Le festival Next entre objets tombant des galaxies et guerre planétaire de 2023

Entre les Hauts-de-France et la Belgique wallonne et flamande, le nouvellement nommé « Next festival EU » connaît une ampleur sans précédent : 24 jours, 24 lieux, 45 spectacles dont une bonne part de créations. En ouverture, un Rodrigo Garcia barré chez les extraterrestres et le duo suisso-epagnol d’El Conde de Torrefief jouant les Cassandre et proposant un théâtre sans acteurs.

Scène de "Gureilla" © dr Scène de "Gureilla" © dr
A l’heure où, à deux pas de Valenciennes, le Président de la République montait au front, armé d’un sourire Gibbs comme on disait avant guerre, sur le flanc droit de la scène du Phénix, un escadron d’œufs semblait vouloir monter à l’assaut des lignes ennemies empêtrées dans un fatras d’objets (pelle, râteau, haie en plastique, tuyaux de différentes couleurs, multiples rouleaux en matières diverses, etc.) manipulés par deux vieux grognards des spectacles du capitaine Rodrigo Garcia que sont les gueules cassées Gonzalo Cunill et Juan Lorente jouant à Pippo & Ricardo. Quand ils n’arpentent pas le plateau sans but précis un peu comme une sentinelle faisant les cent pas sur le pourtour d’une forteresse, ils se glissent dans une tente Quechua laquelle, pour se faire remarquer, bouge parfois comme une tortue ou joue au culbuto.

Des vrais œufs et des faux pénis

Trop petits, trop dispersés, les œufs périront, chacun debout sur son coquetier de carton, sous la botte ennemie : la chaussure d’un des deux acteurs qui pour une fois semble savoir ce qu’il a à faire. Les œufs ne sont probablement pas très frais à l’image de tout ce qui constitue cette Encyclopédie de phénomènes paranormaux racontée par les deux personnages erratiques et paumés à l’image de leur géniteur et metteur en scène, un Rodrigo Garcia en panne d’inspiration.

Pendant que Pippo et Ricardo vaquent à leurs vagues et obscures occupations, au-dessus d’eux, sur un écran, on a de la lecture : un inventaire fourni de tous les phénomènes paranormaux observés sur notre planète, essentiellement les chutes d’objets venant d’on ne sait quelle galaxie. Des faits « attestés », essentiellement au XIXe siècle, ici ou là, mais surtout aux Etats-Unis : flocons de neige glacée gros comme des oranges et même parfois des pastèques, matières visqueuses, bleues ou noires, pluie de grenouilles, chutes massives de poissons plus ou moins frais voire pourris souvent pris dans de la matière gelée. Etc. C’est assez répétitif, voire fastidieux, à moins d’être un fana de ces choses-là.

Scène de "Encyclopédie phénomènes paranormaux..." © Fanchon Bibille Scène de "Encyclopédie phénomènes paranormaux..." © Fanchon Bibille
Alors, on regarde les deux bonshommes. Pour l’heure, ils sont encore sous la tente. Enfin, ils en sortent en poussant devant eux un énorme boudin rouge. Sexe turgescent ou étron ? Les deux, semble suggérer le capitaine. Parfois le texte laisse place à des mini séquences vidéo. On voit ainsi Pippo & Ricardo fouler un paysage de vieux rochers allant à la rencontre d’une jeune femme allongée sur une chaise longue, le sexe épilé à l’air. En gros plan, Pippo ou Ricardo introduit dans le sexe de la femme un pénis de plastique relié à un tuyau qui lui-même conduit à la bouche d’icelle où est introduit un autre pénis. Tout le spectacle ressemble à cela : il se mord la queue, si je puis dire ; il tourne en rond.

« Un sac d’emmerdes »

Enfin, séquence finale (qui n’en finit pas) : c’est au tour de nos deux valeureux héros de se relayer au micro pour porter en bouche les élucubrations poétiquement stellaires du capitaine Garcia que l’on a connu en meilleure forme. Est-ce la fatigue ? L’épreuve de ses années passées en faux rythme à la tête du CDN de Montpellier dont il ne sort pas grandi ? Est-ce un début de vieillissement ? Une lassitude ? Une baisse de tension ? Un voyage au bord des gouffres ? Rodrigo Garcia se prend-il pour une créature paranormale ? Ricardo & Pippo, sous la plume de leur ami, parlent du « MDP » soit « Mon Drame Personnel ». Lequel est d’abord « un sac d’emmerdes ». Comme il en sait « long sur les voyages interstellaires », l’animal devrait s’en sortir. C’est durant l’un de ces voyages que Ricardo a aidé Pippo « à délivrer son sexe pris au piège / à l’intérieur d’une cavité gélatineuse / avec une capacité d’absorption force 6 / durant sa première visite au Makémaké, la pseudo-planète transneptunienne de 1400 kilomètres de diamètre ». Il faut suivre. A la fin des fins, Rodrigo Garcia en appelle à la « justice poétique », laquelle n’a jamais condamné personne à mort, même les artistes qui traversent un sérieux passage à vide.

Le spectacle de Rodrigo Garcia ouvrait au Phénix de Valenciennes le onzième festival NEXT, devenu NEXT festival euro. La présentation au public, effectuée par plusieurs directeurs des six structures principales, s’est faite en deux langues, français et flamand. Le festival va se dérouler en 24 lieux dans les Hauts-de-France et en Belgique wallonne et flamande pendant 24 jours et présenter 45 spectacles dont un certain nombre de créations de jeunes artistes, prouvant par là, si besoin était, que les artistes et les établissements qui les produisent et les accueillent sont plus transfrontaliers et européens que bien des instances politiques. Si le premier jour était uniquement valenciennois, dès le second cela se déroulait un peu partout, depuis Oniang jusqu’à Maubeuge et Villeneuve-d’Ascq en passant par Tournai, Kortrijk et, bien sûr, le Phénix de Valenciennes. Fort de plusieurs salles et de plusieurs recoins, dans l’un de ces derniers situé au sous-sol, on peut voir et écouter tout au long du festival Soulseekers, une magnifique installation de l’Irakien exilé Mokhallad Rasem (artiste associé à la Toneelhuis d’Anvers). Sur trois écrans, il raconte en vidéo l’arrivée et l’installation de trois immigrés dans des villages des Hauts-de-France. On avait découvert cette installation lors du précédent Next, loin de Valenciennes, au Favril à la Chambre d’eau (lire ici).

Qu’est-ce que tu fais en 2023 ?

La soirée inaugurale s’est achevée d’une belle façon avec Guerilla, une « performance » du groupe El Conde De Torrefiel dirigé par la Suissesse Tanya Beyeler et l’Espagnol Pablo Gisbert, ce dernier signant le texte en collaboration avec des « performeurs » qui ne sont effectivement pas des acteurs mais un peu plus que des spectateurs. Le texte est abondant mais on ne l’entend pas puisqu’il nous arrive écrit, projeté sur un grand écran au fil des trois parties composant Guerilla.

Tout commence sur le plateau où sont disposées quatre rangées de chaises en vue d’accueillir le public d’une conférence. Pendant que les personnes (du Valenciennois pour la plupart) s’assoient une à une sur les chaises, ce qui prend un certain temps, le texte, projeté au-dessus d’eux, nous entraîne dans un futur proche.

Nous sommes déjà en 2019 et la Chine et la Russie viennent de signer un pacte de non-agression en cas de conflit armé. L’histoire nous a appris que ce genre de pacte est souvent annonciateur d’agressions communes vers un ou plusieurs pays plus faibles. Attendons donc quelques années et allons voir ailleurs.

Ce n’est pas très brillant. Le Proche Orient et de la partie Nord de l’Afrique sont en proie à des guerres civiles sur fond plus ou moins religieux. Nous voici bientôt, comme le temps passe, en 2020, année où le Mexique et la Colombie, en proie à des trafics de drogue de plus en plus intenses liés à une instabilité politique permanente, décident de légaliser le cannabis et la cocaïne. Les narcotrafiquants, moyennant une forte indemnité versée à l’Etat, ont désormais pignon sur rue et se frottent les mains. Le Mexique et la Colombie entrent rapidement dans le club des dix pays les plus riches du monde.

Mais ce n’est pas tout. Les démocraties européennes, entre 2012 et 2023, ont subi plus de mille attentats terroristes et elles ont presque toutes basculé du côté de l’extrême droite. Les Chinois, jamais à court d’idées, ont inventé un appareil de mesure qui tend à prouver que la Terre est certes ronde mais que sous ses premières couches, elle est creuse. Enfin quelque chose comme les galaxies-leaks a révélé que, contrairement à ce que l’on croyait, les voyages vers la Lune n’ont jamais cessé. En grand secret, on y a construit des cités radieuses, le tout pour 4500 privilégiés qui pourront décider de quitter la Terre lorsque notre planète sera complètement polluée et aura épuisé tous ces poisons anciennement nommés richesses.

Les ravages de l’alliance russo-chinoise

Les spectateurs devant assister à la conférence (de Roméo Castellucci, couronné à New York par le plus grand prix théâtral du monde) sont maintenant installés. Chacun sur sa chaise attend. Au-dessus d’eux, sur l’écran, de nouveaux textes racontent la vie de plusieurs des spectateurs assis vivant dans le Valenciennois. Ou pas. L’un d’eux, dit l’écran, s’entretient avec un proche et se demande si les habitants de l’an 4000 « penseront que nous vivions encore à une époque obscure, superstitieuse et rongée par les guerres saintes ». Autrement dit, le début du XXIe siècle ne sera-t-il pas considéré comme une époque moyenâgeuse dans deux mille ans ?

Le même procédé se répète dans la seconde partie où le public de la conférence est remplacé par un cours de taï-chi avec prof et élèves.

scène de "Guerrila" © dr scène de "Guerrila" © dr

La troisième partie consiste en une rave offerte aux spectateurs de la conférence, dans une usine désaffectée, soit le devant de la scène. Sur l’écran, au-dessus des danseuses et danseurs frénétiques faisant corps avec les coups de massue de la musique techno, l’Histoire continue. Nous sommes en 2023, et l’alliance entre la Chine et la Russie a porté ses fruits. La Russie a reconstitué le territoire de ce que les habitants du XXe siècle nommaient l’URSS. La Chine a tout envahi depuis l’Afghanistan jusqu’à l’Arabie saoudite. Quant aux Etats-Unis, ils sont sous le choc : trois grandes ville viennent d’être détruites par des bombes nucléaires tombées du ciel. De guerre lasse, Washington signe « un pacte du recul ». Ces affrontements entre blocs auront fait 90 millions de morts, mais cette « guerre de 23 » aura eu la particularité de ne pas avoir été menée, souligne le perfide commentateur sur l’écran, au nom d’une idéologie ou d’une croyance ayant par là même compris les errements des siècles passés. Mais c’est pour mieux se jeter dans les bras d’une nouvelle idéologie qui ne dit pas son nom, celle du dieu Economie. Après le communisme et le libéralisme, l’économisme triomphe sans masque. Merci, chère Cassandre, nous voilà prévenus.

La compagnie El Conde de Torrefiel, elle, n’aura pas attendu 2023 pour proposer un théâtre sans acteurs, un comble. Mais non sans jeux.

Next Festival Euro, jusqu’au 1er décembre organisé par la Rose des vents de Villeneuve-d’Ascq, l’Espace Pasolini et le Phénix de Valenciennes, le Schouwburg et le Kunstencentrum BUDA de Kortrijk et la Maison de la culture de Tournai. Programme ici.

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