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Billet de blog 10 mars 2016

Huit heures d’amour dans les bras et la langue de « La Princesse de Clèves »

Magali Montoya aime trop la langue de Madame de Lafayette et les méandres de « La Princesse de Clèves » pour adapter ce roman fondateur. Cinq actrices portent extraordinairement en scène TOUT le texte. Ni lecture, ni spectacle, comme un mystère partagé.

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Bénédicte le Lamer dans "La princesse de Clèves" © Jean-Louis Fernandez

« La magnificence et la galanterie » (premiers mots de La Princesse de Clèves) des monarques républicains qui gouvernent la France ont considérablement perdu de leur éclat. L’actuel vient d’épingler la croix de la Légion d’honneur à l’habit d’un prince héritier dont le royaume fustige les femmes, décapite à tout va mais auquel on vend des armes. Son prédécesseur qui rêve de lui succéder, avait, en son temps, érigé la suffisance et le mépris en vertus et s’était illustré en se moquant de fonctionnaires qui avaient proposé l’étude de La Princesse de Clèves à quelque concours administratif.

Mystère et bévue

L’ouvrage de Madame de Lafayette, considéré, avec raison, comme l’œuvre fondatrice du roman moderne, fut l’objet, à peine publié, de lectures passionnées. Brocardé de toutes parts et tourné en ridicule par diverses actions publiques, le précédent monarque, après avoir été déchu, prit à reculons le chemin de la repentance. Mais rien n’y fit. La récente publication des œuvres complètes de Madame de Lafayette dans la prestigieuse « Pléiade » mentionne cette bévue, à jamais indélébile.

Le théâtre, ce gardien des langues, ne pouvait pas rester indifférent à ce roman où l’on parle en abondance, où la langue française, celle de notre XVIIIe siècle florissant, est à son meilleur et atteint des sommets d’élégance, de raffinement tout en fourbissant de troublantes tournures sous la plume habile et subtile de Madame de Lafayette. Marcel Bozonnet, injustement éconduit de la Maison de Molière dont il fut un apprécié administrateur, se lança avec succès dans une adaptation solitaire de La Princesse de Clèves dont il distilla la langue avec finesse et délectation. La bévue du précédent monarque lui offrit un nouveau tour de piste.

Rien, ni personne, ni film, ni spectacle n’épuisera la magie et le mystère de ce roman. Mais on peut tenter d’approcher ce mystère, le caresser doucement pour ne pas l’effrayer, se lover dans ses méandres. Et c’est de cela qu’il va être ici question. 

Après cette longue introduction – mimant par là même l’entame du roman de Madame de Lafayette laquelle décrit d’abord le paysage complexe de la cour du roi de France telle qu’elle devait être un siècle auparavant (le roman publié en 1678 se déroule entre octobre 1558 et novembre 1559), avant d’y introduire son héroïne –, il est temps maintenant de présenter Magali Montoya. Son parcours d’actrice est conséquent, nourri de belles rencontres, la mise en scène et l’écriture sont venues par la suite, en collaboration puis seule. Le 21 décembre 2009, elle fonde sa compagnie, Le solstice d’Hiver, et signe un spectacle, l’adaptation d’un texte rare, L’Homme-Jasmin d’Unica Zürn. Ce texte l’avait hantée des années durant, Magali Montoya l’avait fait lire autour d’elle et puis, n’y tenant plus, elle avait réuni cinq actrices et créé un spectacle que j’ai pu voir et apprécier à l’Echangeur de Bagnolet (lire ici), un théâtre où elle va présenter sous peu sa mise en scène de La Princesse de Clèves.

Femmes entre elles

Montoya allait-elle adapter le roman de Madame de Lafayette comme elle l’avait fait pour L’Homme-Jasmin de Zürn ? Ce fut sa première idée. Mais, au fil de ses tentatives, elle demeurait inconsolable de la perte de pans entiers, d’intrigues du roman dites secondaires, mais si savoureuses. Alors, avec deux actrices qui sont aujourd’hui dans le spectacle, elle tenta, en petit comité, une lecture intégrale. Au terme de ce voyage, six bonnes heures plus tard, elle ne douta plus.

Oui, il fallait porter en voix et en scène le texte de La Princesse de Clèves dans son entièreté, et le faire uniquement avec des femmes qui ont un rôle central dans le roman, cinq actrices comme pour L’Homme-Jasmin. Encore fallait-il trouver un producteur assez fou pour porter ce projet hors-normes. Montoya le trouva en la personne de Jean-Paul Angot, directeur de la MC2 Grenoble, qui lui-même trouvera quelques coproducteurs dont la Maison de la Culture de Bourges, ville où j’ai vu le spectacle, une intégrale de huit heures assortie de trois entractes.

A chaque entracte, j’allais marcher dehors sur un chemin longeant le bras d’une des sept rivières qui traversent Bourges et coule devant l’auditorium où se donnait La Princesse de Clèves. L’eau qui filait entre les herbes, dans sa générosité et son impétuosité, avait débordé et inondé les bosquets alentour. Il en va de ces folles eaux comme de la langue de Madame de Lafayette dont la fluidité serpentine s’immisce partout, déborde dans les chambres, les salons et les jardins, dans le discours indirect, les monologues intérieurs ou pas, les dialogues et, pour finir, dans le corps du spectateur qui met quelques minutes à entrer dans cette langue au premier abord étrangère, puis s’en délecte jusqu’à s’en étourdir au fur et à mesure que les heures passent. Les actrices, dont les voix ne s’élèvent jamais très haut, ce qui serait un signe de faiblesse, sont à la fois les passeuses de cette langue et les incarnations des personnages mus par la passion, la jalousie, la curiosité.

Quatre plus une

Avec raison, Montoya attribue un personnage principal à chaque actrice. La plus âgée, Arlette Bonnard que l’on a plaisir à retrouver sur une scène, interprète Madame de Chartres, la mère de la future princesse de Clèves, celle qui, sur son lit de mort, sachant l’amour que sa fille porte en secret au duc de Nemours, lui demandera de rester fidèle à son mari, M. de Clèves. A Eléonore Briganti revient le rôle de l’espiègle reine dauphine, qui prend Mademoiselle de Chartres en affection et sera au cœur de bien des péripéties après le mariage de sa protégée. Elodie Chanut endosse l’habit et l’amour du duc de Nemours avec une inflexible détermination. Magali Montoya s’est attribué Monsieur de Clèves, celui qui aime follement mais n’est pas aimé de sa jeune épouse comme il le voudrait.

Ces quatre actrices sont aussi, tour à tour, narratrices (livre en main ou pas) et interprètent d’autres rôles (le roman en compte une cinquantaine). Chacune, également, raconte une ou plusieurs histoires adjacentes qui apportent un éclairage indirect au suivi de l’histoire de celle qui donne son titre à l’ouvrage. Aussi, la rougissante Mademoiselle de Chartres qui devient vite la princesse de Clèves aux rougeurs persistantes, est-elle portée avec une retenue bouleversante par une unique actrice qui n’interprète d’autre rôle que celui-ci, Bénédicte Le Lamer, debout, les mains le long du corps. Claude Régy, avec qui elle a travaillé et qui l’apprécie, l’appréciera plus encore.

Les cinq actrices de "La princesse de Clèves", de gauche à droite Eléonore Brigandi, Elodie Chanut, Magali Montoya, Arlette Bonnard, Bénédicte Le Lamer © Jean-Louis Fernandez

Les actrices portent des vêtements d’aujourd’hui assez discrets, probablement choisis par les actrices elles-mêmes pour qu’elles s’y sentent bien. Le décor d’Emmanuel Clolus se résume pour l’essentiel à des chaises, un socle tenant lieu de lit et un grand panneau qui servira d’aide-mémoire aux spectateurs (on y inscrit la généalogie de la cour et des autres personnages) avant de devenir un mur dressé entre la princesse de Clèves et le duc de Nemours. Bref, la langue du roman – ses cascades d’inflexions, ses enroulements de mots sidérants, son élégante délicatesse partagée – est aux premières loges, soutenue par le musicien Roberto Basarte et accompagnée par les œuvres picturales projetées sur un écran que réalisent en direct Sandra Detourbet. Autant de ponctuations.

Huit heures durant on s’enferme avec eux dans un monde où la passion est une valeur suprême, la jalousie en étant la plus sûre révélation – ce qui engendrera chez Monsieur de Clèves une jalousie maladive qui s’avèrera mortelle –, un monde confiné où la disparition d’un portrait, la circulation d’une lettre provoquent des séismes, où le silence est un refuge, un aveu, un supplice, où l’usage des « que », du passé simple ou de l’imparfait du subjonctif, si peu usités ou décriés aujourd’hui, sont ici d’une confondante beauté et tiennent lieu de baisers volés et d’étreinte inassouvie dans ce roman insensé où les corps de la princesse de Clèves et du duc de Nemours ne se touchent qu’une fois, à l’heure de danser avant que leur flamme réciproque ne les ravage intérieurement.

Comédie de Béthune, le 10 mars (première partie) et le 11 (seconde partie),

LEchangeur de Bagnolet, intégrale à 15h le samedi 19 mars, le dimanche 20 marset le samedi 26 mars. A 19h30, première partie le 21 mars, seconde partie le 22, puis première partie le 24 et seconde partie le 25 mars.

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