Thomas Bernhard dans les parenthèses de Séverine Chavrier

Créé l’an dernier, « Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein) » d’après Thomas Bernhard dans la mise en scène de Séverine Chavrier poursuit sa tournée. Pourquoi le titre de la pièce est-il mis entre parenthèses ? Le spectacle répond en vous prenant au collet. Troublant et passionnant.

Scène de "Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein)" © Samuel Rubio Scène de "Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein)" © Samuel Rubio
Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein). Comment faut-il comprendre le titre du dernier spectacle de Séverine Chavrier créé la saison dernière et repris actuellement ? Thomas Bernhard a écrit une pièce, Ritter, Dene, Voss (reprenant les noms des trois acteurs allemands qui avaient créé plusieurs de ses pièces), traduite et publiée (l'Arche) en français sous le titre Déjeuner chez Wittgenstein. Cette pièce, Séverine Chavrier la met donc entre parenthèses. Tout en  précisant que son spectacle est fait « d’après Thomas Bernhard ».

Drap de nuit

Ce n’est donc pas le texte original (Bernhardiens purs et durs, gardiens du texte, passez votre chemin), ce n’est pas non plus une adaptation, ni une réécriture (réécrire Thomas Bernhard !) comme on en a subi de pitoyables exemples récemment avec d’autres auteurs dont on sait la force de l’écriture. Séverine Chavrier ne coupe pas, ne charcute pas. C’est autre chose. Quoi ? Elle met la pièce entre parenthèses, justement. Qu’est-ce à dire ?

La pièce est là sans être là. Certaines phrases subsistent un peu comme des feuilles rescapées d’une bourrasque qui aurait emporté l'arbre et ses branches, il en reste des lambeaux qui se déplient comme des réminiscences. La structure apparente de la pièce est chamboulée, ainsi disparaît la première et longue scène entre les deux sœurs, en revanche on s'enfonce dans sa structure profonde, la vase de son lac est joliment remuée. Les trois personnages sont là. Constamment. Les deux sœurs, celle qui joue du piano, Ritter, (Séverine Chavrier, musicienne de formation) et celle qui s’occupe du dîner, Dene, (Marie Bos, au parler étrange et pénétrant, comme dit le poète). Le frère, Voss,  (Laurent Papot, fabuleux, mi fou, mi feu follet) est aux côtés de ses deux sœurs qui sont aussi ses souffre-douleurs ; il obsède le spectacle comme il obsède le huis-clos familial de la pièce.

Séverine Chavrier se livre à une appropriation d’ensemble de la pièce (et au-delà) et de ses lignes de force qui passe par l’oubli du mot-à-mot. La pièce, recouverte d’un drap de nuit, revient d’abord par la rêverie qu’elle suscite, le rêve mouvementé qui en résulte.

D’où l’extraordinaire début du spectacle : dans un onirique éclairage infrarouge, un corps, dans un lit, se meut doucement. Rêve, cauchemar ? Et fait de quoi ? Réminiscence, remugle, rage ? Tout est possible. Et qui rêve ? C’est le moment où le texte de la pièce et le spectacle naissant glissent l’un dans l’autre. Est-on dans la chambre du frère, l’artiste-philosophe, à l’hôpital psychiatrique de Steinhof ? Dans la chambre d’enfants des deux sœurs et du frère ? Est-on, chacun de nous, dans notre lit d’enfant ?

On est dans le lit même de la mise en scène de Séverine Chavrier faite d’une succession, d’une accumulation, d’une cascade de visions. Aux interprétations multiples. Chacun la sienne. « Dans les livres nous entrons comme dans les auberges avec faim avec soif affamés mon enfant » dit Voss qui vient de faire un « bout de chemin » avec Schopenhauer et Nietzsche, deux « frères livresques ».

Dans la dernière partie de la pièce, Dene ouvre les portes d’une crédence qu’elle vient de pousser par saccades avec son frère et sa sœur : la vaisselle, « les belles assiettes de Herend » en sortent cassées, formant un « monceau de débris ».

Vaisselle cassée

Quand la lumière se fait sur l’avant-scène au début du spectacle, on voit devant nous trois tables au large pied central accolées les unes aux autres, et à leurs pieds un énorme tas de vaisselle blanche cassée en mille morceaux, comme si les générations de la famille empilées les unes sur les autres s’étaient écroulées en même temps  faisant écho à ce que Bernhard fait dire à Dene : « Je vais dresser la table pour lui [Voss] comme il l’aime, comme la mère la dressait, comme père l’aimait », sans que cette réplique soit dite dans le spectacle.

Scène de "Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein)" © Samuel Rubio Scène de "Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein)" © Samuel Rubio
De même, dans la pièce, Ritter souligne la « violence » de Voss et ajoute en s’adressant à sa sœur : « Il nous a depuis longtemps ruinées et anéanties » et plus tard : « notre estropié de l’esprit nous détruit nous a déjà presque détruites c’est là son triomphe c’est là son œuvre ». Ces mots le spectacle ne les dit pas, il les traduit physiquement. Séverine Chavrier procède aussi par augmentation, mise en vrille, ainsi la scène fameuse des profiteroles.

Devant la desserte vers le fond à droite de la scène et devant le piano à queue situé à gauche, un tapis de disques vinyle 33 tours jonche le sol. De bout en bout de la pièce comme du spectacle, la musique est omniprésente à la fois cimetière et cimenterie ; Beethoven, mais pas seulement. Et ce que ne fait pas Ritter dans la pièce, Chavrier le fait dans le spectacle : elle se met au piano et, comme le dit son personnage, « improvise pour ainsi dire philosophiquement au piano ». Un entrelacement de plus. Ou encore ceci : Voss cherche un livre dans la bibliothèque où « beaucoup de livres manquent ». Cela se traduit par une grande bibliothèque quasiment vide qui finira par vaciller. Et encore cela : les deux sœurs évoquent les promenades qu’elles aiment faire avec leur frère, cela inspire à Chavrier une bouleversante séquence filmée récurrente où l’on voit trois silhouettes noires évoluer dans un paysage enneigé. Le texte de Bernhard est comme une pâte qui lève le spectacle.

De Lupa à Chavrier

C’est une histoire de famille, et au théâtre, à la fin des fins, la famille c’est le théâtre lui-même, nous dit Chavrier redoublant la place qu’occupe le théâtre de façon symptomatique dans la vie des deux sœurs. Leur père a pris des parts dans le théâtre de la ville, ce qui leur donne la possibilité de jouer alors que « la haine du théâtre est la plus forte de toutes dans la famille ». Le fait que leur frère « le haïssait » a été pour elles « une raison décisive » d’en faire mais cela fait deux ans qu’elles ne sont pas montées sur une scène. Dès lors, les portraits de famille accrochés aux murs ne sont plus ceux des ancêtres mais ceux de la famille du théâtre – Serge Merlin dans Le Dépeupleur, par exemple. Ce ne sont pas de vieilles peintures mais des photos numériques projetées sur des cadres sonorisés comme le sont les trois tables, si bien que lorsque Voss cognent les tables ou les cadres des photos, le bruit nous fracasse dans un irréalisme sans rivage.

Dans son extraordinaire mise en scène de Ritter, Dene, Voss, Krystian Lupa mettait la table, imposante, impériale, au centre du plateau. Chez Chavrier, la table reste centrale, mais s’impose moins, le hors-texte du spectacle (soldats, casques de SS, nazisme) matérialise le sous-texte ce que s’interdit Lupa. Tous deux suivent ce que Thomas Bernhard fait dire à Dene : « La salle à manger, tout le mal est parti d’ici, père mère enfant rien que personnages de l’enfer ». Par des voies opposées, Lupa et Chavrier font belle œuvre de théâtre au chevet de Thomas Bernhard. Lupa est comme un double scénique de Bernhard. Chavrier comme une première et exceptionnelle lectrice. La relation de Chavrier avec l’auteur Bernhard, et avec lui tout l’héritage du théâtre occidental, épouse volontiers celle de Voss (dont l’importance est plus écrasante dans le spectacle que dans la pièce) : une exaspération où l’amour ne va pas sans haine, la vie sans la mort, la dévotion aux idoles sans leur mise au pilori. Chavrier dit vouloir par sa mise en scène « remuer le “terreau puant de regrets et de terreur mêlées” au cœur de la pièce.» Avec ses deux acteurs, elle y réussit pleinement. Ultime miroir, la fin du spectacle, ou l’après-fin, convoquant dans chaque ville où il est donné deux musiciennes et un musicien du conservatoire local ou régional. Une idée simplement magnifique.

Théâtre de Gennevilliers, lun jeu ven 20h, sam 18h, dim 16h, jusqu’au 17 mars ; Le Tandem, scène nationale d’Arras-Douai du 20 au 22 mars ; CDN de Tours, Théâtre Olympia du 3 au 7 avril ; Le Liberté, scène nationale de Toulon, le 25 mai.

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