Racine, Artaud et Castorf signent un spectacle qui brûle

Avec trois acteurs français qui lui sont chers et deux autres qu’il propulse dans sa façon de faire du théâtre, l’immense Frank Castorf signe un mémorable « Bajazet, en considérant Le Théâtre et la Peste » établissant une ligne directe entre Jean Racine et Antonin Artaud. Quatre heures où le théâtre, ce haut-lieu du conflit, ne lâche jamais sa proie.

Scène de "Bajazet  En considérnat Le Théâtre et la peste" © Mathilda Olmi Scène de "Bajazet En considérnat Le Théâtre et la peste" © Mathilda Olmi
« Je dis que la scène est un lieu physique et concret qui demande qu’on le remplisse, et qu’on lui fasse parler son langage concret. » Cette vieille phrase increvable du Théâtre et son double d’Antonin Artaud, plus que tout autre, le théâtre de Frank Castorf la creuse comme un puits pour y faire jaillir la force éclaboussante de ses spectacles. Artaud comme Dostoïevski sont des partenaires que le metteur en scène allemand (ven de l’Est) aime retrouver de spectacle en spectacle. Parfois ils viennent faire un tour, d’autres fois ils s’attardent. Comme les autres partenaires (Céline, Müller, etc.), ce ne sont pas des auteurs dont il conviendrait de mettre en scène doctement ou impétueusement une des œuvres, mais des partenaires de jeu, de boxe, de pensée, de rire, de bistrot et de nuits agitées. Tous ses spectacles sont innervés de rencontres. On l’avait quitté entre les bras des Démons du Russe, on le retrouve avec le Français dans Bajazet En considérant Le Théâtre et la Peste. Racine/Artaud. Un alliage explosif.

Wild Turkey

Etonnante pièce. Pour une fois, Racine ne se tourne pas vers l’antiquité mais opte pour une actualité récente. « Une aventure arrivée dans le Sérail il y a moins de trente ans », note-t-il dans sa préface. Il a simplement changé « certaines circonstances ». C’est exactement ce que fait, à rebours, Frank Castorf, avec la pièce de Racine en en brouillant la fin et en la faisant dialoguer avec des textes d’Artaud. Rares sont aujourd’hui les pièces contemporaines d’envergure qui brassent un fait d’histoire relativement récent. Et ça tombe bien puisque Racine nous emmène en Turquie, pays au cœur de notre actualité et de nos mythologies orientalistes.

De tout cela, Castorf fait son miel, tout comme ses collaborateurs auxquels il laisse une très grande part d’initiatives et de propositions. Sa costumière Adriana Braga Peretzki écrit une magnifique partition avec une noria de vêtements et autres perruques qui rythment le spectacle  comme si chaque scène était un acte ; citons encore les musiques suggestives, enveloppantes de William Minke souvent lardées de citations ironiques ; citons encore les lumières de Lothar Baumgarte qui jouent astucieusement au chien et au loup.

Son scénographe, le Serbe Aleksandar Denic, pose sur le côté droit de la scène une énorme tête, celle du sultan Amurat (d’après un peinture)

Scène de "Bajazet  En considérant Le Théâtre et la peste" © Mathilda Olmi Scène de "Bajazet En considérant Le Théâtre et la peste" © Mathilda Olmi
qui avec les yeux faits de petites lumières électriques fait penser à une devanture de casino à Las Vegas ou à une attraction de fête foraine. Sur son flanc, on peut lire : « wild turkey » (marque d’un bourbon). Sur le côté gauche, une tente de campagne militaire, pense-t-on, celle du sultan Amurat parti conquérir Babylone (Bagdad), dont on attend le retour (la pièce se joue contre la montre). Ou, plus sûrement, une tente de fête.

Amurat a laissé les pleins pouvoirs à sa favorite Roxane en lui demandant de profiter de son absence pour abréger la vie de son frère Bajazet. Sauf que Roxane en pince énormément pour le frérot du sultan. Sauf que Bajazet est amoureux depuis des lustres d’Atalide et réciproquement, un secret que la pièce va vite éventer. Sauf que le vizir Acomat tablant sur l’absence du sultan Amurat voudrait bien, lui, en profiter pour mettre Bajazet sur le trône et épouser Atalide. Sauf que cette dernière va supplier son amant d’épouser Roxane pour qu’il ait la vie sauve. « Il faut vous rendre. Il faut me quitter, et régner. »

« Quand je vis, je ne me sens pas vivre »

Tout se passe dans l’enferment du sérail, seule Roxane a le pouvoir d’ouvrir les portes du Palais. « Que je puisse vous l’ouvrir, ou fermer pour jamais/ Que j’ai sur votre vie un empire suprême / Que vous ne respirez qu’autant que je vous aime », lui dit-elle. Il hésite. Elle devient impitoyable : « Rentre dans le néant dont je t’ai fait sortir. » Que va -t-il faire ? Que va faire Roxane ? Comment Atalide va-elle s’en sortir ? A quel jeu joue Acomat ? Toutes ces scènes se déroulent, le plus souvent à la face, entre la tente et la tête.

Et puis il y a l’autre versant du spectacle. Ce qui se passe dans la tête, ce qui se passe sous la tente. Là, c’est le vidéaste Andreas Deinert qui est à la manœuvre. Il entre dans l’intimité des uns et des autres, les acteurs autant que leur personnage. Andreas filme, Artaud déboule, refoulés et désirs enfouis se défoulent. Ce sont des scènes étranges et fascinantes. On est spectateurs-voyeurs, les acteurs filmés de près, atteignent une singularité ambivalente entre personne et personnage, ils développent des possibles, ouvrent des rêves inassouvis. A l’arrachée. A la diable. A l’instinct. C’est d’une folle intensité. Le théâtre de Racine fouetté par Castorf lui-même coaché par Artaud joue des coudes, ne cède jamais un pouce de terrain à personne. « Quand je vis, je ne me sens pas vivre. Mais quand je joue, c’est là que je me sens exister/ Qu’est-ce qui m’empêcherait de croire au rêve du théâtre quand je crois au rêve de la réalité », écrit Antonin Artaud dans Le Théâtre de Séraphin, l’un des textes de référence du spectacle.

Scène de "Bajazet  En considérant Le Théâtre et la peste" © Mathilda Olmi Scène de "Bajazet En considérant Le Théâtre et la peste" © Mathilda Olmi
L’enfermement du sérail de la pièce appelle les neuf années d’enfermement d’Artaud dans les hôpitaux psychiatriques ; les deux lettres qui traversent la pièce de Racine (on ce croirait soudain dans une variante du Misanthrope de Molière) convoquent les lettres de ménage qu’Antonin Artaud envoie dans les années 20 à Génica Athanasiou. Le tout accouche d’une cage de fer. Tout spectacle de Castorf met en branle d’insensés binômes. Chaque scène est une dialectique. Jusqu’à la dernière. Laissant Bajazet, Roxane et Atalide à leur funeste sort, Acomat et son confident Osmin filent sur un hors-bord hollywoodien sous un ciel bleu radieux et sur une Méditerranée de carte postale. Elle est pas belle, la vie ? Happy end donc? Vous n’y pensez pas. Le serviteur tue le maître et regarde la caméra comme il l’a souvent fait durant les quatre heures du spectacle (avec entracte), observateur de tous ces jeux de l’amour et du pouvoir, il lance aux spectateurs un dernier haussement de sourcil complice.

Je n’ai encore rien dit des actrices et des acteurs qui sont la clef de voûte de l’aventure. Jeanne Balibar (Roxane), Claire Sermonne (Atalide) et Jean-Damien Barbin (Bajazet) connaissent bien l’animal Castorf. Ils ont plusieurs fois joué avec lui, ils connaissent sa façon très particulière de travailler dans le décor dès le début des répétitions, de se nourrir de tout ce que les acteurs remuent, trifouillent et proposent, de mettre au point chaque scène et de ne plus y revenir (pas de répétitions des scènes établies), d’avancer ainsi jusqu’au soir de la première constituant souvent un premier filage. Les trois acteurs entrent à fond dans sa façon d’exacerber le jeu ouvrant toutes les vannes, si bien que les acteurs osent tout chez Castorf car lui-même est ouvert à tout. Magnifique démocratie et tyrannie du plateau. Pour preuve : les deux nouveaux venus Mounir Margoum (Acomat, le grand Vizir) et Adama Diop (Osmin, son confident) que Castorf à coup sûr retrouvera, car ils jouent là avec une aisance et une jubilation qu’on ne leur connaissait pas.

Un besoin urgent

Au moment d’achever cet article, j’ai le sentiment de n’avoir fait qu’effleurer ce spectacle d’une extrême richesse, avec l’envie de le revoir ; signe rare qui ne trompe pas. Non, je n’aurai rien dit de l’apparition de Bajazet en djellaba noire dont on ne voit que les yeux exorbités, des

Scène de "Bajazet  En considérant Le Théâtre et la peste" © Mathilda Olmi Scène de "Bajazet En considérant Le Théâtre et la peste" © Mathilda Olmi
perruques électriques d’Atalide aussi tournicotées que ses sentiments, du corps lascif et nu de Roxane se cravatant d’un narguileh ni de sa façon d’exécuter des tomates au couteau, des électrochocs d’Artaud sur une table de fortune, de ce journal titrant sur une photo de Macron : « Tellement français », du cancrelat de Dostoïevski, de la citation de Pascal, de la cage de fer vouées aux fous, aux esclaves et aux pestiférés. Il n’y en a pas deux comme Castorf pour explorer et conjuguer avec ses acteurs et ses collaborateurs la forêt inextricable des sentiments avec les remugles de l’histoire européenne de l’Atlantique à l’Oural en passant par la Méditerranée. Ce théâtre-là nous atteint au cœur. Il remue les monstres qui sont en nous, les conflits qui nous ravagent. Il nous brûle.

Juste, pour finir, ces lignes d’Artaud (Le Théâtre et son double) que Frank Castorf a glissées dans le dossier de presse mais qui ne figurent pas dans le programme de salle de Vidy, des lignes qu’il aurait pu signer, bref, qu’il fait siennes :

« Dans la période angoissante et catastrophique/ Où nous vivons,/ Nous ressentons le besoin urgent d’un théâtre/ Que les événements ne dépassent pas,/ Dont la résonance en nous soit profonde,/ Domine l’instabilité des temps. La longue habitude des spectacles de distraction/ Nous a fait oublier l’idée d’un théâtre grave,/ Qui bouscule toutes nos représentations,/ Nous insuffle le magnétisme ardent des images/ Et agit finalement sur nous/ A l’instar d’une thérapeutique de l’âme/ Dont le passage ne se laissera pas oublier./ Tout ce qui agit est cruauté./ C’est sur cette idée d’action poussée à bout et extrême/ Que le théâtre doit se renouveler. »

Théâtre de Vidy-Lausanne jusqu’au 10 novembre. Puis tournée : du 20 au 22 nov au Grand théâtre de Provence à Aix, les 28 et 29 nov au Tandem à Douai, du 4 au 14 déc à la MC93 de Bobigny, les 17 et 18 janv au Teatros del canal à Madrid, les 12 et 13 fév à la Comédie de Valence, du 19 au 21 fév à Bonlieu, scène nationale d’Annecy, les 27 et 28 fév au Teatro stabile de Modène, les 12 et 13 juin à Porto, les 19 et 20 juin au Teatro nacional de Lisbonne.

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