Ses acteurs polonais, français, lituaniens parlent du travail avec Krystian Lupa

On espérait voir en France, tôt ou tard, « Mo Fei », son spectacle fait en Chine avec des acteurs chinois et « Capri, l’île des fugitifs » fait à Varsovie avec ses acteurs polonais. Les verra-t-on un jour ? En attendant de retrouver ce génie de la scène européenne, un livre nous entraîne au cœur du théâtre de Krystian Lupa : Les Acteurs.

Répétions de "Salle d'attente" version polonaise © Natalia Kabanow Répétions de "Salle d'attente" version polonaise © Natalia Kabanow
Depuis Les Trois Sœurs et Les Somnambules en 1998 jusqu’au Procès vingt ans plus tard, le Festival d’automne a été fidèle à Krystian Lupa en faisant venir régulièrement ses spectacles ; et ceux que le Festival d’automne ne programmait pas, d’autres les faisaient venir. Pas tous, mais beaucoup. On escomptait voir Mo Fei, son spectacle chinois que l’on dit étonnant et surprenant, on attendait avec avidité de découvrir Capri, l’île des fugitifs d’après Malaparte, que l’on dit tout à fait extraordinaire, il nous faudra attendre. Les relations compliquées avec la Chine (jeune homme de 77 ans depuis quelques jours, Lupa comptait y repartir sous peu pour travailler à un nouveau spectacle), les conséquences du Corona virus et autres obstacles ont éloigné la perspective de voir ces spectacles venir un jour en France. Espérons tout de même.

Un long voyage

Pour atténuer cette trop longue attente, un livre tombe à pic. On y entend les acteurs de Lupa, polonais bien sûr, mais aussi lituaniens et français, nous parler de la relation aussi essentielle que mystérieuse que Lupa entretient avec ses acteurs. Ce qui est beau, c’est qu’après la lecture du livre orchestré par Agnieszka Zgieb, après les nombreux propos des acteurs recueillis, traduits et commentés par elle, le mystère demeure. Tous ces propos sont éclairants et passionnants comme on va le voir, mais le rapport extrême et intime entre Lupa et ses acteurs, reste pour partie, et c’est heureux, informulable et incommunicable. Certes, il en va ainsi, en principe, de tous les rapports entre metteurs en scène et acteurs (en fait, c’est très inégalement le cas), mais avec Lupa cela creuse au plus profond.

Krystian Lupa ne part pas du métier, du savoir engrangé par l’acteur, il s’en détourne jusqu’à le mettre de côté. Il part de la personne. « Je vise l’homme et non la virtuosité du métier d’acteur. Je cherche des gens ouverts et fous. Je veux me confronter à eux, les affronter, commencer une aventure humaine dans le projet qui va naître », dit-il. Et une actrice de poursuivre : « C’est beau de pouvoir s’ouvrir à celui qui sait transposer ce qui est en toi et en faire une expérience créatrice – faire entrer cela dans le spectacle en lui donnant une forme pour servir la création », explique Sandra Korzeniak, inoubliable Marilyn dans Persona.Marilyn (lire ici). « Mes faiblesses sont mes outils, à condition bien sûr qu’elles ne m’écrasent pas ou ne me dévorent pas avant. Ce qui reste incompréhensible pour moi fascine Lupa », dit-elle encore. En écho, ces propos d’Ewa Skibińska (Jeannie dans Les Arbres à abattre, lire ici et ici ; Rose dans Le Procès, lire ici) : « Je suis fascinée par son désir de dépasser les tabous, par sa soif de profanation. En tant qu’actrice, je veux à chaque fois et toujours davantage me confondre à mes faiblesses et à ce qui est sacré en moi. Je veux les attaquer, les mettre en doute et y puiser mes forces. »

L’acteur de Lupa n’est pas un serviteur (d’un texte, d’un metteur en scène), c’est un créateur, un explorateur. « Mon long voyage avec les acteurs vers les mystères de l’être humain me confirme dans l’idée que le comédien est bel et bien le meilleur outil pour pénétrer les abîmes les plus profonds de la connaissance humaine, ceux du moi », observe Lupa. Et plus loin : « L’acteur se tient alors à la frontière de la magie ou du miracle. Il traverse à multiples reprises une situation que l’être humain ne peut parcourir, lui, qu’une seule fois, inexorablement et irrémédiablement. »

Construire un univers

Krystian Lupa n’a pas de méthode. Mais il s’est forgé des outils tels que « le monologue intérieur », « le paysage », « le corps en rêve » souvent évoqués dans ce livre. Ce ne sont pas des exercices ou des recettes mais tout un parcours de recherches personnelles sur lesquelles prendre appui. Il n’y a de vraie compréhension de ces termes qu’en actes. Les acteurs en parlent souvent mais, pour les lecteurs, les spectateurs, c’est comme un langage codé dont on ne percevrait que la ponctuation, les structures des phrases et les contours des mots, sans avoir accès à ce que cela dit et engendre. Plus immédiatement transmissible est la notion du fou. L’acteur lituanien Valentinas Masalskis (Robert Schuster dans Place des héros, lire ici) en parle magnifiquement : « Il y a un fou dans chacun de nous : celui qui se révolte et qui prend des risques, qui se dresse devant l’autorité et qui dit “je t’aime”. Il est comme la conscience, la liberté intérieure, le vent, comme toutes ces choses qui sommeillent en nous. Si nous ne voyons pas souvent notre fou, c’est peut-être simplement parce que nous le tuons en vivant... mais quand il se libère, l’acteur est contraint de le laisser sortir. Le fou, c’est la vérité, et il faut le laisser exister. »

répéttion de "Capri l'île des fugitifs" © N-K répéttion de "Capri l'île des fugitifs" © N-K
Dès lors, des notions comme celle de « rôle à jouer » ou « de personnage à incarner » deviennent caduques. Et s’impose le « processus », mot-clef, régulièrement évoqué. Ce qui compte d’abord, c’est l’univers. « Le travail chez Lupa ne commence jamais par la construction d’un personnage mais par celle d’un univers », dit Marta Zięba (Joana Thul dans Les Arbres à abattre, Felice Bauer dans Le Procès). « Il [Lupa] esquisse le paysage initial, ce qui déclenche notre imaginaire. » Alors commence la mutation. « On sait que ces créatures vont nous ressembler terriblement. Elles vont hériter de nos traits. Et l’on ne veut pas leur céder ce qui nous est le plus intime, ce que l’on n’aime pas en nous, ce qui nous fait peur ou ce dont a honte. C’est pourtant ce qui intéresse le plus Lupa », poursuit Marta Zięba. Si bien que « j’ai parfois l’impression que, peu importe le rôle que je joue, j’explore toujours le même personnage ».

Des propos que l’on peut rapprocher de ce que dit la Française Mélodie Richard dont la rencontre avec Lupa a été plus que déterminante (« Je l’ai rencontré et tout a changé. »). Dans la version française de Salle d’attente créée au Théâtre de Vidy-Lausanne, lire ici), elle était Anna, une poétesse échappée d’un asile psychiatrique. « Pendant plusieurs années, les rôles que je jouais l’étaient, non par moi, mais par Anna… Je me suis laissée hanter par elle, c’était Anna la rouge qui continuait à errer sur ces plateaux et jouait à ma place, dans un sentiment d’étrangeté, de malice, de volupté. »

L’homme du dernier rang

Chaque actrice, chaque acteur entretient un lien personnel avec Lupa qui passe aussi par la « cocotte à mails ». Des mails que chacun envoie à Lupa, des écrits « relatifs à notre travail mais pas seulement puisque l’on y trouve aussi des lettres très intimes dans les moments de faiblesse, de frustration, de désaccords », raconte Michal Opaliński (James dans Les Arbres à abattre, le juge dans Le Procès). « Ces petites cocottes sont aussi des moyens de nous disputer avec Krystian : on y glisse nos rêves, nos pensées les plus stupides, celles qui vont nous mettre carrément à nu, et on les envoie. Ce sont également des pensées de nos personnages, des interrogations diverses. » Seul Lupa peut les lire, mais il arrive aussi, après accord, que certaines lettres se retrouvent dans le spectacle.

Loin de contraindre les acteurs, Lupa organise l’espace de leur liberté. C’est ce qu’a tout de suite remarqué et apprécié le Français Pierre-François Garel (Heiner de la version française de Salle d’attente, Kreiner dans Perturbation au Théâtre de la Colline, lire ici) : « la liberté qu’offre Krystian à ses interprètes est très précieuse. Il ne demande jamais de dire une réplique de telle ou telle manière, de relever tel ou tel mot. Il crée des nébuleuses autour de toi, autour de ton personnage, autour d’une situation et il nous rend libres. Il faut juste avoir le courage de se saisir de ces outils et de réussir à les apprivoiser. Cette liberté peut être effrayante parce qu’elle demande un investissement total et intime. »

Enfin, beaucoup ne manquent pas d’évoquer la présence de Lupa pendant la représentation. Je me souviens, il y a longtemps, l’avoir vu dans la petite salle du théâtre Stary, un peu en dehors du centre de Cracovie (il la préférait à la grande salle), jouer du tambourin assis au dernier rang du public, en regardant ses acteurs. Aujourd’hui, Lupa se tient toujours au dernier rang, sans tambourin mais avec un micro en main. Il émet des bruits, des ronronnements. C’est en travaillant avec lui que l’actrice Ewelina Żak (Lena dans Le Procès) en a compris l’utilité : « En apparence, ils peuvent gêner, irriter ou encore rendre dépendant. Pour moi, il s’agit d’un dialogue en plus qui s’ajoute à celui qui a lieu en direct sur scène avec mon partenaire. Sa présence phonosphérique est un niveau supplémentaire dans le jeu. Parfois, avec ses glougloutements, il me propose quelque chose, une nouvelle solution, une nouvelle émotion mais je ne suis pas obligée de les accepter. C’est la raison pour laquelle chaque représentation est si différente (dans le cadre de sa partition). Il n’y a jamais de redite : chaque représentation est imprégnée de nouveauté. »

Krystian Lupa, les acteurs et leur rêve, Agnieszka Zgieb, coll. Les voies de l’acteur, Editions Deuxième époque, 168 p., 25€.

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