Voyage en Russie (1) : Pouchkine et Vertinski en perm’ à Perm

Aux portes de la Sibérie, Perm est une grande ville où l'art garde ses entrées. Pour preuves : les courtes tragédies de Pouchkine montées vigoureusement par un jeune metteur en scène et un acteur talentueux qui s’empare des chansons de Vertinski.

statue de Pouchkine © kpt statue de Pouchkine © kpt

En arrivant en Russie par l’aéroport moscovite de Cheremetievo, un panneau vous fait patienter devant le contrôle pointilleux des passeports : une silhouette esquissée de profil, bien reconnaissable, et ces mots en russe et en anglais : « Bienvenue dans la ville natale d’Alexandre Pouchkine ». L'écrivain nous accompagnera jusqu'à la fin de ce voyage  à Saint Petersbourg où les pigeons veillent sur sa statue.

Mark Boukine téléphone à Pouchkine

Un changement de terminal, quelques heures de vol et un décalage horaire plus tard, deux des quatre petites tragédies de Pouchkine nous attendent à Perm, sur la petite scène du grand Teatr-Teatr. L’édifice en impose par sa stature rigoureuse au milieu d’une des immenses artères de la ville, la rue Sibirskaia, la rue qui conduisait au bagne puis au goulag en Sibérie. Fils de nobles pétersbourgeois et petit-fils d’un grand-père éthiopien, Pouchkine a bien failli l’emprunter lorsqu’il fut condamné à l’exil par l’empereur Alexandre Ier pour des poèmes jugés sulfureux. Il échappa à la Sibérie, alla en Ukraine, put voyager dans le Caucase, la Crimée et ailleurs, et devint définitivement Pouchkine. Sa mort tragique paracheva son destin : cet homme qui parlait le français couramment fut tué en duel par l’amant français de son épouse frivole. Bien qu’il n’ait que trente-sept ans lorsqu’une seconde balle tirée dans le ventre lui fut fatale, il avait eu le temps d’écrire une œuvre littéraire couvrant tous les domaines placés sous l’emprise de sa poésie et de devenir bientôt le symbole d’une nation cuisiné (le poète) à toutes les sauces, sa vie chahutée et la diversité de son œuvre permettant toutes les récupérations.

C’est une vision joyeusement débridée, ourlée d’irrévérence du Chevalier avare et de Mozart et Saliéri, deux des quatre petites tragédies de Pouchkine, que nous offre le jeune metteur en scène Mark Boukine entouré d’acteurs de sa génération. Pas de décor mais des accessoires : petites tables, seau d’eau, téléphone à fil, miroirs, chaise haute entourée de micros. Boris Milgram, qui dirige le théâtre et enseigne, peut être fier de ses élèves.

Milgram, natif de Perm, avait été appelé à la direction de ce théâtre par l’ancien gouverneur Oleg Tchirkounov, en poste à l’époque, et qui avait fait de la culture le vecteur de la ville. Le Teatr-Teatr avait organisé un festival international où une année la France fut l’invitée d’honneur, présentant Notre terreur par la compagnie de Sylvain Creuzevault et Hiroshima mon amour, un spectacle de Christine Letailleur avec Valérie Lang. Quand Poutine a fait en sorte que les gouverneurs soient nommés (par lui) et non plus élus, le gouverneur a dû partir. Poutine a nommé un homme dont la culture n’est plus la priorité et le festival a disparu.

Revival Vertinski

Dans le hall du théâtre, un acteur, sur une estrade, s’assoit devant une table de maquillage comme on en trouve habituellement non dans le hall mais dans les loges du théâtre. Quelques traits noirs, une veste enfilée sur la chemise blanche, et le voilà qui empoigne le micro, accompagné par une pianiste en contre-bas. Albert Makarov, un des acteurs phares de la troupe permanente du Teatr-Teatr (42 acteurs sans compter les 12 danseurs et les 23 musiciens), chante des chansons d’Alexandre Vertinski (1889-1957). Belle voix, gestuelle précise, on est sous le charme. L’une des filles de ce chanteur célèbre en Russie, la grande actrice Anastasia Vertinskaia, nous avait un jour parlé longuement de son père lorsqu’elle était venue à Paris diriger un stage au Théâtre des Amandiers de Nanterre avec l’acteur Alexandre Kaliagine. C’était, je m’en souviens, dans le jardin du père de l’une des stagiaires,Valérie Dréville.

En France, Vertinski est injustement moins connu que Boulat Okoudjava et Vladimir Vissotsky. Sa vie est une légende. Trop bohème et fantasque, il fuit la Révolution bolchevique et commence une errance qui l’entraînera un peu partout sous un faux nom grec, passant dix ans à Paris, huit ans à Shanghai, dédiant l’une de ses chansons à Marlène Diétrich. Il revient dans son pays devenu l’URSS pendant la seconde guerre mondiale, se produit dans tout le pays qui est plus que vaste, meurt dans un hôtel de Leningrad entre les bras d’une prostituée, scène qui aurait pu être le thème de l’une de ses chansons peuplées d’artistes et de marginaux, bourrées d’amour, cinglées de blessures et nouées de nostalgie.

Vertinski avait une façon unique de détacher les mots, de nous les faire savourer. L’acteur fait de même. Sa voix grave nous accompagne jusqu’où commence la rue Sibirskaia au bord de la rivière Kama, large comme cinq fois la Seine. En longeant les quais, je demande des nouvelles du camp de travail Perm 36, l’un des derniers goulag dont un couple de personnes obstinées avait préservé les traces. Il n’a pas été fermé comme on me l’avait dit, mais « nationalisé », ce qui dans l’actuelle Russie n’est pas un bon signe. Causons littérature. Ossip Mandelstam est passé par Perm en 1933 sur le chemin de Tcherdyne avant ses années d’exil à Voronej. Perm ne manque pas de lettres : Tchekhov (qui y passa sur le chemin de Sakhaline en 1890 puis y revint en 1902) y aurait situé l’action de sa pièce Les Trois Sœurs (il en parle dans une lettre à Gorki). Boris Pasternak qui y vécut se serait inspiré de plusieurs sites de la ville (bibliothèque, restaurant) pour plusieurs scènes de son roman Le Docteur Jivago. Mikael Ossorguine, auteur du très beau texte Le Gardien des livres (éditions Interférences) y est né, y a fait ses études avant d’aller vivre à Moscou pour mourir en exil à Paris (en 1942).

Au-dessus du quai de la Kama se profile un édifice ocre et blanc : l’ancienne cathédrale de la Transfiguration, devenue, dans les années 30, un musée qui, comme tous les musées de province, contient des trésors, des tableaux signés Levitan, Serov et bien d’autres. C’est dans cette galerie nationale qu’est conservée une iconostase sculptée unique provenant d’un monastère du village de Pyskor et que l’on peut admirer au dernier étage, où sont conservés « les dieux de Perm », nom donné à une collection exceptionnelle de sculptures en bois des XVIIIe et XIXe siècles récupérés dans les églises orthodoxes des villages de la région. C’est sous ce titre, Les Dieux de Perm, que se donne un spectacle au Teatr-Teatr qui entend restituer les travaux dans la vie des villages d’autrefois et leurs chants. Démarche timide qui fait un peu penser au groupe de Gradzenice qui allait faire des collectes dans les villages polonais et offrait aux habitants une restitution théâtralisée et chantée.

Dans le train avec Lydia et Anna

Le train qui fait la ligne Minsk-Novossibirsk relie Perm à Ekaterinbourg en cinq heures et des poussières à une allure de sénateur. Départ à cinq heures du matin. Le jour se lève sans se presser sur des centaines de kilomètres de forêts enneigées. Tout semble lent, sans fin. Le roulis du train, les forêts, le jour qui peine.

Entre Perm et Ekaterinbourg © jpt Entre Perm et Ekaterinbourg © jpt

Avant de partir, j’ai reçu le livre de Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova, dont une version incomplète était parue il y a une vingtaine d’années. Je l’ai emporté. C’est à partir de la première édition de ces Entretiens qu’Isabelle Lafon avait mis en scène en 2014 et joué avec Johanna Korthals Altes cette merveille que fut Deux ampoules sur cinq (lire ici).Voici que paraissent ces Entretiens au complet traduits par Lucile Nivat (pour les années 1938-1955) et Geneviève Liebrich (pour les années 1956-1962), revus et complétés en annexe par les Cahiers de Tachkent traduit par Sophie Benech qui pilote et préface cette édition définitive aux éditions Le bruit du temps. L’histoire d’une exceptionnelle amitié.

13 juin 1952. Les deux amies se retrouvent après dix ans de séparation. Une brouille jamais élucidée pendant leur exil à Tachkent après leur évacuation de Leningrad. Lydia sonne, Anna ouvre, lui serre la main et la précède dans le couloir menant à une chambre étroite. Lydia est frappée par les cheveux argentés de son amie et ce n’est pas tout, « elle s’est empâtée, alourdie », même ses mains si fines autrefois sont devenues « épaisses, gonflées ». Les seules choses qu’elle retrouve : son regard, sa voix et puis ses silences. « Sans la moindre gêne, elle se tait, levant les yeux tantôt vers la fenêtre, tantôt vers moi. »

Anna se tait une nouvelle fois. Tout se renverse :

« Il s’est alors passé quelque chose d’étrange : en l’écoutant parler, je l’ai retrouvée, j’ai retrouvé son apparence d’autrefois. Pas seulement ses intonations ou son mouvement d’épaules indigné, ou ses paroles. Je n’ai même pas remarqué à quelle seconde m’avait été rendue sa physionomie d’avant, si familière. Les dix années sont envolées, elle n’avait pas changé du tout. Son nez aquilin, son maintien, sa frange, ses silences. Telle qu’elle était dans ma chambre place des Cinq-Coins, à Leningrad, ou chez elle dans la maison sur la Fontanka, ou dans mon isba de Tchistopol, ou à Tachkent. Telle qu’elle était, ou, plutôt, la même. Hors du temps, des maladies, des chagrins : Anna Akhmatova. »

10h15. Le train entre, à l’heure prévue, en gare d’Ekaterinbourg.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.