Le bruit des mots de « L’Eden Cinéma » orchestré par Christine Letailleur

Ensorcelée par la langue de Marguerite Duras, Christine Letailleur met en scène les mots et les silences de « L’Eden Cinéma », adaptation libre et libérée de son premier roman « Un barrage contre le Pacifique ». Ecoutez, imaginez : « On aurait dit qu’elle ne me connaissait déjà plus. Mais son odeur était là, celle de la plaine »….

Scène de "L'Eden cinéma" © Jean-Louis Fernandez Scène de "L'Eden cinéma" © Jean-Louis Fernandez

Vingt sept ans après avoir publié son premier roman Un barrage contre le Pacifique, Marguerite Duras en écrit une adaptation libre sous le titre L’Eden Cinéma. Libre et comme libérée. Une fidélité dans la rupture comme ce fut le cas du passage fondateur des Viaducs de Seine-et-Oise à l’Amante anglaise dont aimait parler Claude Régy.

Au bord de la mère morte

Dans L’Eden cinéma, on retrouve presque tous les personnages du roman et d’abord la mère, Joseph le frère aîné, Suzanne sa petite sœur, et monsieur Jo. On y raconte les mêmes événements : le barrage qui ne tient pas, la vieille Citroën, le Delage, les cigarettes 555, le phonographe électrique, le diamant avec son crapaud, l’amour fou de monsieur Jo pour Suzanne, l’impossible mariage, le rêve inassouvi de la mère, le départ du frère, le dépucelage de Suzanne, les couchers de soleil sur le Pacifique. Je me souviens, je n’ai rien vérifié. Comme LEden se souvient du Barrage.

C’est la même histoire mais autrement. Des mots dits et des didascalies. Un voyage qui commence après la mort de la mère et flotte dans le temps, accompagné par la musique de Carlos d’Alesio. Le temps est celui du reflux, de la mort vers la vie d’avant.

La mère avait travaillé dix ans comme pianiste à L’Eden cinéma, économisant ce qu’elle allait perdre en un jour où le barrage construit pour irriguer les terres arides sera emporté par la mer. La mère est comme fixée à jamais sur l’horizon de cet échec. Le cinéma est plus présent que dans le roman avec ses films muets, il est le lieu-dit du mirage.

Suzanne et Joseph racontent, la mère est le plus souvent assise, comme une morte qui s’attarde un peu dans le monde des vivants, ce pays étranger où elle vit avec ses enfants dont elle perd petit à petit le contact hormis celui des mains, cette ultime parole, abandonnant ce monde où son rêve inassouvi perdurera jusqu’à la fin des temps. A la fin de la pièce, elle mourra une nouvelle fois. Le temps durasien est fait de ces glissements entre les temps , hier est aussi aujourd’hui. Dans la mise en scène à infusion lente qu’en donne aujourd’hui Christine Letailleur, Eden cinéma est un théâtre sans images ou presque où les voix (leurs ton, leur timbre, leurs silences) en disent plus que les corps qui sont comme leurs faire-valoirs.

Le diamant et le crapaud

Claude Régy, le premier, avait mis en scène L’Eden cinéma au défunt Théâtre d’Orsay. Christine Letailleur se souvient de cette mise en scène qu’elle n’a pas vue. Et moi non plus. A un journaliste qui l’interviewait, Régy eut ces mots: : « Voilà, on ne voit rien pour voir tout. C'est-à-dire qu’on s’est aperçu avec Marguerite Duras que le texte, quand il était bien écrit, ça c’est moi qui le dit, évoque beaucoup plus que n’importe quoi qu’on peut montrer sur une scène, que justement les tropiques, la mousson, la famine, les rizières, l’envahissement des marais, l’écroulement des barrages, tout ça est impossible vraiment. ». En écho, dans le livret donné aux spectateur, Christine Letailleur cite cette phrase de Duras extraite d’un entretien avec Leopoldina Pallotta : « je crois parfois que toute mon écriture naît de là, entre les rizières, les forêts, la solitude. De cette enfant émaciée et égarée que j’étais, petite blanche de passage, plus vietnamienne que française, toujours pieds nus, sans horaire, sans savoir-vivre, habituée à regarder le long crépuscule sur le fleuve, le visage brûlé par le soleil ». Et cite cette didascalie de la pièce qui donne son tempo à sa mise en scène : « Les enfants embrassent les mains de la mère, caressent son corps toujours. Et toujours, elle se laisse faire. Elle écoute le bruit des mots ».

Scène de "L'Eden cinéma" © Jean-Louis Fernandez Scène de "L'Eden cinéma" © Jean-Louis Fernandez

Alors, oui, hors les corps porteurs de voix, il y a rien, presque rien sur le plateau de la petite salle du TNS. Rien qu’un cadre juché sur une estrade où coulissent des panneaux transparents ne figurant rien, ou si l’on veut, vaguement, abstraitement, le bungalow de la famille (scénographie Emmanuel Clolus et Christine Letailleur). Ah si, ,une chaise (une, pas deux), le trône de la reine mère. De même, il suffit de peu de choses pour cadrer chaque personnage : le cigare de Joseph, le rouge à lèvres et les cheveux et les nattes de Suzanne (celle d’aujourd’hui et celle d’avant, seul corps changeant)), le petit sac à main de la mère. Le diamant porteur de rêves et de saleté que l’on l’entrevoit à peine au creux d’une main. Le phonographe tout neuf, à peine ouvert, et déjà emporté en coulisses par Joseph. Les corps circulent au pied du praticable, ils passent au fond, flous, derrière un tulle, vêtus de costumes qui ne font pas costumes de théâtre (beau travail d’Elisabeth Kinderstuth). Seul monsieur Jo (le fils d’un riche du pays ) déshabillant des yeux le corps de Suzanne, a du mal à parler une langue qui n’est pas sa langue maternelle.

C'est à pleurer

La mère : présence lentement massive, voix gorgée de sombres grondements engrangés lors des insomnies nocturnes où ses rêves viennent s’échouer, les yeux mi clos comme ceux des reptiles, un port de reine sans royaume, Annie Mercier dans sa splendeur. Le frère, nerveux, fort en gueule, cisailleur d’ambiance, bête en rut, rire en coin, à la fois bagarreur, macho et fiston à sa môman, Alain Fromager, fier mangeur de tête de veau. Cheveux et traits tirés de femme balafrée par la vie, jeune fille svelte, un rien coquine qui n’attend rien des hommes puisque Suzanne en a un qu’elle aime depuis toujours (son frère), robes légères propice au désir, nattes de petite fille qui n’en est plus une, Caroline Proust, fine et troublante Ramona des rizières au parler clair et ferme. Et le natif, Monsieur Jo, dont le mal d’amour tirebouchonne les mots pour mieux les tordre de douleur, fils à papa qui place l’héritage au dessus de la femme aimée découvrant, sonné, les limites du capitalisme ( la beauté n’a pas de prix et tout ne s’achète pas), le Japonais Hiroshi Ota, ambassadeur à l’élégance froissée des scènes asiatiques.

A la fin, il n’y a plus personne. Alors, le ciel se renverse. C’est à pleurer.

Christine Letailleur dirige avec une poigne bienveillante tout ce monde là. Elle avait déjà travaillé avec Hiroshi Ota, déjà Duras, Hiroshima mon amour avec la regrettée Valérie Lang. Claude Régy, le créateur de L’Eden cinéma, s’était pris d’une passion tardive pour le Japon et les acteurs japonais. Il serait beau et juste, ne serait-ce qu’en souvenir de lui, que L’Eden cinéma de Christine Letailleur et de ses acteurs , puisse offrir ses sortilèges au public japonais.

Théâtre national de Strasbourg, ts les jours sf dim 20h, jusqu’au 20 février.

Théâtre de la ville au Théâtre des Abbesses du 2 au 19 déc 2020.

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