Isabelle Huppert versus André Marcon

Isabelle Huppert est une star. André Marcon est un acteur monstre. Pour elle, Ivo van Hove casse, aïe, « La ménagerie de verre » de Tennessee Williams. Pour lui (la pièce lui est dédiée), Yasmina Reza écrit « Anne- Marie la Beauté », un monologue sans relief. Des fantômes d’autres spectacles passent, trompant l’ennui.

Scène de "La ménagerie de verre" © Jan Versweyveld Scène de "La ménagerie de verre" © Jan Versweyveld

Le palmarès théâtral -j’allais écrire le tableau de chasse -d’Isabelle Huppert est éblouissant. Elle a travaillé avec nombre de grands metteurs en scène. Trois fois avec Robert Wilson, deux fois avec Claude Régy et Warlikowski, sans parler de Luc Bondy ou Peter Zadek. Elle m’aura jamais travaillé avec Klaus Grüber et c’est sans doute l’un de ses regrets tout comme celui de ne pas avoir été dirigée par Krystian Lupa pour ne citer que lui. Elle se devait de travailler avec Ivo van Hove. C’est fait désormais, leurs calendriers respectifs ont mis dix ans avant de s’accorder aux dires du metteur en scène, l’un des plus demandés de la planète. Les voici donc réunis autour de La ménagerie de verre de Tennessee Williams dans une traduction d’Isabelle Famchon effectuée pour la mise en scène sublime de cette pièce qu’avait donné Daniel Jeanneteau en 2016 (lire ici).

D'une ménagerie de verre l'autre

Le titre de la pièce vient des petits animaux en verre que collectionne Laura la fille d’Amanda (Huppert). « Faute de pouvoir être en prise avec la réalité, Amanda a éperdument besoin de vivre dans ses illusions » écrit l’auteur, « mais la situation de sa fille est encore plus grave » ajoute-t-il. Une maladie d’enfance a laissé Laura en partie infirme, sa jambe plus courte que l’autre est maintenue par une prothèse, « défaut qu’il suffit de suggérer sur scène » précise Tennessee Williams. 

Dans sa mise en scène, Ivo van Hove va au-delà de la suggestion jusqu’à la supression. Laura, moindrement atteinte, semble victime d’une timidité maladive et d’une sorte de dépression permanente. Quand on ne la convoque pas, elle disparaît sous une couverture. De même, sa collection d’animaux en verre, avant d’apparaître quand on en parle, reste cachée dans un placard. Par son étrangeté et sa voix grave, la jeune actrice Justine Bachelet qui tient le rôle de Laura, repérée dans deux spectacles d’Elise Chatauret (lire ici et ici), donne toutefois de l’épaisseur à son personnage

Laura a un frère Tom (Naheul Pérez Biscayart) qui est aussi le narrateur de cette histoire des années plus tard. Retournant avec nous dans son passé, ll se souvient de ce jour où, sur l’insistance de sa mère, il avait fait venir à la maison Jim, un « galant » (Cyril Guei), l’un de ses collègues de travail dont il ne savait pas que sa sœur avait été secrètement amoureuse lorsqu’elle était au lycée. Toute la pièce va tourner autour de cela, de cette fille à marier.

Tom, en tant que narrateur, est le premier à prendre la parole : l’histoire que l’on va voir nous ramène des années en arrière, dans les années trente aux États-Unis, nous dit-il . Et il précise : « Tout se passe dans la mémoire. Comme elle se passe dans la mémoire, elle est toute en demi-teinte, sentimentale, non réaliste ». C’est ce qui irriguait la mise en scène de Jeanneteau, c’est ce qui manque à la mise en scène d’Io van Hove qui décentre l’attention dans le présent (de la représentation) sur le personnage de la mère et son univers (la cuisine), sur Isabelle Huppert donc. L’actrice interprète le rôle certes avec un phénoménal métier mais cède à la tentation du maniérisme. Elle surjoue. Sans garde-fou, on la voit faire plusieurs fois un numéro d’actrice (avec, par exemple, ce geste répétitif des deux mains faisant le tourniquet), c’est assez vain. L’équilibre de la pièce est rompu, son mysre disparaît et le metteur en scène en rajoute avec des effets spectaculaires (danse, gesticulation, sons tonitruant, etc.). On a connu Huppert et Ivo van Hove mieux inspirés.

Dominique Reymond -qui était l’Amanda inoubliable dans la mise en scène de Jeanneteau de La ménagerie de verre- était à la première de Anne-Marie la Beauté, la nouvelle pièce écrite et mise en scène par Yasmina Reza dans la petite salle du théâtre de la Colline. La présence de l’actrice est nullement surprenante puisque l’être qui partage sa vie, André Marcon, y est seul en scène.

De Valère Novarina à Yasmina Reza

Le parcours de Macron sur les scènes de théâtre est plus hexagonal que celui de Huppert: de Planchon (sept spectacles) à Françon en passant par Lavaudant, Sobel et bien d’autres. Mais, lui, a joué sous la direction de Klaus Grüber. Huppert et Marcon s’étaient retrouvés avec d’autres dans Mesure pour mesure de Zadek en 1991 et en 2008 dans une pièce de Yasmina Reza Le dieu carnage au Théâtre Antoine. Avec Anne-Marie la Beauté, c’est la cinquième pièce de l’autrice que Marcon interprète. Un record ? Non, car André Marcon a joué également cinq textes de Valère Novarina et plusieurs ont été repris au fil des années comme Le Discours aux animaux, créé en 1986 et repris deux fois depuis.

Scène de "Anne-Marie Beauté" © Simon Gosselin Scène de "Anne-Marie Beauté" © Simon Gosselin

Yamina Reza, qui a dédié sa pièce « à André Marcon », déclare dans la feuille de salle : « Je ne me lasse pas d’André. Il transporte avec lui un monde, un paysage et aussi une innocence ». Rien de plus juste. Et elle ajoute : « Mes mots vont à lui. Je suis heureux quand je les entends par sa voix. Il y a toujours un moment quand j’écris pour le théâtre où je pense à Marcon ». Pour ce qui me concerne, quand j’ai entendu la première phrase du long monologue constituant cette nouvelle pièce  - « Moi, je viens de Saint-Sourd-en Gers madame, un pays où on ne reste pas couché »- j’ai pensé à Marcon disant du Novarina. Sans doute parce que je suis plus sensible à l’écriture de Novarina qu’à celle de Yasmina Reza, sans doute aussi parce que Marcon et le savoyard Novarina sont plus terriens que Reza, mais surtout parce que cette première phrase de Yamina Reza fait penser aux noms de ville, de professions ou d’oiseaux inventés par Novarina. C’est flagrant à la toute fin de la pièce lorsque le personnage d’Anne-Marie se livre à un inventaire de noms, à ce moment là, on ne peut pas ne pas penser à Novarina.

Anne-Marie est une veille femme qui, autrefois, fut une actrice de second plan. Elle parle à un femme, puis à un homme, à nous peut-être. Elle aurait aimé jouer une des Sonia de Tchekhov mais c’est resté un rêve. Dans un théâtre à Clichy, elle a croisé Gisèle Fayolle qui, elle, allait faire carrière y compris au cinéma. « Je n’avais pas le physique pour le cinéma » concède Anne-Marie. Elle est un peu triste, un peu aigrie, un peu jalouse, un peu tout. Elle vogue dans sa vie. Les nuits de sa jeunesse de bar en bar avec les copains, quelques amants éphémères, un père qui s’en va et qu’on retrouve noyé, une mère qui se suicide, elle, enceinte à 23 ans sans chercher à savoir qui est le père. Elle et Gisèle se perdent de vue, Anne-Marie la retrouve après que Gisèle ait accouché d’un second enfant. Etc.

Une vie banale qui en vaut une autre avec un vague sentiment d’appartenir à la grande famille des artistes. Le monologue avance en ronronnant, sans éclats. Rien ne nous accroche durablement. On entend sans trop écouter. Anne-Marie se souvient pour finir de la compagnie de Prosper Ginot à Saint Sourd que le souvenir magnifie. Tous sont sans doute mort comme Prosper Ginot mais elle n’a pas oublié les noms des acteurs de la troupe et, pour finir, les égrène.

Yasmina Reza satisfait le désir d’André Marcon de jouer une femme. Tout grand acteur a en lui une part de féminité. La voix, les lèvres , les mains de l’acteur la portent joliment. Mais le corps en reste au déguisement. Un spectacle de plus, voilà tout. Tiédasse. Alors nous revient le souvenir furieux de Marcon boxant Le discours aux animaux de Valère Novarina : « « A l’Animal du Temps ! », « Au chien qui !, « A la viande et à Autrui ! » Animaux à cerveaux, regardez l’inscription : ils ont gravé leurs tombes dans les planchers. « Ici repose l’homme sans les choses : tout est sans moi . »…

La ménagerie de Verre à l’Odéon-6eme, du mar au sam 20h, dim 15h (sf le 12 avril), jusqu’au 26 avril. La traduction d’Isabelle Famchon est parue à l’Avant scène théâtre N° 1480, 14€

Anne Marie la beauté au Théâtre de la Colline (petite salle) le mar 19h, du mer au sam 20h, dim 16h, jusqu’au 5 avril. La pièce est publiée chez Flammarion, 12€

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.