Julie Deliquet met tout le monde à table

Adaptant pour la scène le scénario du film de Desplechin « Un conte de Noël », et mariant six acteurs du collectif In vitro dont elle est la metteuse en scène attitrée avec six autres acteurs, Julie Deliquet retrouve l’élément qui ponctue tous ses spectacles : la table. Haut-lieu du convivial et du conflictuel. Magistral.

Scène  de "Un conte de Noël" © Simon Gosselin Scène de "Un conte de Noël" © Simon Gosselin
Une table. Repas de famille, de noce, de Noël, de retrouvailles. Repas où l’on met tout sur la table et pas seulement des mets à déguster. Les êtres aussi dégustent. Et se mettent à table. Il y a toujours une table où tout le monde prend place quelque part – souvent au centre – des spectacles de Julie Deliquet.

Un collectif d’acteurs

Il y a dix ans, c’était le cas lors de la découverte du collectif In Vitro avec Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce (2009). Suivirent La Noce (2011) d’après Brecht au Théâtre de Vanves (merci José Alfaroba), puis une « création collective dirigée par Julie Deliquet », Nous sommes seuls maintenant (2013), toujours à Vanves. Ces trois spectacles formant une formidable trilogie intitulée « Des années 70 à nos jours » (lire ici). Trilogie qui allait connaître un tour de piste supplémentaire en forme d’épilogue avec Catherine et Christian (fin de partie)

La table de "Vania" © Simon Gosselin La table de "Vania" © Simon Gosselin
(2015, lire ici). Les deux années suivantes allaient constituer une charnière pour Deliquet autour de Tchekhov. D’une part, Vania (2016) où elle travaille pour la première fois avec les acteurs de la Comédie Française (lire ici) sans le collectif, qu’elle retrouve pour Mélancolie(s) (2017) autour de deux autres pièces de l’inépuisable auteur russe (lire ici). La saison dernière, elle signait à nouveau avec la troupe du Français Fanny et Alexandre d’après le film de Bergman (lire ici).

Enfin, il y a quelques semaines, Julie Deliquet créait à la Comédie de Saint-Etienne Un conte de Noël d’après le film d’Arnaud Deplechin recentrant le scénario dans un lieu unique, le salon des Vuillard où, sur le côté, trône la table familiale, celle du repas et celle aussi où se déroule le spectacle que la famille a l’habitude de bricoler pour ce soir de Noël, double miroir, voire triple (Shakespeare fournissant, entre autres choses, les couronnes royales).

 A table !

Pour la première fois, Julie Deliquet réunit six membres historiques du collectif In Vitro, là depuis la trilogie : Julie André, Eric Charon, Olivier Faliez, Jean-Christophe Laurier, Agnès Ramy et David Seigneur. Et six acteurs indépendants recrutés pour le spectacle : Stephen Butel, Solène Cizeron, Marie-Christine Orry, Thomas Rortais, Hélène Viviès et Jean-Marie Winling. Pari risqué, pari hautement tenu. Tout au long de la soirée, il sera question d’une greffe, de l’introduction d’un morceau de corps étranger dans celui de la mère, Junon Vuillard. A la fin du spectacle, on ne sait pas ce qu’il en adviendra mais ce qui est sûr c’est que la greffe de corps étrangers sur le corps du collectif In vitro a pris et bien pris.

« In Vitro, c’est avant tout le désir de faire du théâtre en groupe. S’approprier le langage commun de la répétition et son terrain de recherche, le

La table de "Mélancolie(s)" © Simon Gosselin La table de "Mélancolie(s)" © Simon Gosselin
prolonger pour ramener le spectacle au plus près de nous. L’improvisation et la proposition individuelle s’inscrivent comme moteur de la répétition et de la représentation. L’acteur est responsable et identitaire de notre démarche à travers ses choix sur le plateau. Nous bousculons nos textes non seulement grâce à l’improvisation mais aussi grâce à l’entrée du réel. Ce travail d’investigation du réel a pour but de retranscrire au plateau cette captation du vivant, de maladresse du direct afin de s’approprier l’espace théâtral et de réduire au maximum la frontière avec le spectateur. (…) Nous ne fixons pas un corps théâtral sur un tuteur, nous le laissons monter dans une certaine anarchie naturelle qui tient grâce à son équilibre : le collectif », écrivait Julie Deliquet en novembre 2013 dans le programme de salle de Nous sommes seuls maintenant au Théâtre de Vanves. Ces lignes n’ont pas vieilli d’un iota. Mieux : Deliquet a su les distiller dans le corps collectif des acteurs du Français et et c’est aussi formidablement le cas avec la distribution composite d’Un conte de Noël où l’on reconnaît, ici et là, des accessoires des anciens spectacles, comme si le dernier né en était non la synthèse mais l’aboutissement voire l’apothéose.

Au bonheur des acteurs

Quel bonheur de voir de solides routiers des planches comme Marie-Christine Orry et Jean-Marie Winling (dans les rôles de Junon et Abel Vuillard) entrer avec délectation dans cette méthode de travail. Tout se passe dans leur salon-salle à manger devenu une sorte d’arène (ce que renforce la disposition bi-frontale du public), un étouffant huis-clos – même ceux qui le quittent y reviennent comme attirés par un aimant. Et ceux qui ne sont plus là, à commencer par l’enfant mort à six ans de la maladie dont est atteinte aujourd’hui sa mère, hantent la scène. C’est par la voix et le visage de cet enfant que tout commence.

La table de "Nous sommes seuls maintenant" © dr La table de "Nous sommes seuls maintenant" © dr
Deliquet retrouve dans le scénario de Desplechin ces frottements entre générations et ces déchirements familiaux qu’elle excelle à décortiquer ; ici, en particulier, l’opposition entre le frère aîné Henri (Stephen Butel) et sa sœur Elizabeth (Julie André), lui directeur de théâtre acculé de dettes plus ou moins frauduleuses et elle, auteur dramatique, les ayant épongées contre le bannissement de son frère. Ou encore ce qui se cache derrière le couple Ivan Vuillard, le plus jeune des fils (Eric Charon), et son épouse Sylvia (Hélène Viviès) et le rôle que jouera Spatafora (David Seigneur), l’ami d’enfance des fils Vuillard. Ou encore la chaîne qui relie l’enfant mort, Paul (Thomas Rortais) – le fils d’Elizabeth et de Claude (Olivier Faliez), un mathématicien ayant obtenu la médaille Fields –, Henri et Junon. Pour ne citer que quelques lignes de force de ce spectacle qui les multiplie et les fait se croiser.

Comme elle l’avait fait pour Fanny et Alexandre, Julie Deliquet exaspère la dimension théâtrale du scénario de Desplechin. Le hasard du calendrier veut que ce dernier présentera la semaine prochaine, avec les comédiens de la Comédie Française, sa vision d’une grande pièce de Tony Kushner, Angels in America. Souhaitons-lui de faire preuve d’autant de finesse et de maîtrise que Julie Deliquet dans la direction disons participative pour ce qui la concerne, de ses acteurs. C’est là le nerf de son théâtre – où chaque acteur sort grandi.

Un conte de noël a été créé à Saint-Etienne. Après différentes villes, le spectacle arrive à Paris au Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier, jusqu’au 2 fév ; puis du 5 au 9 fév au Théâtre de la Croix Rousse, Lyon, hors-les-murs au Radiant-Bellevue, en partenariat avec Les Célestins ; du 3 au 6 mars au Théâtre de Lorient, Centre dramatique national de Bretagne ; du 9 au 11 mars à La Coursive, Scène nationale la Rochelle ; du 31 mars au 3 avril au Théâtre Romain Rolland, Scène conventionnée de Villejuif.

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