Anne Alvaro, évidente et troublante Hamlet

Acteur et auteur, Gérard Watkins traduit à son tour « Hamlet » pour en confier le rôle-titre à une comédienne avec laquelle il a plusieurs fois travaillé : Anne Alvaro. L’actrice investit prodigieusement le personnage le plus célèbre de Shakespeare, héros de la pièce la plus commentée du théâtre occidental.

Anne Alvaro dans "Hamlet" © Pierre Planchenault Anne Alvaro dans "Hamlet" © Pierre Planchenault
Dans un bref prologue, on voit deux actrices se laisser entourer le buste d’une large bande de tissu leur écrasant les seins. L’une, Anne Alvaro, va endosser le personnage complexe d’Hamlet, l’autre, Mama Bouras, celui du spectre, le vieux Hamlet, père du jeune, mort assassiné et qui va réclamer vengeance à son fils. Les poitrines bandées, les actrices sortent en coulisses, le spectacle peut commencer.

A l’avant-scène, une longue bande de terre tient lieu d’extérieurs : les remparts, le cimetière, le jardin. Derrière la bande de terre, sur le côté gauche, un salon cossu sans style particulier (vaguement sixties) avec fauteuils, canapé, table basse. A droite, légèrement surélevé, un bar. Au fond, un grand rideau de perles occupe tout le cadre de scène, laissant voir ceux qui sont derrière. Un espace perméable où chacun voit, épie l’autre, une sorte de théâtre permanent, bien avant l’entrée des comédiens de la pièce dans la pièce. Ainsi verra-t-on Hamlet siroter un whisky au bar et regarder en contrebas sa mère et son nouvel époux, entourés de proches. Voilà une scénographie (François Gauthier-Lafaye) qui nous entraîne loin des rigueurs médiévales du château d’Elseneur, une sorte de maison ouverte, de plus régulièrement visitée par des musiciens et des chansons. Un excitant dépaysement.

Venons-en à la traduction de Watkins. Depuis qu’il a créé sa compagnie Perdita ensemble, c’est la première fois qu’il ne met pas en scène l’un de ses textes. Sa connaissance de l’anglais est irréprochable mais sa volonté d’une part de « remplacer le pentamètre par une forme de musicalité et d’invitation à la scansion » et d’autre part sa volonté de « tirer les mots vers une interprétation suggestive des troubles » que Watkins croit y lire, peinent à s’affirmer tant sa traduction est chargée de lourdeurs..

Et cela, dès le début de la pièce. Seconde scène de l’acte I. Le roi (fort bien interprété par Gérard Watkins lui-même) évoque celle qu’il vient d’épouser, Gertrude (parfaite Julie Denisse), après la mort de son mari l’ancien roi Hamlet, son frère : « Celle qui fut notre sœur, celle qui est notre reine » propose Yves Bonnefoy dans sa traduction ; et Watkins : « Notre sœur d’il y a un certain temps, notre reine désormais ». Alambiqué, non ? Plus loin, le roi demande à Polonius (solide Fabien Orcier) s’il est d’accord avec la décision de son fils Laërtes (Basile Duchmann) de retourner en France : « Il a fini Monseigneur, par me l’arracher à force de prières », propose Bonnefoy ; Watkins : « Il a réussi à me l’extorquer à la suite d’une longue et laborieuse pétition ». C’est effectivement plus laborieux.

Un peu plus loin, à la scène quatre, Horatio (Gaël Baron, excellent, comme toujours) revient avec Hamlet sur la terrasse des remparts du château d’Elseneur, pour lui montrer ce qu’il a vu lors de la première scène : le spectre du roi Hamlet défunt, portant le même nom que son fils, Hamlet. Le spectre apparaît portant une armure qui le cache tout entier (proposition classique, on se souvient que dans la mise en scène de Chéreau, le spectre était un cheval). Le jeune Hamlet demande l’heure qu’il est. « Pas loin de minuit, je pense », répond Horatio dans la traduction d’Yves Bonnefoy ; « Je pense qu’on se rapproche de douze », propose balourdement Watkins. Plus loin, le spectre s’adresse à Hamlet : « Si jamais tu aimes ton tendre père, venge son meurtre horrible et monstrueux », propose Bonnefoy ; Watkins, plus laborieux encore une fois : « Si jamais un jour tu as aimé ton père, venge son meurtre si anormal et si malsain ». Et ainsi de suite.

Arrive le moment où Hamlet demande à Horatio et Marcellus de ne jamais révéler ce qu’ils ont vu cette nuit-là. « Jurez. » Ils jurent. Mais cela ne suffit pas. Alors le spectre à son tour, invisible, dit : « jurez ». Watkins propose autre chose : c’est ensemble que le spectre et le jeune Hamlet disent « jurez ! » par la voix de la seule Anne Alvaro. L’actrice puise alors dans les sombres profondeurs de sa voix grave pour dire par trois fois (comme il est écrit dans la pièce) cette injonction, « Jurez ! » C’est un moment troublant qui donne le frisson, dès lors Hamlet trouve là son tempo personnel. Et par la suite, plusieurs fois, Hamlet et le spectre (Watkins préfère le nommer « fantôme ») reviendront parler ensemble dans la seule voix de l’actrice, belle idée qui donne un charme vénéneux aux scènes entre Ophélie (étonnante Solène Arbel) et Hamlet. Plusieurs fois, devant Ophélie, la voix du spectre hante celle d’Hamlet, accentuant sa folie aux yeux de celle à qui il conseille d’aller au couvent..

Par ailleurs, Watkins modifie ici et là l’ordre des scènes, ce qui ne va parfois pas sans anicroches. Par exemple, le meurtre de Polonius est parfaitement incompréhensible pour ceux qui ne connaissent pas la pièce, la scène vire au cafouillage.

En France, le rôle-titre de la pièce est très rarement interprété par une femme. Anne Alvaro prend le relais... de Sarah Bernhardt. En Allemagne les exemples sont plus nombreux. Dans la période récente, Angela Winkler s’est emparée du rôle. Watkins dit très justement que confier le rôle d’Hamlet à une actrice n’est pas un travestissement mais « un déplacement ». Portant un pantalon et une veste noirs tout au long de la pièce, Alvaro, de scène en scène, nous éloigne du prologue inventé par Watkins (prologue au demeurant bien inutile dans son clin d’œil par trop explicatif), elle est Hamlet et elle ne l’est pas. « Être ou n’être pas », traduisent Bonnefoy et Watkins pour une fois accordés.

Spectacle vu début janvier au Théâtre national de Bordeaux-Aquitaine (TNBA) devant un public restreint de professionnels et journalistes. Il devait venir au Théâtre de la Tempête début février, puis ces jours-ci à la Comédie de Caen les 21 et 22 avril. Représentations annulées. La saison prochaine, si tout reprend son cours,  le spectacle sera programmé aux CDN de Besançon et Lorient, puis au TNBA (dates à préciser).

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