Le jeune Timothée Israël dans la jungle des morts

Élève metteur en scène du groupe 46 à l’école du Théâtre National de Strasbourg, Timothée Israël écrit et met en scène « Asséchés »  Une première pièce qui fait parler les morts d’un cimetière juif d‘Alexandrie et leurs enfants errants dans un monde en perdition, rêvant ou pas d’ailleurs

En deux spectacles, nous aurons pu voir en scène et en coulisses la totalité des élèves du groupe 46 de l’école du Théâtre National de Strasbourg, à l’issue de leur seconde année bouleversée par le Covid et par l’occupation du TNS où beaucoup d’entre eux ont été et restent très actifs. Soit 12 élèves en section jeu, 4 en scénographie-costumes , 6 en régie-création (son, lumières, régie, etc), 2 en mise en scène, 1 en dramaturgie. Et les autrices, les auteurs , vous les oubliez ? Non. Si l’écriture contemporaine est au cœur du projet de Stanislas Nordey, directeur du TNS depuis sept ans, elle n’ a pas passé les portes de l’école pour y être enseignée Mais elle y est entrée par la fenêtre : la partition de Colosse (lire ici) est signée par Antoine Hespel (mise en scène) et Marion Stenton (dramaturgie) . Et aujourd’hui l’écriture d’ Asséchés est signée Timothée Israël (mise en scène) qui, bien sûr, signe également la mise en scène.

Timothée Israël raconte dans le programme être parti en décembre 2018 avec son frère jumeau Simon sur les terres de leurs aïeux : une famille juive d’Alexandrie expulsée du pays comme les autres en 1951. Sans doute comme les derniers rescapés de la famille du regretté Fernand Lumbroso, homme de l’ombre auquel le théâtre français doit beaucoup. Les jumeaux sont allés au cimetière juif de Chatby chercher la tombe de leur arrière-grand mère en grattant la mousse qui recouvrait les noms gravés sur les tombes.. Comme la cité des morts du Caire, le cimetière est habité, des enfants y jouent.

Sur ce fort souvenir sont venus se greffer les morts du Covid, ces êtres partis à la sauvette malgré eux, privant d’adieu leurs proches, giflant le temps du deuil. De tout cela est née Asséchés, l’étrange et prenante pièce, écrite et mise en scène par Timothée Israël.

Tout se passe dans un cimetière que la jeune scénographe du groupe 46 a figuré par un sol de pierres volcaniques sombres et sonores, disant aussi la sécheresse grandissante du lieu, asséché, mortifère. Leur mère venant de mourir, le frère Noa (aveugle) et sa sœur Aya sont acculés à prendre une décision : rester sur la terre de leurs ancêtres et mourir de soif, ou partir (et donc mourir un peu comme dit la chanson) pour l’inconnu, survivre et, possiblement, refaire une vie ailleurs. Noa veut rester, Aya veut partir

Et puis, il y a les morts (Sophie, Eden) qui racontent un monde défunt qui fut doux, sans peur du futur et plein de cafés. Entre ces deux mondes, la vieille Salma qui a vu naître Noa et Aya et partir leur père « sans laisser de traces », « quelques jours avant votre naissance », phrase qui, laisse à penser que Noa et Aya sont jumeaux. Salma est aussi la personne qui a compris qu'elle  et le siens ne seront bientôt plus les bienvenus, alors elle est souvent allée dans le cimetière (juif, mais le mot n‘est pas prononcée) conter aux deux enfants Noa et Aya« les récits de notre peuple ». Apparaît enfin un nouveau personnage, Iman. Un vieil homme lui a confié quatre rations d’eau pour qu’il les apporte aux deux désormais adolescents qui vivent dans le cimetière. Les temps, les vivants et les morts, ainsi que les souvenirs se mêlent, se frôlent, se contaminent dans cette pièce ritournelle. Aya et Iman partiront en emportant, un à un les noms gravés sur les tombes du cimetière.

Comme il est bon de voir des jeunes artistes s’aventurer à l’aveugle, loin des sentiers battus de la scène contemporaine par trop souvent engluée dans un aveuglement documentaire, de les voir chercher, tâtonner du côté du conte, du légendaire. L’écriture en est encore balbutiante mais les cailloux volcaniques et les pierres tombales couvertes de mousse ont encore beaucoup de choses à leur dire, de mystères à étayer.

Théâtre National de Strasbourg, 20h, sf sam 15h et 20h, jusqu’au 15 juin.

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