Les loups de la démocratie culturelle sont entrés dans Bobigny

A la MC93, Carole Thibaut présente deux spectacles dont l’un adapté librement du « Petit Chaperon rouge » ; Lorraine de Sagazan met en scène «  L’Absence de père » librement adapté de Tchekhov. Dans les salles, aux séances à 10h et 14h30, des élèves de primaire, des lycéens et des profs qui en redemandent. Dans l’ombre, Margault, Manon et Pauline sont à la manœuvre.

Scène de "La petite fille qui disait non" © Thierry Laporte Scène de "La petite fille qui disait non" © Thierry Laporte
Marie aurait pu être une petite fille sage comme une image. L’image d’une petite fille avec des nattes, une jupe plissée, des chaussettes blanches et des chaussures vernies. Mais les images nous ont appris que la sagesse n’est pas leur truc et la petite fille de la pièce porte une chemise jacquard, un pantalon relâché et des lunettes. Parée pour tomber dans la mare enchantée et perverse de la désobéissance.

Un travail de fourmi

Marie vit entre sa mère – soucieuse du bonheur de sa fille jusqu’à l’étouffement, toujours pressée par la vie et son métier d’infirmière – et sa grand-mère Louise qui ne quitte jamais son fauteuil ni son fume-cigarette. C’est ainsi que la vieille personne à la voix grave prend le temps d’écouter sa petite-fille et de converser avec elle. Contrairement à la mère, faute de temps. Même si la mère ne cesse de se prendre – au propre comme au figuré – les pieds dans le tapis, tout baigne vaille que vaille. Jusqu’au jour où la mort de Louise bouleverse le train-train. Marie qui jusque là avait évité d’entrer dans la cité « forêt » en obéissant à sa mère, ose y pénétrer. Elle y rencontrera un jeune homme qui s’appelle Lou...

Carole Thibault, autrice et directrice du Théâtre des Ilets, le CDN de Montluçon, a écrit La petite fille qui disait non « pour toutes et tous à partir de 8 ans » en s’inspirant d’une des versions primitives (elles sont légion) du Petit Chaperon rouge, conte connu de tous les enfants de France dans la version de Charles Perrault. Les trois acteurs – Yan Mercier, Marie Rousselle-Olivier et Hélène Seretti – n’infantilisent pas leur personnage et ils n’expliquent rien – défauts encore trop souvent habituels des spectacles « pour enfants ». Ils captent l’attention, surprennent, étonnent. Bref : du bon travail. Pour preuve : la grande salle du théâtre de Bobigny, aussi pleine qu’attentive à 10h du matin. Ce matin-là y étaient rassemblées des classes venant des collèges et écoles de la région : un de Bondy, deux de Drancy, deux de Pantin et sept de Bobigny.

C’est là le fruit du travail de fourmi de Margault Chavaroche, la responsable des projets avec le public, et de ses deux collaboratrices, Manon Cherdo et Pauline Maître. Les trois ont une formation de « médiation culturelle » et Margault a derrière elle une longue histoire avec les CEMEA entamée à Avignon où elle rencontre Hortense Archambault (actuelle directrice de la MC93) alors qu’elle codirigeait le Festival d’Avignon. Le trio couvre un champ qui va de la crèche à l’université. Avec un travail particulièrement développé du côté de l’enseignement primaire qui passe par un parcours sur toute la saison avec une vingtaine de classes de Bobigny. Soit deux ou trois spectacles par classe, une visite de la MC93 et des actions diverses avant et après les spectacles.

Plaisir de la formation

Margault, Manon et Pauline mènent encore des actions spécifiques pour des classes d’élèves en décrochage scolaire ou avec le micro-lycée Germaine Tillon au Bourget (lire le passionnant Des vies normales écrit par les élèves de ce lycée suite à un atelier d’écriture, éditions Mediapop). Sans oublier la formation des enseignants avec, entre autres choses, un week-end de formation : spectacle le vendredi soir et ateliers le samedi.

La belle écoute du spectacle de Carole Thibaut vient bien sûr de la qualité du travail et des acteurs mais elle vient également du travail effectué par le trio et le corps enseignant. Même topo quelques jours plus tard à 14h30, avec un public composite où avaient pris place les élèves de trois lycées (Le Raincy, Vaujours, Bobigny) pour L’Absence de père, spectacle librement inspiré du Platonov de Tchekhov et mis en scène par Lorraine de Sagazan (à ce jour, son meilleur spectacle – on y reviendra mais n’attendez pas pour aller voir cette merveille). Même topo probablement pour Variations amoureuses, un autre spectacle de Carole Thibaut « à partir de 14 ans » qui sera prochainement présenté à la MC93.

Dans ce travail réfléchi de formation du public et de son élargissement (il existe d’autres facettes que celles évoquées ci-dessus), la MC93 n’est pas une exception mais assurément un modèle. Ce type de travail invisible est largement développé dans nombre de théâtres publics. La « démocratisation culturelle » est là et bien là. Même si c’est un travail de Sisyphe. Ceux qui chantent son échec, depuis les officines ministérielles jusqu’aux tribunes des journaux, feraient bien d’aller y regarder de près.

La petite fille qui disait non, représentations terminées à la MC93, suite de la tournée : CDN de Rouen-Normandie, du 17 au 19 oct ; Théâtre de Vénissieux, les 7 et 8 nov ; Théâtre des Ilets à Montluçon, du 10 au 13 déc ; et cela continue de janv à mars : Guyancourt, Vire, Goussainville, Chambéry, Saintes, Caen, Strasbourg.

Variations amoureuses, du 9 au 11 oct à la MC93.

L’Absence de père, à la MC93 jusqu’au 11 oct ; CDN de Rouen-Normandie, du 16 au 19 oct ; Théâtre de Cornouailles à Quimper, du 6 au 8 nov ; TU de Nantes, du 12 au 15 nov. Suite de la tournée de mars à mai : Evreux, Angers, Châtillon, Vélizy, Valenciennes.

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