qui donne la mesure du temps et contamine les bras nus, les jambes, la cambrure du dos. C’est aussi parfois l’écoute du souffle aux jets légèrement saccadés. Une écriture silencieuse du corps en état de grâce, un corps-poème.

Cela porte une beau titre, L’Oiseau-Lignes, et un beau sous-titre : poème graphique et sonore. C’est le nouveau spectacle de Rhizome, la compagnie de Chloé Moglia. Les précédents avaient pour nom Midi/minuit ou Horizon ou Bleu tenace ou Opus-Corpus. Ils tournent toujours, enfin : quand ils peuvent tourner. Avant l’été ? Après ?

Sur le site de sa compagnie, Chloé Moglia explique le pourquoi du rhizome : « Le Rhizome, un enchevêtrement de lignes en relation les unes aux autres, dans un mouvement qui procède du cheminement. Cela produit une ex-position permanente : cheminer, c’est quitter sa position, se tenir hors position. L’attention n’est plus le fruit d’un point de vue, mais d’un éloignement vis-à-vis de ce dernier, d’un déplacement. Le Rhizome travaille un déplacement lent. Les lignes du Rhizome se transforment en permanence. Elles ont trait au temps, au suspens, à l’espace, au poids, à la masse, à la chute, retenue ou non, à la verticale et à l’horizontale, au mouvement, au rythme, au corps, aux perceptions, à la résistance, persévérance, ténacité, à la disponibilité, au souffle… »

Difficile d’entendre parler de rhizome pour moi sans penser à Mille-Plateaux (Les Editions de Minuit) de Gilles Deleuze et Félix Guattari : « A la différence des arbres ou de leurs racines, écrivent-ils, le rhizome connecte un point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. Le rhizome ne se laisser ramener ni à l’Un, ni au multiple. (…) Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions, ou plutôt de directions mouvantes. » Entre ces deux définitions vagabondes, le corps de Chloé Moglia picore, pianote ses tensions de l’orteil à l’index, tutoie le vide, tatoue l’espace. Là-haut sur ses tubulures, sa barre, sa courbe, Chloé Moglia chemine.

Créé en novembre 2019 au Quartz, scène nationale de Brest, le spectacle L’Oiseau-Lignes a peu tourné cette saison en raison des divers confinements et fermetures des théâtres (annulations, à la Scène nationale de Ris Orangis, au Maillon de Strasbourg, à la Maison de la Culture de Bourges...). Il devait être ces jours-ci au programme du festival Les Singuliers au 104. Le festival a bien eu lieu mais devant un public restreint de professionnels et de journalistes. L'Oiseau-Lignes sera le 13 avril au Manège de Maubeuge si les salles rouvrent d’ici là, ce dont on doute de plus en plus. Il sera en tournée la saison prochaine comme d’autres spectacles de la compagnie Rhizome.

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