Avignon : survol et best of du Off

La nouvelle direction du festival Off aura bien du mal à domestiquer le monstre pléthorique et boulimique qu’il est devenu et où il est difficile de faire le tri. Cette frénésie quantitative a aussi gagné le In : de plus en plus de spectacles et de moins en moins de représentations pour la plupart d’entre eux. La course aux billets est désespérante pour bien des spectateurs du In. Reste le Off.

Qui est l’auteur le plus joué dans le Festival d’Avignon Off ? … Molière. 23 spectacles sont consacrés à cette valeur sûre, ce ballon d’or indétrônable du théâtre français.

Molière, le patron

Derrière, loin derrière,se démène un Anglais, roi du pénalty et du coup franc vicelard, dribbleur de première bourre et fort en troisième mi-temps, Shakespeare : 11 spectacles. Puis, à bonne distance, en deuxième division, les gars du patrimoine : Musset et Hugo (chacun 8 spectacles), Maupassant et Marivaux (7), puis Feydeau (6), Voltaire (5). Les femmes ? Le mot parité n’avait pas encore été inventé et le théâtre a longtemps été un sport d’hommes.

Et les contemporains ? Ils jouent désormais en troisième ou quatrième division, eux qui, il y a quelques années encore, faisaient de remarquables percées sur les ailes dans les matchs de coupe. Beckett, Lagarce, Artaud ? Un seul spectacle, même pas deux comme Koltès, Valletti et Nathalie Sarraute (première femme à quitter le banc de touche). Et que dire de Vinaver ou de Gabily : zéro pointé, leurs pièces retorses ragent de ne pas avoir été sélectionnées.

Dans un monde du théâtre idéal, on aurait pu rêver que le Off soit la pelouse de l’audace et s’affirme sportivement comme un laboratoire des nouvelles écritures textuelles et scéniques. Il n’en est rien. Le Off puise largement dans le sac à patates du patrimoine breveté longue durée. Les auteurs contemporains, même les plus sûrs, lui font peur. C’est vrai, on le sait, sur bien des scènes nationales et centres d’art dramatique, c’est tout aussi vrai dans le Off, logique du marché oblige. Car le Off est devenu comme souvent le In un vaste marché, une foire mondiale qui accueille des programmateurs du monde entier et d’abord de France, pays aux multiples mini salles. Je laisse de côté les tombereaux de spectacles pas drôles catalogués « humour », souvent des one (wo)men shows racoleurs. Ils pullulent à Avignon, plus rouleurs de mécanique que maîtres du ballon. 

Garran se porte garant

Ne parlez pas au Off de création. Ce n’est pas son truc, son match premier. Il recycle plus qu’il ne crée. Le risque que prennent les compagnies plus ou moins professionnelles, plus ou moins amateurs, n’est pas artistique, sauf exceptions, il est avant tout financier.

Alors il faut saluer l’ancien, le patriarche (né en 1927), l’insatiable lecteur et dénicheur de textes qu’est Gabriel Garran. Le fondateur et longtemps directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers (dont on attend la suite des mémoires) est dans le Off. Avec une création, un texte bref de Marguerite Duras qui n’avait jamais été porté à la scène, me semble-t-il, L’Homme assis dans le couloir.

Début : « L’homme aurait été assis dans l’ombre du couloir face à la porte ouverte sur le dehors ». Dès la deuxième phrase, on passe du conditionnel au présent, de la vision à la description subjective. Et cette gymnastique des temps et de la vision, ce passage du discours personnel au discours indirect et inversement sont autant de variations d’un jeu de va-et-vient qui ne cessera pas. Il y a une maison au bord du fleuve,le regard sur les corps, l’attente, le silence, le cri, la violence de l’amour. Du pur Duras.

Mais, dans ce texte, elle touche des zones familières à quelques autres écrivains mais plus rares chez elle, c’est cela qui a intéressé Garran. Exemple : « Lorsqu’il atteint le sexe, il a un regain de force, il s’écrase dans sa chaleur, se mélange à son foutre, écume, et puis il se tarit. » Plus loin : « Elle embrasse. Là où règne l’odeur fétide elle embrasse, elle lèche. » Plus loin encore : « La main descend, frappe sur les seins, le corps. Elle dit que oui, que c’est ça, oui. » Le texte a été publié aux Editions de Minuit en 1980. « Ce texte, je n’aurais pas pu l’écrire si je ne l’avais pas vécu », commentait Duras.

Une figuration scénique de ce texte avec homme, femme et narratrice, donc deux actrices et un acteur, serait un contresens. Duras joue toujours sur plusieurs registres dans un même paragraphe, voire une même phrase.Finement, Garran confie le texte, tout le texte, à une seule actrice, Marie-Cécile Gueguen. Tour à tour lectrice, narratrice, sujet, objet, corps dérobé, corps offert, elle tient le cap. Gaby (c’est ainsi qu’appelle Gabriel Garran tous ceux qui l’aiment et ils sont nombreux) est aux anges.

La Belgique bat l’Autriche un à zéro

Je suis parti d’Avignon le dimanche 9 juillet tard dans la nuit, après avoir découvert à 18h dans le Festival Tristesse, une création très étonnante, cruelle et drôle à la fois, de la Belge Anne-Cécile Vandalem, puis à 22h, toujours dans le In, un Lenz venu d’Autriche avec ses gros sabots,saucissonnant le si beau texte de Büchner dans une mise en scène poussive (pourquoi avoir sélectionné une telle chose ? mystère). Ces deux spectacles sont programmés chacun six fois. Qu’elle soit positive (« allez voir ça ») ou négative (« je me suis fait chier »), cela ne laisse pas le temps à la rumeur de se propager. Et surtout, à peine commencé, le Festival est « blindé », il affiche complet presque partout ce qui est bon pour le bilan mais n’est pas une bonne chose pour la vie du Festival. Et, par ricochet, cela ne fait que creuser le fossé déjà béant entre lui et le Off. 

Le Off, lui dont tous les spectacles (sauf exception) sont à l’affiche jusqu’au 27 juillet, dans quelques jours bruissera de rumeurs. Je suis parti trop tôt pour en percevoir les premiers échos. Voici, à toutes fins utiles, une liste non exhaustive de quelques spectacles, vus et chroniqués, qui sont repris dans le Off et que je recommande à ceux qui ne savent que choisir dans l’épais catalogue du Off (plusieurs kilos) ou ont essayé, en vain, d’obtenir des billets pour le Festival. Allez donc voir, outre le spectacle de Garran :  

Décris-ravage d’Adeline Rosenstein, au Théâtre des Doms, 22h15, lire ici

Un Batman dans ta tête de David Léon, Artephile, 19h (Thomas Blanchard étant remplacé par Clément Bertani, lire ici)

Malina et d’autres textes de Ingeborg Bachmann par Mina Kavani, Centre européen de poésie, 14h15, lire ici

La Pensée de Léonid Andreev avec Olivier Werner, lire ici

Démons de Lars Noren par Lorraine de Sagazan, La Manufacture, 19h40, lire ici

Le Pas de Bème par Adrien Béal, La Parenthèse, 19h jusqu’au 15seulement (et pas le 11), lire ici.

L’Homme assis dans le couloir, création, Le petit Louvre, salle Van Gogh, 19h, jusqu’au 30 juillet.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.