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Billet de blog 10 nov. 2017

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Le 102 rue des Poissonniers, havre des artistes en exil

Comme le nom l’indique, « L’atelier des artistes en exil » (aa-e) accueille tous les artistes exilés. D’où qu’ils viennent et de toutes les disciplines. Ces artistes accueillis à Paris dans un immeuble du XVIIIe arrondissement où ils peuvent travailler sont au cœur du festival « Visions d’exil » qui se tient au Palais de la Porte dorée, Musée national de l’histoire de l’immigration.

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Un des ateleirs du 102 rue des Poissonniers © Medhat Soogy

« Comment part une personne ? / Pourquoi part-elle ? Vers où ? / Avec un désir / que rien ne peut vaincre / Ni l’exil, ni l’enfermement, ni la mort », écrit Niki Giannari. Ils sont partis. Ils ne se connaissaient pas, ils vivaient dans des pays, des continents différents.

C’est bien là ? oui c’est bien

Ceux dont je vais parler sont des artistes. En herbe, en devenir, confirmés. Tous bafoués, menacés, interdits. Ils ont erré de pays en pays et puis un jour, leurs pas les ont conduits à Paris au pied d’un immeuble quelconque, 102 rue des Poissonniers, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Ils ont demandé si c’était bien là, oui, « l’atelier des artistes en exil », c’était bien là (depuis sa création en janvier 2017) ; il suffisait de monter dans les étages. C’est ainsi que dans ce havre inespéré ils se sont apaisés, c’est ainsi qu’ils se sont rencontrés. Peintres, sculpteurs, acteurs, vidéastes, metteurs en scène, chanteurs, musiciens, venus de Syrie, d’Afghanistan, d’Egypte, d’Iran, d’Azerbaïdjan, du Soudan, de Côte d’Ivoire, d’ailleurs. C’est au 102 rue des Poissonniers qu’ils ont trouvé un espace où pratiquer leur art, et des canapés où bavarder.

oeuvre du syrien Mahmoud Halabi © Medhat Soogy

Tous portent, au bord de leurs yeux et dans la pudeur de leurs mots, les traces de leur cheminement. La guerre, la peur (d’être arrêté, bombardé, assassiné) les ont poussés à fuir un pays qu’ils pensaient ne jamais être obligés de quitter sans savoir si un jour ils le retrouveraient. Ils ont laissé derrière eux des êtres aimés, des odeurs, des paysages, des maisons, le bruissement de leur langue, tout ce qui leur était le plus cher. Il sont devenus, malgré eux, apatrides, sans foyer.

Comme l’écrit encore la Grecque Niki Giannari au début de son long poème « Des spectres hantent l’Europe » qui ouvre et a provoqué « Eux qui traversent les murs », un texte de Georges Didi-Huberman  (réunis sous le titre Passer quoi qu’il en coûte) : « Ici, dans le parc bouclé de l’Occident, / les sombres nations rembarrent leurs champs / à confondre le pourchasseur et le pourchassé. / A présent, pour une fois encore, / tu ne peux te poser nulle part, / tu ne peux aller ni vers l’avant / ni vers l’arrière. / Tu te retrouves immobilisé. »

Ici, au 102 rue des Poissonniers, ils se sont remis en mouvement.

« Si votre fille ne se tait pas... »

On ouvre une porte. C’est un atelier de montage vidéo. Ils sont trois : Mohamad Hijazi, Amer Abarzawi, Samel Saad. Mohamed vient de la banlieue de Damas. A sa sortie de prison (trois mois sur lesquels il ne s’étend pas), il est parti. Liban puis Qatar, Jordanie et finalement Turquie où il reste deux ans avant de partir pour Paris retrouver sa sœur, là depuis huit ans. Amer, syrien lui aussi, dit avoir eu « des problèmes politiques », il a suivi quasiment le même chemin que Mohamad mais lui a eu une invitation pour une résidence artistique en France. Il est resté mais n’a toujours pas de papiers. « La préfecture de Versailles, c’est horrible. Cela fait huit fois que j’y vais et toujours rien. » Samel, lui, se dit « réfugié de naissance » : il a vécu toute sa vie en Syrie mais sa famille est palestinienne. Il a quitté la Syrie en 2013 pour ne pas faire son service militaire. Il est parti pour le Liban où il a obtenu un visa pour la France. Il est là depuis deux mois et compte bientôt faire un film.

On pousse une autre porte, voici Mustafa Abu Hannud, un Palestinien de Naplouse réfugié en Jordanie puis en Syrie puis de nouveau en Jordanie et maintenant ici. Il a étudié le théâtre à Damas, a fréquenté les festivals de théâtre du Caire et d’Amann où il a obtenu un prix de la mise en scène. « Ici, c’est un endroit très bon pour nous. On se rencontre, on échafaude des projets ensemble, il y a de la place pour travailler. » Une des salles de l’aa-e (atelier des artistes en exil) est réservée aux répétitions de spectacles. Il répète une pièce de Ghassa Kanafani.

Une autre porte, un autre atelier : Lina Aljijaki. Elle peint, elle sculpte, elle vient d’une petite ville au centre de la Syrie après avoir longtemps vécu avec sa mère en Arabie saoudite. Elle travaillait dans les médias de sa petite ville, on a envoyé des messages à sa famille : « Si votre fille ne se tait pas... » Elle est partie. « Ici, dans cet atelier, pour la première fois de ma vie, j’ai un espace et j’ai du temps pour réfléchir. » Elle peint uniquement des visages ; cela vient du fait qu’en Arabie saoudite où elle a commencé à dessiner, on ne voyait pas le visage des femmes.

oeuvre du peintre syrien Mahmoud Halabi © Medhat Soogy

Medhat Soodi, dans une autre salle, a tapissé le mur de ses photographies. Il réalise aussi des films documentaires. Il est arrivé du Caire en 2013. « J’étais activiste dans la Révolution. Après l’échec de la Révolution, plusieurs membres de mon groupe ont été arrêtés. On ne pouvait plus parler librement, c’était trop dur de voir mon pays évoluer ainsi, j’étais déprimé alors j’ai décidé de partir et tous les membres de mon groupe en ont fait autant. Aujourd’hui, ils sont en Amérique, au Canada, à Berlin, en Hollande, à Londres, et moi en France avec ma femme, Amira. « J’ai choisi Paris parce que c’est la ville de mon cœur et la ville de l’art. J’avais croisé au Caire des chanteurs d’opéra égyptiens qui vivaient en France depuis longtemps. Ici, j’ai aussi eu la chance de croiser un réalisateur de cinéma égyptien et j’ai pu travailler avec lui, il m’a aidé à acheter un appareil photo. J’ai commencé à photographier la danse égyptienne, et puis d’autres danseurs. Mais c’est difficile, je n’ai toujours pas de carte de séjour et il en faut une pour travailler légalement. Judith m’a demandé d’aller photographier le camp de La Chapelle qui n’était pas très loin d’ici, je suis devenu un peu le photographe de la maison. »

La Judith dont parle Medhat, c’est Judith Depaule, animatrice et metteuse en scène de la compagnie Mabel Octobre. Avec Ariel Cypel, elle dirigeait Confluences, un lieu artistique où ils avaient hébergé des réfugiés syriens et organisé un festival avec des artistes syriens. Un lieu privé que le propriétaire voulait récupérer. Confluences a été liquidé en novembre 2016.

Une opportunité à saisir

C’est de leur expérience avec les artistes syriens qu’est née l’idée de créer un salon des artistes en exil, avec l’aide de l’ONDA (Office national de diffusion artistique que dirige Pascale Henrot). Puis la nécessité de créer l’Atelier des artistes en exil. L’idée a plu à la mairie de Paris, ailleurs. Il y avait une opportunité à saisir ; Depaule et Cypel s’en sont intelligemment emparé. Le lieu – mille mètres carrés – a été trouvé via Emmaüs et a été mis à la disposition du projet gratuitement par le propriétaire. L’ONDA est toujours partie prenante – Pascale Henrot est la marraine du lieu –, et plusieurs scènes nationales et centres dramatiques nationaux apportent leur concours. Outre les ateliers, une classe de français vient de s’ouvrir, des aides juridiques et psychologiques sont assurées.

Pour donner plus de visibilité à l’aventure a été mis sur pied un festival, « Visions d’exil », qui va se tenir ces jours-ci (du 10 au 18 nov) au Palais de la Porte dorée et s’inscrira dans l’événement « Welcome – Migrations et hospitalité » qui se tient au Musée national de l’histoire de l’immigration depuis le 21 septembre. On y retrouvera beaucoup d’artistes travaillant au 102 rue des Poissonniers, comme le fort recommandable cinéaste Samer Salameh dont sera projeté en avant-première (le 14 novembre à 19h30) le film 194, nous, enfants du camp, un film sur l’histoire du camp palestinien de Yarmouk en Syrie, camp dont le jeune réalisateur est lui-même originaire. Samer Salameh participe également via une vidéo au spectacle que met en scène Judith Depaule, Je passe 1 et 2, le 12 nov à 17h et 19h, avec quatorze acteurs de l’école de Cannes (l’Erac) et quatorze récits d’exils collectés auprès des artistes de l’Atelier des artistes en exil.

« Visions d’exil », du 10 au 18 novembre au Palais de la Porte dorée-Musée national de l’histoire de l’immigration. Programme ici.

Passer quoi qu’il en coûte, Georges Didi-Huberman et Niki Giannari, Les Editions de Minuit, 104 p., 11,50€.

A lire : le numéro 2 de la revue Archipels, par l’équipe de l’Insatiable, consacré aux « Langues d’exil », 90 p., 12€.

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