Mythos : un festival des arts de la parole et de la bouche

Le festival Mythos est associé à un autre festival, celui des toqués de la cuisine. Les deux arts de la bouche se côtoient, s’épaulent, se font des bises. Le conte, ancêtre des arts de la parole, est un puits sans fond où il fait bon se ressourcer pour ne pas prendre les perdreaux de l’année dernière pour des canards sauvages, lesquels ont un goût incomparable, tous les chefs vous le diront.

Scène de "Maloya" © Dan Ramaen Scène de "Maloya" © Dan Ramaen
Depuis vingt-deux ans qu’il existe, Mythos a connu bien des aventures mais il est resté un exceptionnel festival des arts de la parole. Que cette dernière soit balbutiée, murmurée, affirmée, chantée, théâtralisée ou bafouée. Il y en a pour tous les goûts. Difficile de ne pas trouver de quoi picorer et donc se restaurer.

Quand le journaliste devient conteur

Cela tombe bien car le Festival se double d’un autre festival, celui des toqués de la cuisine, aux mêmes dates – cette année, du 29 mars au 7 avril – et dans un des lieux du premier festival, les jardins du Thabor à Rennes. Midi et soir, on pouvait se régaler ou se consoler entre deux spectacles plus ou moins nourrissants, certains ouvrant l’appétit, d’autres donnant la nausée, d’autres enfin donnant l’envie de se mettre à table pour oublier ou pour fêter ça. Car, comme souvent dans un festival pléthorique (une quarantaine de propositions en dix jours), il y avait à boire et à manger.

Historiquement, monsieur le conte est un seigneur du festival Mythos. Il le reste. La preuve par la conteuse Layla Darwiche. Elle a de qui tenir. Sa grand-mère, sans exercer la profession de conteuse, connaissait beaucoup de contes orientaux que le vent apportait du village d’à côté ou de l’autre côté de la montagne, jusqu’à Marwaniyé, un petit village du Sud-Liban. Sa curiosité était phénoménale autant que sa mémoire. Et les copines de la grand-mère n’étaient pas en reste. Bref, chaque maison était une bibliothèque orale. Lorsque son fils Jihad, qui avait été bercé de contes pendant toute son enfance, partit vivre à Saïda, le jeune homme comprit que le conte n’était pas une spécialité de son village mais un trésor vivant de tout l’Orient.

Après des études à Beyrouth, il prit le chemin de Montpellier pour les achever. Journaliste sept ans durant, il exerça cet étrange métier où il arrive que rendre compte s’apparente au rendre conte, ce n’est pas les Kessel ou les Albert Londres qui me démentiront. Et puis un soir, l’esprit de sa mère lui caressa la nuque et Jihad Darwiche devint conteur. Cela fait vingt-cinq ans que cela dure et ce n’est pas prêt de s’arrêter, d’ailleurs les contes pas plus que les conteurs n’en fissent jamais : un conte en cache toujours un autre et il en va de même pour les conteurs, la preuve par Layla..

La fille de Jihad, Layla – un prénom beau comme la nuit – ne pensait pas devenir conteuse mais on ne lutte pas contre l’évidence : son bain de jouvence est devenu son gagne-pain. Et la voici qui nous raconte une histoire de pain, celui que fabrique l’héroïne de son spectacle, Messaouda, qui pourrait bien ressembler à sa grand-mère mais n’allons pas lui demander, écoutons-la. La voix douce et naturellement enchanteresse de Layla Darwiche s’accompagne de gestes qui s’en tiennent à de justes esquisses. On voyage loin en l’écoutant nous emmener dans Le Voyage de Messaouda.

Quand la pâte lève le voyage

Chaque matin, cette vieille paysanne fait sa pâte puis, quand elle cuit son pain en plein air, l’odeur attire les voisines qui viennent avec leurs légumes à éplucher. Alors Layla poursuit l’histoire de Messaouda qui n’avait jamais été de l’autre côté de la mer qu’elle voyait au loin. Elle s’y rendra, on ne vous dit pas comment, et elle reviendra. En chemin, elle croisera plusieurs contes qui nous emmèneront plus loin encore. Ici près d’un moulin où le meunier croit sa femme infidèle ; là près d’un royaume où la princesse se dit prête à épouser celui, riche ou pauvre, qui lui dira ce qu’est la sagesse ; ou encore ailleurs près d’une rivière où cohabitent un singe évidemment rusé, une tortue géante, un figuier plein de fruits et un cœur esseulé.

On est là, assis dans une péniche, et on craint que cela ne se termine trop vite, mais non, Layla sort un autre conte de ses lèvres. Chaque année la « Péniche spectacle » fait escale au 30, quai Saint-Cyr à Rennes, pour Mythos. C’est le début des beaux jours, le moment où la péniche va reprendre son voyage, de canal en canaux, dans toute la Bretagne. Un jour, Layla, sa sœur et son père viendront peut-être y conter ensemble comme il leur arrive parfois de le faire.

Ayant déjà vu Lies (lire ici) que l’on retrouvera au Festival d’Avignon et les Copi du Munstrum théâtre (lire ici) qui étaient au menu du festival lors de mon court séjour (à peine deux jours), j’optai pour un jeune metteur en scène lituanien qui, avec une belle obstination, s’acharna à massacrer Under Ice, un texte de Falk Richter, en entassant les clichés prétendument modernistes. De quoi vous dégoûter de la Bretagne, de la Lituanie, de la vie. Bref, avant d’aller écouter Jeanne Added, il était temps d’aller dîner chez les toqués. Que diriez-vous d’un paleron braisé aux épices accompagné de goji, oignons verts et texture de carottes ? C’était l’un des plats préparés, ce soir-là, par une fourchette de chefs bretons. Je reste inconsolable de ne pas avoir été là le 31 mars pour le déjeuner et le dîner concoctés par des chefs venus du Pays basque.

A Mythos, les agaceries du matin sont souvent vouées aux spectacles en gestation dont on présente une « étape de travail ». Lors de mes deux jours, ce fut le cas de Pepito Matéo qui n’aime rien tant que se gargariser le gosier en faisant glousser notre langue à la façon d’un Raymond Devos mais en moins clown ; du collectif Bajour, un groupe d’anciens élèves de l’école du TNB (alors dirigé par Eric Lacascade) esquissant leur futur spectacle L’Ile ; ou encore de Marine Bachelot Nguyen, avec deux anciens élèves de l’école du TNB (alors dirigée par Stanislas Nordey), tous les trois de retour du Vietnam pour préparer Circulations capitales. A suivre donc.

C’est quoi, pour toi, le Mayola ?

Au rakontèr (conteur, en créole réunionnais) Sergio Grondin, il est arrivé une drôle d’histoire. Lorsque son fils est né il y a deux ans, le père qu’il est s’adressa spontanément à son bébé de fils en français et non en créole, sa langue natale. Ce trouble identitaire, cette langue qui en double une autre, sont à l’origine de son spectacle Maloya.

Inscrit au patrimoine mondial de l’humanité depuis 2009, le Maloya est l’« âme » de l’île de la Réunion. Musique chant et danses s’y mêlent, associant la révolte des anciens esclaves au culte des ancêtres sur fond de douleurs et de mal-être. Dit autrement : c’est un cousin du blues. Interdit sous l’administration coloniale française (cette prétendue entreprise de civilisation), le maloya est aujourd’hui pratiqué par des centaines de groupes. Alors Sergio a parcouru son île pour demander aux uns et aux autres : « c’est quoi, pour toi, le Maloya ? » Question d’autant plus pertinente que l’île, comme celle voisine de Madagascar, est tout sauf « ethniquement pure », tant la Réunion est un carrefour où se croisent l’Afrique, l’Inde et l’Asie entière, et les colons venus de France à l’origine de nombreux enfants aux origines composites.

Passant allègrement du créole au français, avec ou sans sous-titres, reprenant à sa sauce la tradition du kabal laparol, associant des témoignages les plus divers à la diversité de ses dires, dirigé par David Gauchard et accompagné musicalement par Kwalud, Sergio Grondin joue et écrit un spectacle qui est comme sa carte d’identité multiple, un passeport pour le plaisir de swinguer le dire entre deux langues. Ah, dommage, il n’y avait pas à Mythos de toqué venu de l’île de la Réunion.

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