Avignon Off : Gilles Defacque, le roi du Prato

A Lille, le Prato est une adresse figurant dans les guides informels que se passent les acteurs qui débutent dans le métier, et on la trouve en bonne place dans les pages spectacles. Il arrive que le maître des lieux Gilles Defacque médite en écrivant. Des amis le mettent en scène dans « On n’aura pas le temps de tout dire ». Heureusement qu’il ne dit pas tout, on y serait encore.

De quel sexe est le nez rouge du clown ? Le nez circule entre les genres sans jamais se tromper : il a toujours du nez. D’ailleurs, clown est un mot (une motte ?) autant masculin(e) que féminin(e). Ne demandez pas à une femme qui entend en faire son métier à l’égal d’une Catherine Germain, « alors tu as trouvé ta clowne ? », elle croira que vous parlez hébreu avec l’accent belge. Tout clown blanc qui se respecte a du circonflexe dans le sourcil. Ses lèvres fines peintes en rouge, son chapeau pointu, son étroit pantalon qui devient bouffant à la hauteur des cuisses font de lui un être hybride. L’Auguste, lui, est plus bourru, plus lunaire aussi. Gilles Defacque en sait quelque chose.

Cheveux et perruque

Tout le monde n’a pas eu la chance comme lui d’être né dans une salle de bal-catch-cinéma, excusez du peu, du Nord de la France. Plus tard, il devait inventer le Prato à Lille, une salle de boxing shadow renommée et une école où les jeunes clowns apprennent à éviter les coups autant que les blagues à deux balles. Quel acteur en herbe du Nord n’est-il pas passé entre ses mains un jour ou l’autre, ou bien n’est venu lui demander conseil à un tournant décisif ? Du défunt Ballatum théâtre – où cohabitaient Guy Alloucherie et Eric Lacascade – à l’école du Nord et Thiphaine Raffier, cela fait du monde. Du beau monde. Il séjourne à Avignon, dans le Off. On est allé prendre de ses nouvelles.

Gilles Defacque avance sur la scène à mains, corps et visage nus. Pas de nez rouge, pas de maquillage, pas de costume fantaisiste. C’est un homme qui, à force de vivre, s’est débarrassé des inutilités. Le haut de son crâne est atteint de calvitie à force de se grattouiller le ciboulot. Pas besoin de perruque à la tonsure affirmée dont se coiffent souvent les Auguste, ses cheveux ont l’air d’une perruque. C’est toute l’ambiguïté de son personnage qui n’en est pas un mais en est un tout de même qui vous file entre les doigts comme son spectacle On n’aura pas le temps de tout dire qui n’en finit pas de se faire en s’effilochant.

Le geste augural est magnifique : il tient un bandonéon entre ses bras qu’il ouvre en éventail. Aucun son n’en sort mais un souffle. Ce souffle met en route le sien, un peu comme autrefois on mettait en marche un vieux moteur à l’aide d’une manivelle. Il nous prévient tout de suite : On n’aura pas le temps de tout dire. C’est le titre du spectacle mais aussi ses premiers mots. Nous voici doublement avertis. C’est un spectacle en vingt saynètes ou tableautins conçu par Eva Vallejo et Bruno Soulier à partir des nombreux textes du prolixe Defacque qui affectionne ce mot qui lui ressemble : « la parlure ».

« On lui en veut de l’ouvrir »

En voici une, extraite d’un cahier jaune, gribouillée, selon des sources bien informées, du coté de 1974 : « Le clown est nu. Bouc émissaire, Christ inférieur… / Il fixe sur lui tout ce que les représentants de l’ordre refusent. / On est raciste avec lui, on est insultant. / On voudrait le mettre en cage. / Le cerner, le ligoter. / On lui en veut de sa liberté trop grande. On lui en veut de l’ouvrir. / On lui en veut de nous donner du plaisir en nous faisant rire. / Le clown est insupportable. Et désiré. »

C’est pas une vie. C’est mille vies. Defacque dévoile quelques minis pans de la sienne. Pudiquement. L’air de pas y toucher. En laissant le vide et le silence faire leur boulot qui laissent un peu en plan le spectateur habitué à la vitesse des textos à deux pouces. Ils nous emmène dans son pays, le Nord, s’attarde dans la salle des pendus d’un carreau de mine, passe au bois que l’on casse, « au fruit des réflexions » qui n’est pas comestible mais néanmoins goûteux. Des choses comme ça. Defacque, quoi.

Avignon, le Off, jusqu’au 26 juillet, 13h55 à la Manufacture (sf les 12 et 19).

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