Simon-Elie Galibert met en scène Tony Duvert et contre tout

Dans « Duvert. Portrait de Tony », l’élève metteur en scène à l’école du Théâtre National de Strasbourg, Simon-Elie Galibert, donne à entendre deux textes de Tony Duvert, un auteur quasi oublié, célébré dans les années 70, prônant désir et écriture sans entraves. Une troublante traversée.

Scène de "Ouvert. Portrait de Tony" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Ouvert. Portrait de Tony" © Jean-Louis Fernandez

Son corps méconnaissable, allongé en chien de fusil sur son lit, avait été découvert, un mois après sa mort (crise cardiaque), un jour d’août 2008 dans la maison où il demeurait seul depuis le décès de sa mère, à Thoré-La Rochette, un petit village du Loir-et-Cher. L’écrivain Tony Duvert était comme oublié de tous. Son frère, ses amis, ses voisins, son éditeur. Il n’avait plus rien fait paraître depuis près de trente ans chez son unique éditeur, Les Éditions de Minuit.

Deux ans après sa disparition, Gilles Sebhan publiait le seul ouvrage biographique qui lui ait été consacré ,Tony Duvert, l’enfant silencieux (Denoël). Enfant et silence, deux mots qui traversent la vie de celui dont l’écriture de fictions à soubassements biographiques fut à la fois un arrachement et une façon d’apprivoiser la douleur.

Réduire l’œuvre de Duvert à rien, en ne voyant en lui qu’un pédophile comme on a pu le lire récemment dans un article de presse, c’est d’abord oublier une œuvre peu commune, c’est tout aussi oublier l’époque où ses livres parurent, ces années 70 où le mot liberté s’immisçait partout à commencer dans la sexualité, où Libération prônait comme Duvert ou Scherer, l’amour des enfants, où Michel Foucault écrivait « on peut faire confiance à l’enfant pour dire si oui ou non il a subit une violence ».

Cette époque est révolue. Il faut doublement s’en réjouir car cela nous permet de lire ou relire Duvert à travers la force de son écriture et des transfigurations qu’elle opère. Et c’est ce que fait Simon-Elie Galibert dans Duvert.Portrait de Tony en créant une tension entre deux romans de Duvert: Le récidive (1967) et Quand mourut Jonathan ( (1978) que plus de dix années séparent. Entre les deux, Tony Duvert, âgé alors de 28 ans, avait obtenu le prix Médicis pour Paysage de fantaisie, livre ardemment soutenu par Roland Barthes qui venait d’entrer au jury.

La salle Grüber étant en travaux, c’est dans le lieu historique du Théâtre du Maillon ouvert à la fin des années 70 dans le le quartier de Hautepierre, que se donne Duvert. Portrait de Tony. Dans la première partie, un homme seul va lentement monter un pente pour atteindre une cheminée. Le rôle est joué avec une constante intensité et une présence de bûcheron par Achille Reggiani, un élève-acteur qui sortira de l’école en juin prochain comme ses camarades du groupe 45. Un corps empêtré dans ses faux-vrais souvenirs ,allant de flash en flash dans le désordre, étant tour à tour ou à la fois le forestier, le marin et l’enfant. L’obsession d’un certain Michel, la scène possible mais fantasmé d’un suicide complètent ce chemin sinueux vers le surplomb du vide.

Le texte accroche des changements d’ambiance, de rythme, de narrateur , voire des repentirs, passant du « il » : « Il ne veut rien, ne pense rien, ne pleure pas, ne dort, ne bouge pas. Il écoute en silence », au « je » :« Viens, queue, viens figure. Je suis perdu.Ne me regarde pas .Aide-moi ». Une langue qui ensorcelle. « Alors il retournera dans la forêt parce que c’était trop, ça finirait mal, deviendra sauvage entre tous les sauvages. Il se frottera le ventre aux troncs d’arbre quand il voudra jouir et se masturbera l’anus avec son couteau. Il aura un couteau. »

Scène de "Ouvert. Portrait de Tony" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Ouvert. Portrait de Tony" © Jean-Louis Fernandez

La seconde partie du spectacle, inspirée de Quand mourut Jonathan, nous emmène au fond du plateau dans la bicoque capharnaüm qu’occupe Jonathan dans un village à la campagne, une maison imprégnée par des générations d'habitants : « le silence de ces vies éteintes était à peu près la seule douceur humaine dont il fût certain ». Une amie de Jonathan, Barbara, lui confie son très jeune fils, Serge, pour une semaine mais elle a un empêchement et l’enfant reste tout l’été. Advient entre eux ce que Duvert appelle « une association plutôt biologique». Barbara vient chercher l’enfant. Jonathan reste seul :« Il avait de moins en moins de force contre la mort ».

Serge et Jonathan sont figurés par des marionnettes que manipulent des élèves du groupe 45 (Clémence Boissé, Léa Luce Busato, Jisca Kalvanda, Florian Sietzen et Thierry Galibert), eux-même déguisés en mouches géantes, attendant peut-être de picorer le cadavre de Jonathan après avoir pris soin de lui.

Simon-Elie Galibert avait fait son entrée dans  la mise en scène en escaladant ce sommet que constituent les deux parties de Violences de Didier Georges Gabily, puis La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès et une adaptation du Château d’Argol, roman de Julien Gracq. Il sera l’assistant de Julien Gosselin pour le spectacle de sortie du groupe 45, Dekalog ,d’après les scénarios des dix films du cinéaste polonais Krzysztof Kieslowski, spectacle qui sera créé au prochain Printemps des comédiens.

Duvert. Portrait de Tony au théâtre de Hautepierre (Strasbourg) 19h jusqu’au 12 mars.

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