La vie complète de Nina Simone à l’affiche du festival Faraway

Faraway, nouveau Festival à Reims parcourt le monde et les genres. Parmi les spectacles à l’affiche, «Le silence et la peur », la nouvelle création de David Geselson qui parcourt la vie de Nina Simone en la labourant. Une femme à la voix et au destin rares, un spectacle plus convenu.

Scène de "Le silence et la peur" © Simon Gosselin Scène de "Le silence et la peur" © Simon Gosselin

Chloé Dabert, la nouvelle directrice du Centre dramatique National de Reims, aurait pu réveiller le festival « Reims Scènes d’Europe » qui ronronnait depuis plusieurs éditions. On peut comprendre qu’elle ait eu envie de raconter une autre histoire ce qu’elle fait avec le festival Faraway. Comme le nom l’indique, elle et son équipe vont chercher loin leur pitance, tout en réunissant sept structures de la ville dans « une programmation résolument collégiale » répartie en rubriques. On trouve un peu de tout dans la première, au au dos large, intitulée « des artistes agitateurs et agitatrices ».

Brésil, Afrique et plus si affinités

Les deux autres rubriques sont plus ciblées. L’une est vouée au Brésil avec, par exemple, la toujours surprenante Lia Rodrigues, Thomas Quillardet (le plus brésilien des metteurs en scène français) et ses potes ou encore Christiane Jatahy (la plus française des metteuses en scène brésiliennes) avec deux spectacles dont la reprise de son fameux Julia , qui fut la carte d’entrée de sa carrière européenne (lire ici).

L’autre rubrique, c’est l’Afrique. Avec le texte d’Eric Vuillard Congo qui avait été lu il y a deux ans au festival Avignon dans l’église des Célestins en marge de l’exposition de Ronan Barrot. Faustin Linyekula s’en empare. Après le Congo, le Rwanda avec l’incontournable Hate Radio de Milo Rau. N’Goné Fall, elle, s’est penchée sur « la création artistique au féminin en Afrique ». Sujet qui aurait fortement intéressé Nina Simone si elle était encore de ce monde. C’est à cette dernière, et tout ce qu’elle charrie de luttes et de mythes, qu’est consacré Le silence et la peur, le nouveau spectacle de David Geselson. Ce dernier n’est pas africain mais, pour moitié, les ancêtres de son héroïne viennent d’Afrique.

C’est au Théâtre de Vanves -encore une fois grâce à son directeur, le renifleur de talents José Alfarroba -que l’on avait découvert David Geselson lors d’un premier chantier qui, l’année suivante, allait devenir En route Kaddish et bientôt prendre la route d’une belle tournée. Geselson nous parlait de ses racines, de son grand-père , de l’histoire d’un village entre Palestine et Israël dans un spectacle dont l’agencement, la composition, la scénographie, le ton, n’avaient rien d‘habituel (lire ici). Il en alla de même pour son second spectacle, encore plus prenant et surprenant que le premier, Doreen inspiré d’un texte d’André Gorz (lire ici) et de l’histoire du couple qu’il forma avec son épouse jusqu’à la mort. On devait ensuite retrouver Geselson comme acteur complice dans le Bovary de Tiago Rodrigues lors d’une fameuse occupation du théâtre de la Bastille (lire ici).

Et voici son troisième spectacle, le premier où il n’est pas en scène. Cependant Geselson assure avoir procédé comme pour ses précédents spectacles, à partir de documents, de faits historiques, de livres d’Histoire, de biographies Son sujet : Nina Simone. Moins la chanteuse que la personne, « arrière petite fille d’une Cherokee, survivante du génocide des Amérindiens, mariée à un esclave noir africain, elle porte en elle quatre siècles d’histoire coloniale » écrit-il. Quatre siècles, c’est beaucoup pour un spectacle qui ne tarde pas à s’y perdre en s’émiettant d’autant que Geselson et ses acteurs ménagent plusieurs pas de côté. La fiction est comme étouffée sous une masse de documents et les scènes explicatives face au public prennent le pas sur le mouvement.

"Tenter de faire communauté"

Avec raison, David Geselson a aussi souhaité réunir autour de lui une distribution qui soit comme la résultante des combats civiques et politiques menés par Nina Simone. Soit, ne pas « s’approprier une histoire qui n’est pas la nôtre, celle des Africains-Américains » mais plutôt « tenter de faire communauté », le plateau de théâtre comme métaphore en quelque sorte. Pas simple. Geselson ajoute : « à l’heure où les questions de l’appropriation culturelle deviennent un enjeu important pour les artistes de théâtre comme pour le cinéma, nous souhaitions construire une équipe avec laquelle plonger de plein pied dans la grande histoire, fort de nos expériences propres, de chaque côté de l’Atlantique ».

Côté français, Geselson retrouve sa partenaire de Doreen, Laure Mathis, qui interprète Muriel Mazzanovitch, la prof de piano d’une toute petite gamine Eunice Waymon future Nina Simone, épouse de Jean-Louis Mazzanovitch, (Elios Noël que l’on avait remarqué dans les spectacles de Pascal Kirsch), un prof d’histoire ce qui est bien pratique pour remontrer le temps jusqu’à Christophe Colomb mais un peu fastidieux pour le spectateur qui se sent souvent à l’école.

Côté acteurs venus d’ailleurs : les Américains Dee Beasnael (Eunice Waymaon Kim Sullivan (le père d’Eunice), l’Anglais Craig Blake (tenant plusieurs rôles dont celui d’Edney, un temps compagnon de la chanteuse, puis celui de son mari violent). Née au Ghana de parents tchadiens et élevée à Dallas au Texas, actrice et performeuse, Dee Beasnael semblait toute désignée pour interpréter Nina Simone. Elle le fait avec force mais trop en force

Plus d’espace éclaté ou déstructuré comme dans les précédents spectacles mais un espace frontal avec des panneaux que les acteurs déplacent eux mêmes. Loin de « faire communauté » le spectacle tourne trop souvent à une opposition un peu courte entre les blancs, héritiers d’un passé de colonisateurs et les noirs, descendants d’esclaves. Tout se passe comme si Geselson était prisonnier de son propre spectacle, comme s’il avait peur de faire un faux pas. Le silence et la peur créé à Lorient tourne beaucoup cette saison.

Festival Faraway à Reims jusqu’au 10 fév

Le silence et la peur après Lorient, Rennes et Redon, le spectacle poursuit sa tournée : Le Rayon Vert, Saint-Valery-en-Caux le 7 fév ; Théâtre d’Arles les 11 et 12 fév ; Espace Pluriels, à Pau les 18 et 19 fév : Théâtre de Chelles le 25 fév ; Théâtre des Quartiers d’Ivry en partenariat avec le Théâtre Paul Eluard de Choisy-le-Roi, du 27 février au 8 mars ; L’Agora de Boulazac le 10 mars ; Le Moulin du Roc à Niort, les 13 et 14 mars : Le Gallia Théâtre à Saintes le 17 mars ; l’Empreinte, scène nationale de Brive-Tulle le 23 mars ; ThéâtredelaCité, Toulouse, du 25 au 31 mars ; Théâtre de la Bastille, Paris du 20 au 29 avril ; La Rose des Vents, Villeneuve d’Ascq les 5 et 6 mai ; NEST, CDN de Thionville du 12 au 14 mai.

 

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