«Par cœur», chronique d’un vieil acteur en mal de mémoire

Chirurgien devenu acteur, Gilles Kneusé raconte avec affection l’histoire d’un spectacle où, partenaire d’un vieil acteur célèbre, il voit ce dernier lutter en répétitions et jusqu’au soir de la première contre la perte de mémoire de son texte signé Thomas Bernhard.

Toutes les actrices, tous les acteurs traînent au long de leur vie professionnelle une terreur inguérissable, celle du trou, qui peut soudain les entraîner en un instant dans l’abîme. On sait le texte par cœur, on l’a dit la veille au soir et soudain, à la fin du phrase, rien, un vide abyssal. Dans Scènes de la vie d’acteur (éditions Seuil/Archimbaud), Denis Podalydès l’aborde par deux fois. Un court chapitre de sept lignes intitulé « Le trou », récit d’un trou advenu un 23 janvier sous l’œil d’une partenaire guettant sa « perte ». Un chapitre plus long intitulé « Mémoire d’un trou de mémoire », récit d’un trou advenu le 9 mai 1999 à Bourgoin-Jallieu alors qu’il joue Le Legs de Marivaux. En termes précis, il décrit la « lourde moiteur » qui « dégorge des tempes, du front et jaillit presque du col » avant que ne « monte enfin la pure, la puissante peur, pure peur panique, l’extrême de l’effroi ». Et le combat qui s’ensuit. Dans le chapitre suivant, intitulé « Mémoire », il dit sa difficulté à apprendre telle tirade du Menteur de Corneille, comment il y est finalement parvenu, non sans mal. Il redit alors le texte trois fois, dîne, regarde la télévision, lit un livre, se couche. « Au matin, méfiant, j’ai relu le passage avant de m’y risquer. Mais je savais. Par cœur. »

Minetti, Lear, l’âge

Par cœur est le titre d’un livre de Gilles Kneusé, un chirurgien qui, au mitan de sa vie, laissa tomber son métier pour devenir acteur. Pour en avoir été le témoin auprès d’un vieil acteur, il aborde un sujet cousin du trou, plus pernicieux et non réductible à un mot, pas même le mot perte, quelque chose entre la mémoire et l’oubli, entre la difficulté de mémoriser un texte et l’impossibilité de maintenir tout à fait à flot sa mémorisation.

Kneusé dit avoir longtemps garder cette histoire pour lui mais l’acteur ayant évoqué publiquement sa mémoire devenue fuyante et son regret de ne plus pouvoir jouer au théâtre, il s’est senti autorisé à en parler. L’acteur n’est pas nommé, mais le nom de la pièce est mentionné, Minetti de Thomas Bernhard, le titre est un nom propre, celui d’un acteur allemand célèbre qui, d’ailleurs, créa la pièce portant son nom. L’histoire d’un vieil acteur qui voudrait jouer encore une fois le roi Lear, rôle interprété avec succès trente ans auparavant.

Le vieil acteur qui s’apprête à jouer Minetti au Théâtre de la Colline en janvier 2009 a lui aussi interprété le rôle écrasant du Lear, quatre ans auparavant, et c’est le même metteur en scène qui le dirige dans Minetti. Aucun nom n’est donné tout au long du livre, par pudeur peut-être ou bien parce qu’à travers cette histoire d’autres se reconnaîtront, mais il ne faut pas être devin pour deviner le nom du vieil acteur, Michel Piccoli, et celui du metteur en scène, André Engel. Tous ceux qui étaient au Théâtre de la Colline le soir de la première se souviennent de cette soirée particulière. Le lendemain, j’écrivais ces lignes dans mon blog (lire ici l’intégralité de l’article) :

« Un vieil acteur magnifique »

« Le rôle est moins écrasant que celui du vieux roi, mais Minetti, une fois qu’il est entré en scène, n’en sort quasiment plus. Pour l’essentiel, le spectacle repose sur ses épaules. Celles de Piccoli sont légèrement voûtées. Michel Piccoli – “l’immense Michel Piccoli” – en vieil acteur âgé qu’il est, entre en scène avec tous les rôles de sa vie, synchrone avec ce “portrait de l’artiste en vieil homme” qu’est Minetti. On le regarde murmurer ces mots d’un personnage de théâtre qui se trouve être un acteur, et c’est comme un léger crépitement familier, une voix amie, un feu de cheminée qui nous réchauffe. On est content d’être là, de suivre les pas de sa haute silhouette qui n’ont plus la vivacité de naguère, mais tout de même. C’est un vieil acteur magnifique. »

Et je poursuivais : « La fatigue ? L’hiver ? L’usure du temps ? Qu’importe. La mémoire, cette traîtresse, fait des siennes. Alors l’acteur, qui a trois quarts de siècle de métier dans son grand coffre, se lève, s’approche d’un rideau, d’une fenêtre et l’air de rien (“tiens, il ne neige plus”) écoute la voix du souffleur. Et ça repart avant de se gripper derechef. Et le souffleur de remettre ça. La peur, on le devine, habite cette voix qui ouvre sur des gouffres. »

Et je concluais : « Dans la salle, comme l’histoire de l’acteur Minetti et celle de l’acteur Piccoli ne sont pas sans points communs (l’âge, Lear, l’aura), beaucoup de spectateurs n’y voient que du feu et c’est tant mieux. D’autres souffrent avec lui de le voir chercher son texte et cela fait mal. On voudrait tellement écrire combien “l’immense Piccoli” est magnifique. Il l’est. Mais il est tout autant pathétique. »

« Il s’est arrêté de parler »

Il n’y avait pas de souffleur au Théâtre de la Colline, c’est le réceptionniste de l’hôtel dans la pièce qui en tenait lieu, l’hôtel où le vieux Minetti vient d’arriver, et c’est Gilles Kneusé qui tenait le rôle du réceptionniste. Cela fait des mois qu’ils se côtoient, des mois qu’aux répétitions Kneusé lui souffle son texte. Par cœur fait retour sur ce compagnonnage le temps d’un spectacle et s’échappe dans la vie passée du chirurgien que fut Kneusé et des rôles de chirurgien que joua Piccoli au cinéma. Tout se mêle. L’acteur admiré, le partenaire, le médecin-chirurgien que Kneusé reste, bien qu’il n’exerce plus, le pompier-infirmier qu’il devient auprès de l’acteur. Tout s’imbrique.

Par cœur démêle les fils de cette histoire : le jour où le vieil acteur très digne refuse les oreillettes dont on veut l’équiper ; le médecin spécialiste qu’ils vont voir ensemble à Lausanne, ville où ils répètent ; les errances le soir de la première où le réceptionniste fait tout ce qu’il peut pour venir au secours du vieil acteur…

La fin de la pièce approche, Kneusé ne cesse de le regarder : « Il s’est arrêté de parler. Il est face à la fenêtre. Il est tout à fait calme. Il ne me fait aucun signe. J’ai même l’impression qu’il a oublié que j’étais là. J’essaye de capter son regard. En vain. J’attends. Cerné entre une salle pleine à craquer et des coulisses où grouille toute une équipe, il a l’air de quelqu’un qui est totalement seul. »

L’auteur (son premier livre) Gilles Kneusé admire éperdument le vieil acteur. Et c’est d’abord cela, ce livre : un exercice d’admiration.

Par cœur de Gilles Kneusé, éditions de Mauconduit, 160 p., 15€.

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