Au bar avec Stanislas Rodanski

Entraînés par Ariel Garcia Valdes, des anciens de l’école de Montpellier sont devenus fous de Stanislas Rodanski, un écrivain cher à Julien Gracq. Georges Lavaudant les met en scène dans l’un de ses textes sidérants, « Le Rosaire des voluptés épineuses ». Bien que mort, l’auteur les attendait au coin du bar. Enchanteur.

Scène du spectacle "Le rosaire des volutpés épineuses" © Marie Clauzade Scène du spectacle "Le rosaire des volutpés épineuses" © Marie Clauzade

Dès la seconde phrase, j’ai été pris, une fois encore, dans ses rets. « A l’heure qu’il est Madame se meurt, et le bruit de la pluie, dans les chambres vides, par tout l’hôtel résonnant sur les vitres, ajoute au spectacle d’un désespoir, à l’étreinte d’une agonie, je ne sais quelle lassitude lamentable », disait-il accoudé à un bar perdu.

« Qui de nous est passé de vie à trépas »

C’était à Lyon, l’autre soir, ou ailleurs. Le barman lui servit un autre cocktail (Bloody Mary ?) auquel il ne toucha pas, il avait trop à dire. Dire est un bien grand mot. Ses lèvres bougeaient à peine, son corps encore moins ; un lâcher de mots, sans but, sans destinataire. Comme une échappée. Un sens qui allait s’effilochant. Et cependant l’évidence d’une opaque appréhension et d’une intime compréhension. Entre l’acteur Frédéric Borie, son personnage Lancelot et l’auteur, Stanislas Rodanski, tout glissait, se nouait et se dénouait pour mieux se nouer encore.

Le barman balaierait tout ça plus tard, il connaît son boulot. Le barman, spectateur unique, confident muet, est là pour accueillir toutes les phrases égarées qui ne savent plus si elles ont été un jour adressées. A l’être aimé ? Qui sait. Il était sur scène, le délégué du public, comme tous les soirs.

Lancelot-Borie continua. « Encore toi, femme fatale à cette heure indue, sur le théâtre des jours qu’un crime étrange a déserté. Il ne s’agit plus pour moi de disqualifier l’autre, tout au plus de savoir qui de nous est passé de vie à trépas. » Peu après, on apportera un télégramme à Lancelot : « La dame du Lac viendra aujourd’hui. » J’étais englouti. Comme à chaque fois.

Toutes les phrases de Stanislas Rodanski chaloupent ainsi, perlées de références, puisant aussi bien dans les vieux sacs de gloires défuntes que dans les romans populaires, les feuilletons à deux balles, les poètes de Villon à Nerval (« Je ne dépends de personne sauf de Nerval qui lui-même s’est pendu », écrit Rodanski), le magazine Détective, les films de série B ou Jacques Vaché, son contemporain. Nul ne saurait circonscrire l’étrange musicalité de l’écriture de Stanislas Rodanski inoculant son venin dans les voix des acteurs et actrices, équipés ou pas de micros hf. Les voix ont tôt fait de nous piquer au vif avant de nous envelopper. Il y a un engourdissement des sens légèrement vaporeux propre à l’écriture insaisissable de Rodanski.

Le sourire du pilote de chasse

C’était donc un spectacle. Avec pour tout décor et habitacle, un bar à la déco roccoco conçu et imaginé par Jean-Pierre Vergier, le décorateur attitré de Georges Lavaudant qui signe la mise en scène de ce texte de Rodanski, Le Rosaire des voluptés épineuses. C’est là le dernier point d’ancrage d’une belle histoire qui commença au début des années 80.

En 1981, Lavaudant qui dirige le CDNA (Centre dramatique national des Alpes) à Grenoble propose à une carte blanche à ses acteurs permanents, du moins ceux qui le souhaitent. Des croquis qui seront présentés à Grenoble puis au Festival d’Avignon. C’est ainsi qu’un soir apparut Ariel Garcia Valdes, assis de profil sur un vieux fauteuil de dentiste comme on en voit dans les westerns, portant un blouson et un casque en cuir et des lunettes de pilote d’avion. Le fauteuil se penche, l’avion vrombit dans nos têtes, l’acteur tourne son visage, regarde derrière lui en contre-bas, sourit comme le font les pilotes de chasse dans les films de guerre américains en passant sous les tropiques après un largage de bombes ou de baisers d’adieu.

La voix d’Ariel Garcia Valdes si doucement veloutée d’accents maléfiques et s’accélérant dans de brèves saccades nous entraînait dans les pages magiques de La Victoire à l’ombre des ailes de Stanislas Rodanski, un auteur dont j’ignorais encore tout. Je me souviens de ces mots, dits un peu plus tard, qui allaient me poursuivre longtemps de leur mystère jamais élucidé : « maintenant j’imagine une vague qui serait le néant dont j’ai conservé la nostalgie ». Rodanski lâche comme ça des pépites, au débotté, sans raison, et sans suite. Et toujours, la voix d’Ariel dans l’oreille redisant cette phrase après toutes ces années.

Je suis allé voir l’acteur, je voulais en savoir plus. Ariel me raconta que Lavaudant et lui, après avoir découvert La Victoire à l’ombre des ailes paru quelques années plus tôt, étaient allés voir Rodanski. Ils avaient appris qu’il vivait à demeure à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu à Lyon où il avait été enfermé à l’âge de 27 ans. Ils le virent. Ils repartirent. L’homme n’était pas bavard. Après 27 ans d’enfermement volontaire, l’écrivain devait mourir (dans la nuit du 22 au 23 juillet 81) peu après la première de La Victoire à l’ombre des ailes.

« La traversée de ses paysages dangereux »

J’allais prendre congé quand Ariel Garcia Valdes ouvrit sa valise et sortit un exemplaire de La Victoire à l’ombre des ailes paru aux éditions du Soleil noir en 1975 – un tirage limité à 2500 exemplaires, tous numérotés – avec une préface déterminante de Julien Gracq (qui fut son ami) et une couverture de Jacques Monory. « Il y a là le procès-verbal d’une des aventures les plus chargées d’enjeu qui aient été poursuivies dans la lumière du surréalisme, une des très rares qui n’aient pas reculé devant la traversée de ses paysages dangereux, et qui en aient affronté les derniers risques », concluait Gracq.

Ce premier livre et ce spectacle qui en constituaient le meilleur ambassadeur allaient susciter les parutions d’inédits comme Spect-acteur chez Deleatur (avec un frontispice de Jacques Hérold, grand ami de Rodanski – ils furent exclus ensemble par Breton du groupe surréaliste), d’études comme Rodanski éclats d’une vie par Bernard Cadoux, Jean-Paul Lebesson et François-René Simon (éditions Page) superbement illustré (Rodanski fit de nombreux collages), et de textes inédits comme ces lignes extraites du Journal de Stan : « Les mots m’ont toujours mené loin dans la vie, trop loin pour que je renonce jamais car je les emploie désormais strictement dans le sens où ils m’échappent, où leur portée cesse d’être consciemment perçue alors que j’écris les yeux dans le vague et que mes regards se coulent dans le devenir. »

Scène du spectacle "Le rosaire des voluptés épineuses" © Marie Clauzade Scène du spectacle "Le rosaire des voluptés épineuses" © Marie Clauzade
Tout cela devait aboutir en 1999 à la parution des Ecrits de Stanislas Rodanski chez Christian Bourgois (lire ici). Mais il reste encore beaucoup d’inédits dans le fonds de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet. En 2013, Gallimard a publié sa poésie établie par François-René Simon sous le titre Je suis parfois cet homme (lire ici).

Rodanski est toujours là et ailleurs, caché, jouant aux osselets avec des pseudonymes. De son « vrai » nom Bernard Glücksman, on sait qu’il fut déporté en Allemagne dans un camp de travail à Mannheim, que dans ses écrits il fait plus d’une fois référence au film de Frank Capra Lost Horizon et au pays mythique Shangri-la auquel accèdent, après leur accident, des aviateurs égarés dans un repli du Tibet. On retrouve tout cela dans Le Rosaire des voluptés épineuses.

Alors qu’il dirigeait l’école de Montpellier devenue, sous sa direction, une grande école nationale, Ariel Garcia Valdes aimait faire partager ses lectures (c’est un gros lecteur) à ses élèves. C’est ainsi qu’il inocula le venin Rodanski à deux d’entre eux, Frédéric Borie et Elodie Buisson. C’est en les voyant travailler sur Le Rosaire qu’il a eu la bonne idée de demander à Georges Lavaudant de venir les aider à mettre en forme leur travail. Le résultat a été présenté au Printemps des comédiens à Montpellier il y a deux ans, mais des grèves de trains ont considérablement occulté sa réception.

« Le rêve & la veille »

Le Rosaire des voluptés épineuses est donc de retour. Outre la mise en scène, Georges Lavaudant signe les lumières, prouvant une fois de plus qu’il est un grand éclairagiste. Frédéric Borie dans le rôle de Lancelot, Elodie Buisson dans celui de la Dame du lac dominent de leur présence tout en clair-obscur une distribution excellemment complétée par Frédric Roudier, Clovis Fouin Agoutin et Thomas Trigeaud. Ce que fait Frérédic Borie – qui était l’extraordinaire Raskolnikov dans le Crime et Châtiment de Nicolas Oton (lire ici), un des plus beaux spectacles de la saison, malheureusement peu programmé –, est très étrange : il est Lancelot qui se souvient de Rodanski qui se souvient d’Ariel Garcia Valdes dans la Victoire à l’ombre des ailes, spectacle que l’acteur n’a pourtant pas pu voir. Ainsi opère les magies conjuguées du théâtre de l’écriture de Rodanski, le temps d’un spectacle de revenants.

Pour finir, ces mots de Rodanski jetés sur le papier, semble-t-il vers 1943 : « Il ne s’agit pas de faire une œuvre, mais de faire acte de présence à moi-même, le seul acte de foi que je crois capable. Un acte de foi comme l’amour : l’ombre & la proie fondues dans un éclair unique où la vie & la mort, la raison & la folie, le rêve & la veille, le haut & le bas cessent d’être perçus différemment. Eclair unique, le point du jour que je cherche passionnément à déterminer. Mon corps a malgré tout des habitudes. & parfois je m’abandonne jusqu’à croire qu’elles nous sont communes, mais bien souvent je suis cet homme à moitié endormi qui se sépare et tombe de sommeil. Mais au point du jour, la nuit me monte à la tête & je sens la proie m’échapper lourdement. »

Le Rosaire des voluptés épineuses, Les Célestins au théâtre du Point du jour à Lyon, 20h30, jusqu’au 16 février sf dim et lun. Au Théâtre Gérard Philipe - CDN de Saint-Denis du 17 au 19 mai.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.