1958-2018 : « Georges Dandin », de Roger Planchon à Jean-Pierre Vincent

Soixante ans après Planchon, Vincent met en scène « Georges Dandin ». Une mise en scène historique chasse l’autre. La cruauté de Molière qui n’a d’égal que son rire, se porte bien, tout comme l’increvable « nouvel usage des classiques ».

Angélique et Dandin © Pascal Victor Angélique et Dandin © Pascal Victor
L’histoire du théâtre est aussi faite de coïncidences, de filiations et de dialogues entre morts et vivants. En 1958, Roger Planchon créait à Villeurbanne Georges Dandin de Molière. « Le Dandin de Planchon est à la fois plus comique et plus tragique qu’aucun autre. Surtout, il est plus proche de nous, sans le moindre anachronisme. La voie est donc ouverte à un “nouvel usage de nos classiques” », écrivait Bernard Dort cette année-là dans la revue Théâtre Populaire qu’il avait créée avec Roland Barthes et quelques autres. C’est une mise en scène qui fit date.

De Villeurbanne à Vire

« Elle a révolutionné beaucoup de choses, pour moi et pour beaucoup d’autres. C’était un pas de géant dans l’histoire du Théâtre (français) », explique aujourd’hui Jean-Pierre Vincent. A son tour, après bien des détours, et après avoir signé plusieurs spectacles qui ont secoué le théâtre français, Jean-Pierre Vincent met en scène Georges Dandin. Soixante ans après Planchon et tout autrement.

Lorsque Pauline Sales et Vincent Garanger lui ont proposé de travailler avec eux pour leur dernière année à la tête du CDN de Vire, Vincent a relu la pièce de Molière, auteur qu’il a régulièrement fréquenté. Et il s’est décidé en s’appuyant sur le noyau des excellents comédiens permanents de Vire, à commencer par Vincent Garanger (Georges Dandin) mais aussi Olivia Chatain (Angélique), Aurélie Edeline (Claudine), Anthony Poupard (Lubin). Un noyau renforcé par quelques autres acteurs comme Elizabeth Mazev et un vieux compagnon de route depuis ses années passées à la tête du TNS, Alain Rimoux, les deux formant le couple impayable des parents de la jeune Angélique, monsieur et madame de Sotenville, culs bénis, désargentés, mais nobles, une caste toujours prompte à affirmer sa soi-disant supériorité.

Soixante ans après Villeurbanne, Vire. Et les mots de Dort à propos de Planchon valent aujourd’hui pour Vincent. Lui aussi, entouré de ses collaborateurs habituels en pleine forme (décor de Jean-Paul Chambas, costumes de Patrice Cauchetier, dramaturgie de Bernard Chartreux), signe une mise en scène historique de cette pièce, une mise en scène qui, servant Molière sans l’adapter, nous est, elle aussi, proche. Planchon, post mortem, a eu la délicatesse d’offrir une botte de paille à Vincent qui s’est empressé de la répartir côté jardin comme il se doit. Il lui restait une vache, il l’a coupée en deux : à lui, la tête ; à Vincent, le cul et la queue.

Le rideau s’ouvre sur un homme emperruqué, debout sur la margelle d’un puits dressé au centre de la scène dansant frénétiquement dos au public en regardant l’imposante façade d’une demeure Grand siècle. Louis XIV en personne ? Non, Georges Dandin. « Ah Georges Dandin », soupirera-t-il plusieurs fois comme spectateur de lui-même. La musique cesse, l’image de la demeure disparaît, fin du mirage. L’homme dont la perruque de traviole ne tient pas sur la tête et qu’il ne cesse d’ôter et de remettre nerveusement n’est pas un roi, ni un gentilhomme de la vieille noblesse, c’est un paysan parvenu qui a amassé une fortune on ne sait trop comment. Fort de cette richesse, il a pu se payer la très jeune Angélique de Sotenville, les parents artisto désargentés de cette dernière la lui ayant vendu pour se refaire (on est sordide mais catholique), Georges Dandin gagnant au passage le titre de monsieur de la Dandinette. Un nom aussi sot que celui des Sotenville. Impitoyable Molière. Qui créa le rôle de Dandin devant le roi, sa cour et le haut clergé tandis que son épouse Armande tenait celui d’Angélique.

« et ne veux point mourir si jeune »

Dans l’étonnante première scène de la pièce, un monologue qu’il adresse au public, Georges Dandin donne la morale de l’histoire qui va suivre. Son mariage, dit-il, « est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent s’élever au-dessus de leur condition » en s’alliant « à la maison d’un gentilhomme » et en épousant une femme qui « s’offense » de porter le nom de son mari. Et par trois fois, l’infortunée épousée (on ne lui a pas demandé son avis) jouera à l’offensée (théâtre dans le théâtre où Molière régale ses acteurs et nous prend par la main) quand son mari la soupçonnera (avec raison) de ne pas être insensible au charme d’un gentilhomme des environs. Et par trois fois, elle retournera la situation à son avantage.

Vincent déplace le curseur habituel de la pièce en voyant avant tout dans Angélique une jeune fille qui refuse le piège dans lequel son mariage forcée l’a enfermée. Elle veut vivre, elle veut avoir des aventures, aimer. Elle n’est pas coquette, aguicheuse, elle veut vivre sa vie de femme, quasi militante avant l’heure. D’autant que Georges Dandin, ce mari qu’elle n’a pas choisi, est aussi un homme épris de boisson, et de surcroît colérique. Il la jette sans ménagement sur un prie-dieu pour lui faire expier ses fautes (la mise en scène de Vincent fourmille de ce genre de détails). La jeune femme se révolte : « Comment, parce qu’un homme s’avise de nous épouser, il faut d’abord que toutes choses soient finies pour nous, et que nous rompions tout commerce avec les vivants ? C’est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messieurs les maris, et je les trouve bons de vouloir qu’on soit morte à tous les divertissements, et qu’on ne vive que pour eux. Je me moque de cela, et ne veux point mourir si jeune.» Ah comme ces mots parlent à toutes celles qui, de par le monde, ont été mariées très jeune de force ou par intérêt. Claudine, servante et complice d’Angélique, finira par prendre son baluchon et quitter la maison (autre détail).

Colin, la paille  et la vache © Pascal Victor Colin, la paille et la vache © Pascal Victor
Bien servi par ses acteurs, Vincent accentue la noirceur des autres personnages, y compris du froid Clitandre (Iannis Aillet), Don Juan en herbe qui, après avoir séduit Angélique qui ne demande que ça, l’abandonnera probablement pour aller chercher une autre conquête. Les de Sotenville, eux, n’ont que mépris de classe pour celui à qui ils ont piqué le pognon en sacrifiant leur fille tout en jouant les vertueux culs bénis. Georges Dandin enfin, est tour à tour pitoyable et ridicule, digne et indigne, cherchant à tout prix à être reconnu comme cocu, c’est-à-dire comme victime, et venant chercher un réconfort côté jardin auprès du cul d’une demi-vache en carton-pâte (symbole croquignolet de sa vie coupée en deux) et finissant, litron en main, sur la margelle du puits bouché, les pieds dans l’eau, ayant tout foiré même son suicide, l’acteur Vincent Garanger déployant avec finesse toutes les velléités du personnage.

Et puis il y a Colin (Gabriel Durif), le valet de Georges Dandin qui dort sur la paille à côté de la demi-vache, et ne dit pas un mot. Vincent a eu la bonne idée d’en faire un contrepoint musical qui se souvient que la pièce à la création était incluse dans un spectacle avec musique de Lully, son accordéon et ses chansonnettes distillant les flonflons d’une tradition champêtre bien d’chez nous.

La mise en scène de Planchon avait tourné des années durant dans toute l’Europe de l’ouest et de l’est (bien avant la chute du mur de Berlin), aux Etats-Unis et en Algérie. Souhaitons un semblable tour de monde au Dandin de Jean-Pierre Vincent qui poursuit en France une tournée justement triomphale. 

Après la création à Vire, différentes villes et deux semaines à la MC93, le spectacle sera à la scène nationale de Chalon-sur Saône du 10 au 12 oct, à la Scène nationale de Beauvais les 17 et 18 oct et au Granit de Belfort les 6 et 7 novembre.

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