Kosovo (2) : Shaqir Hoti, le flûtiste enchanteur de Pristina

A Pristina, un jeune compositeur veille sur un vieux flûtiste. Le second a contaminé le premier : comme lui, il invente des instruments. Visite de l’atelier de Shaqir Hoti avec le jeune Liburn Jupolli.

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Liburn Jupolli n’est pas un fonctionnaire de l’Etat kosovar, ni un politicien montant, ni un businessman entreprenant, c’est un compositeur qui a fait ses études musicales à Paris, un activiste de l’art qui veut faire bouger les choses dans son domaine comme le fait Jeton Neziraj dans le domaine du théâtre (lire ici et ici). Il escompte ainsi créer un jour un musée de la musique à Pristina – les Balkans en la matière sont un trésor sans fin – et reconstituer au sein de ce musée l’atelier fabuleux de Shaqir Hoti.

En tournant et retournant dans les rues étroites qui montent le long d’une des collines qui entourent la capitale kosovare, Liburn Jupolli nous accompagne chez ce vieil homme qu’il vénère comme un dieu vivant.

C’est une maison modeste que les sons de la ville en contre-bas n’atteignent pas, l’atelier est une pièce sans fenêtre, un fourre-tout aux allures de caverne. La flûte y règne sous toutes ses formes, occupant le moindre recoin hormis ici et là quelques outils et machines rudimentaires. Shaqir Hoti n’est pas seulement un flûtiste de premier ordre pour lequel Liburn Jupolli a composé une œuvre pour orchestre et flûte, c’est aussi et peut-être d’abord un inventeur de flûtes enchantées. Nullement issu d’une famille de musiciens, il fut, comme beaucoup d’enfants de la campagne, tenu d’aller garder aux champs les bêtes à corne de la maison. Comme il ne possédait pas la flûte du berger que l’on glisse dans la ceinture, il s’en fabriqua une avec le bois d’une canne à pêche. Sa première flûte. Des milliers allaient suivre au fil d’une vie qui semble s’être déroulée en marge des turpitudes de l’histoire des Balkans. A l’instar du frêne que les bombardements ont ignoré, le meilleur bois, à ses yeux, pour façonner une flûte. C’est en bois de frêne qu’il fabriqua sa première flûte, « cinq trous, six sons ».

« L’été, je pars dans les montagnes, raconte d’une voix doucement voilée cet homme dont on n’ose pas demander l’âge. Je cherche le bois qui est sain. Je mets une oreille contre l’arbre et l’arbre me parle. Et je lui parle. C’est ainsi que je comprends quelles branches il faut couper. La branche me dit : ne me coupe pas. Je lui réponds : tais-toi, branche, avec moi tu vivras plus longtemps que les autres branches. C’est ainsi que je la console avant de la couper. Toutes ces branches, je les laisse sécher pendant six mois. C’est alors que je peux les travailler. » Creuser, trouer et souvent décorer. « J’aime écrire des messages comme celui-ci (il montre le flanc d’une de ses innombrables flûtes) disant « les quatre étapes de la vie ». Ecriture brûlée de la pyrotechnie formant des traits, des paysages, des mots.

Combien a-t-il façonné de kabales entre ses mains ? Autour de lui, debout en rang et en fagots, empilées horizontalement, ou attendant d’être dégrossies sous l’établi, ces grandes flûtes semblent veiller sur lui et regarder avec bienveillance ses inventions parfois fantasques. Car Shaqir Hoti fait flûte de tout. D’un œuf d’autruche, d’une demie noix, d’un tube d’aluminium, d’une écorce de saule, d’une corne de bélier ou d’une corne de taureau. Il creuse, il troue. Et le miracle se produit, la rencontre du souffle et du son.

Le voici exhibant ce qui ressemble à un œuf. « Il y a cinq mille ans, ici au Kovovo, on a retrou cet instrument dont la forme est unique et qui ressemble à la déesse du trône dont Pristina a fait son emblème. Deux trous et trois sons. Mais j’ai trouvé des sons cachés. J’ai vu cette merveille au musée et je l’ai copiée. » Pas de frêne cette fois mais de l’argile. Une merveille qui fait partie du millier d’objets que les Serbes ont emportés à Belgrade et n’ont toujours pas restitué, commente Liburn Jupolli.

Flûtiste à l’orchestre de la radio (photos sur les murs de l’atelier) et enseignant pendant treize ans, Shaqir Hoti a pris sa retraite. Ses fils n’ont pas pris la relève, mais de jeunes élèves sont de retour auprès de ce trésor national vivant pour apprendre l’art de la flûte, du frêne au son. Et au-delà.

Sans doute contaminé par le vieux flûtiste, Liburn Jupolli s’est lui aussi mis à inventer des instruments de sa génération, aux accents électroniques tel le Octo, nom de son premier instrument, mais aussi le Clossor, le Stragonal...

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