Milo Rau et Marion Siéfert: l’adolescence en miroir

A travers « Familie » pour Milo Rau et « _jeanne_dark_ » pour Marion Siéfert, deux artistes qui ne sont pas de la même génération portent chacun un regard aigu sur l’adolescence. Via la vidéo pour lui, via Instagram pour elle. Et sur une scène de théâtre pour elle comme pour lui.

Scène de "Familie" © Michel Devijver Scène de "Familie" © Michel Devijver
Le 27 septembre 2007, à Coulogne, village près de Calais, dans leur pavillon rue des Frênes, un père, une mère et leurs deux enfants qui ne sont plus des enfants mais de jeunes adultes sont retrouvés morts, pendus. Ensemble, côte à côte, à la même poutre de la véranda. Un suicide collectif. Une lettre a été laissée qui se termine par ces mots : « On a trop déconné, pardon. » Une autre lettre demande à ce que l’on s’occupe du chien, un caniche. Le père, pré-retraité (cadre dans la chimie) avait peu avant quitté la troupe de théâtre amateur à laquelle il appartenait. Les voisins ont décrit « madame Demeester » comme effacée et un peu dépressive. C’était aussi le cas du père (à qui on avait prescrit des médicaments) et du fils, Olivier, 30 ans, qui n’arrivait pas à faire décoller l’entreprise de transport qu’il venait de créer et qui se résumait à un camion. Le fils était revenu vivre chez ses parents. La fille, Angélique, 27 ans, avait un copain mais elle avait du mal à décoller de la maison. Le 27 septembre, elle avait quitté plus tôt que prévu son travail dans une entreprise de nettoyage, prétextant des maux de ventre. Ni les voisins, ni la police, ni la justice ne perceront le mystère de ce suicide familial. L’affaire sera classée.

De Coulogne à Gent

Après Five Easy Pieces (sur l’affaire Ducroux, interprétée par des enfants en âge d’être des victimes), après La Reprise (un jeune Arabe homosexuel massacré par ceux qui l’ont pris en voiture, lire ici), Milo Rau, directeur du NTGent, cherchait une suite à ces crimes contemporains. Il voulait une famille. Il a choisi ce fait divers des « pendus de Coulogne », comme titrait la presse régionale pour son mystère : une famille « banale » qui n’était pas surendettée, qui ne se déchirait pas. Selon le manifeste du NTGent que Milo Rau a écrit en arrivant à la direction du théâtre (lire ici), la distribution de ses spectacles doit comporter au moins deux acteurs non professionnels.

Ann Miller est une comédienne de la troupe du théâtre de Gent, son mari Filip Peteers est un acteur belge connu du petit écran et du cinéma. Ils ont deux enfants, deux filles, âgées de 14 et 15 ans, Louisa et Léonce Peeters et deux chiens. Milo Rau propose au couple de jouer Familie avec leurs deux enfants et les deux chiens. La famille en discute et accepte. Milo Rau les emmène à Coulogne, ils voient le pavillon aux volets fermés des Demeester (aujourd’hui racheté par un pompier, apprendra-t-on au générique final), c’est le seul lien direct. Tout le reste est… quoi ?

Mi-reproduction, mi-fiction ? « Il n’y a pas de fiction, dit Milo Rau. Il s’agit d’un montage de différents éléments, mais tout est vrai dans ce que les acteurs racontent sur leur propre vie. » Laquelle est loin de celles des parents et surtout des « enfants » du fait divers. Ceux de Coulogne étaient de jeunes adultes, ceux de Gent sont des adolescentes. Et là, tout se déplace.

Le journal de Léonce

Le mystère que cerne le spectacle, c’est celui de l’adolescence et secondairement celui de la famille. La protagoniste, la seule à s’installer au premier plan dans l’espace vide ou plutôt neutre du théâtre devant le décor très réaliste de la maison familiale (salle de bain, salle à manger, chambre des filles, etc.), c’est la fille aînée, Léonce. On le sent, on le pressent, le metteur en scène, l’artiste Milo Rau a été fasciné par tout ce qu’elle recèle, charrie, par l’opacité douce de son visage. Assise sur une chaise, elle regarde une caméra qui la filme, elle s’adresse à nous, son visage (qui plus est, photogénique) est projeté au-dessus sur un grand écran (où défilent les surtitres du texte dit en flamand). Elle nous regarde. Elle tient son journal intime ouvert sur la table, elle nous fait part des idées de suicide qui l’ont traversée. Elle devient le pivot du spectacle. Pour l’issue finale, c’est elle qui choisira les vêtements que porteront chaque membre de la famille.

Nombreux sans doute sont les spectateurs qui ont connu ces moments de l’adolescence où l’idée de suicide passe par la tête, ne serait-ce qu’un instant. Ils se projettent dans ce visage, dialoguent intimement avec lui. Tous ces moments de confession sont captivants, troublants et d’autant plus que le visage de l’adolescente se garde de toute expression, tout comme sa voix, étale et douce. Le cinéma offre ses services au théâtre. Milo Rau, autant cinéaste que metteur en scène, sait jouer des castagnettes.

Comme, avec raison, il n’a surtout pas voulu expliquer l’inexplicable, il se garde bien d’ouvrir des pistes qui pourraient en tenir lieu. Ce qui le conduit à des scènes volontairement fades, tel ce repas de famille interminable qui s’avérera être le dernier (personne n’a très faim), préparé (en temps réel) par le père qui a été cuisinier avant de devenir comédien. Le théâtre, ses rythmes endiablés et son cortège d’effet est à la peine, il piaffe en coulisse. Il aura tout de même le dernier mot : les pendus reviennent saluer.

 La « _ jeanne_dark_ » d’Orléans

Tapez adolescence sur Internet et tôt ou tard vous tomberez sur cette citation d’une certaine Myriam Alison : « L’adolescence commence le jour où, lorsqu’il suit un western à la télévision, un enfant préfère voir le cowboy embrasser l’héroïne plutôt que le cheval. » La citation est plaisante mais datée. Quel ado, fille ou garçon, regarde encore un western à la télé ? Et même regarde la télé ? Dans Familie de Milo Rau, l’adolescente qui est au centre de son spectacle vit dans un village et préfère regarder des vidéos familiales ou écrire son journal. Dans _jeanne_ dark_ de Marion Siéfert, l’héroïne vit en ville ou en banlieue urbaine, elle a choisi ce nom pour circuler sur les réseaux sociaux et, pour une fois seule dans la maison familiale, se filme sur Instagram.

Scène de " _Jeanne_dark_" © Matthieu Bareyre Scène de " _Jeanne_dark_" © Matthieu Bareyre
C’est à Orléans, la ville de son adolescence, que l’on avait vu Deux ou trois choses que je sais de vous, le premier spectacle de Marion Siéfert qui tournait autour des pages Facebook des spectateurs présents dans la salle (lire ici). Après deux autres spectacles passionnants, Le grand sommeil (lire ici) et Sale ! (lire ici), Marion Siéfert retourne en pensée dans cette ville où la pucelle est reine pour son nouveau spectacle _jeanne_dark_. Jeanne est une adolescente d’aujourd’hui dans laquelle Siéfert projette son adolescence d’hier, une époque, récente mais somme toute lointaine, où Instagram n’avait pas déferlé dans le monde des ados. Comme elle, et comme Jeanne d’Arc, son héroïne a été élevée dans la religion catholique. Comme la paysanne devenue guerrière et comme l’était Marion Siéfert à son âge, son héroïne est vierge. Mais son cul, ses seins, ses lèvres, son nez et ses cheveux préoccupent beaucoup jeanne dark, tout comme ce qu’on dit sur elle, sa réputation. Profitant d’un moment béni car « super rare » où sa mère est à une réunion catho, son père « à l’étranger pour son boulot », son frère et sa sœur en vacances chez la grand-mère, seule donc à la maison, elle se lance, téléphone en main, dans un live Instagram.

Extrait : « Voilà. En fait c’est que... voilà... comment dire... depuis la rentrée, ça se passe pas très bien au lycée… J’ai pas trop d’amis. Quand y a un truc, je suis jamais invitée... Bref. C’est chiant. Et en plus... depuis quelques temps... y a des gens qu’ont commencé à se foutre de ma gueule. Au lycée et aussi sur Insta. Ça a commencé parce qu’ils ont vu que sur Instagram je m’appelle jeanne dark... et y a une meuf de ma classe qui a répété à tout le monde que je suis vierge. Et voilà... donc ils disent que je suis coincée. Je suis coincée. Et comme je suis coincée, faut me décoincer, et pour me décoincer bah... faut me dépuceler. Ils m’appellent « cul tendu ». Et ils s’amusent à faire des trucs... genre ils vont me prendre en photo, sans que je m’en rende compte, et après poster la photo de moi trop moche sur Insta et commenter : «#jeannelapucelle » Ils disent que je pue la vierge. Que ma chatte c’est un cimetière. Qu’il faut que je me fasse défoncer le cul une bonne fois pour toutes pour que je me détende. Qu’ils vont me faire couiner. Que des trucs comme ça. Tout le temps tout le temps tout le temps. Au début j’étais en mode : c’est pas grave - je me tais - je n’entends pas ces gens. Ils ne rentrent pas dans mon cerveau. C’est pas grave. Je ne dis rien. Ils sont débiles. Ça va passer. »

Théâtre et Instragram

Le texte, Marion Siéfert l’a écrit au fil des répétitions avec la phénoménale actrice et danseuse Helena De Laurens (créditée au générique comme « collaboration artistique, chorégraphie et performance »). Elles se retrouvent après Le grand sommeil où Helena interprétait un double rôle d’enfant et d’adulte. Dans une très juste scénographie de Nadia Lauro disant à la fois l’enfermement et déployant la liberté qui s’y installe en vase clos , toute la place est laissée au dialogue entre le personnage et le téléphone qu’elle tient en main ou fixe sur un trépied ou tient au bout d’une perche à selfie. Entre le jeu, la posture et la confession, dans une ambivalence à la fois joueuse et sincère, Jeanne, - sans jamais nous regarder puisque son seul interlocuteur c’est son téléphone, à la fois miroir, double, sparing partner - nous fait partager l’instabilité chronique de ce qu’elle vit entre deux âges, son corps intranquille, ses envies, ses complexes et Dieu dans tout ça. Jeanne n‘a de cesse que de masquer son image qu’elle exhibe cependant, en la déformant, en la tordant, en la maquillant. Bref, en jouant tout en se jouant.

Le dispositif est double voire triple. Dans la salle, les spectateurs voient l’actrice évoluer sur l’espace blanc. Sur les côté des captures d’écrans égrènent les messages de ceux qui suivent le spectacle sur Instagram et commentent. Il arrive à l’actrice d’intégrer dans son jeu certains commentaires. « Je veux que le spectateurs puissent expérimenter au théâtre cette présence particulière, de quelqu’un absorbé dans sa propre image. Et inversement, que le spectateurs d’Instagram vivent un type de spectacle, à ma connaissance inédit : une continuité d’1h30 en direct, conçue spécialement pour Instagram« dit Marion Siéfert. Pari doublement réussi.  D’autant que , par des respirations musicales des plus variées, elle aère le huis-clos et laisse Helena de Laurens déployer son corps dans une étonnante chorégraphie le plus souvent au sol. Seule voix off, celle de la mère au retour de sa réunion catho : « qu’est-ce que tu fais ! Ouvre ! ».

 Familie au Théâtre de Nanterre-Amandiers, les 9 et 10 octobre à 20h

_jeanne_dark_ au théâtre de la commune d’Aubervilliers, mer et jeu 19h30, ven 20h30, sam 18h, dim 16h jusqu’au 18 oct. Les deux spectacles sont présentés dans le cadre du Festival d’automne.

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