Une brûlante pièce d’Ibsen par Sivadier, une pièce de plus de Mouawad par icelui

Un soir, on assiste à la Colline à la création de « Fauves », la nouvelle pièce de Wajdi Mouawad mise en scène par l’auteur et, le lendemain, on assiste à la première parisienne à l’Odéon d'une pièce d’Ibsen écrite en 1882, « Un ennemi du peuple », mise en scène par Jean-François Sivadier. Le spectacle le plus actuel n’est pas celui qu’on croit. Alchimie complexe du théâtre.

Scène de "Un ennemi du peuple" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Un ennemi du peuple" © Jean-Louis Fernandez
Fauves, la nouvelle pièce de Wajdi Mouawad qu’il met en scène sur la scène du Théâtre national de la Colline – établissement voué à la création contemporaine et que l’auteur dirige avec doigté –, est on ne peut plus mouawadienne, au point de paraître sinon une caricature de son écriture, du moins l’affolement de cette dernière, sa mise en vrille jusqu’à en donner le tournis.

On tourne, on tourne

Hippolyte (Jérôme Kircher), l’un des personnages principaux, est, comme Mouawad, un créateur. C’est un cinéaste obsédé par le tournage d’une scène de meurtre : une femme tue à coups de couteau l’homme qu’elle aime. Les acteurs jouent et rejouent la scène avec de légères variantes. Trois, quatre fois, c’est ainsi que commence le spectacle. Hippolyte reste insatisfait, et il en sera de même lorsqu’il visionnera les rushes à l’heure du montage. Cette scène réitérée est entrecoupée de plusieurs mini-scènes qui n’ont, au premier abord, rien à voir avec le tournage : Hippolyte est appelé au téléphone par son fils Lazare (Yuriy Zavalnyour) qui est au Kazakhstan (on comprendra plus tard qu’il est à Baïkonour où décollent les fusées russes) ; Hippolyte fait face à un notaire chargé du testament de sa mère qui vient de mourir ; etc. Un enchaînement de scènes qui bouscule la chronologie tout en semant, ici et là, des indices sans qu’on le sache vraiment. Comme toujours chez Mouawad, le dévoilement est progressif et ne va pas sans rebondissements qui peuvent apparaître involontairement comiques, comme ce fut le cas le soir de la première.

Première réplique de la pièce dite par Hippolyte à l’adresse du notaire : « Est-ce que vous êtes en train de m’annoncer que ma mère a eu d’autres enfants que moi ? » Les lecteurs et spectateurs habituels de Wajdi Mouawad comprennent qu’il y a anguille sous roche, du moins une piste à creuser derrière cette réplique apparemment anodine. La suite le prouvera. Sauf que, théâtralement, tout ce début de spectacle crée une pénible impression d’entassement. Une fois n’est pas coutume, l’excellent décorateur Emmanuel Clolus (assisté de Sophie Leroux) propose une solution, certes pratique, mais guère seyante.

Cette scène du meurtre n’en finira pas de bégayer. Comme le spectacle. Elle est un symptôme, mais de quoi ? La plupart des pièces de Mouawad connaissent la réponse : elle est le symptôme d’un secret, d’un non-dit ancestral, ici d’un pacte, qui gît au cœur d’une famille et même de deux, une histoire, non sans surprises, qui nous fera aller de France au Canada avec une petite escale au Maroc.

Scènes primitives

Comme souvent chez Mouawad, un secret peut en cacher un autre, ainsi celui de Rosa (Julie Julien) qui, jeune étudiante, a assisté à une scène atroce, d’une violence extrême, et s’en voudra sa vie durant de ne pas être intervenue. Une scène qui fait écho à celle décrite par l’auteur Wajdi Mouawad dans le programme : « Pour moi, le surgissement de cette violence, renvoie à ce matin du 13 avril 1975, où jouant sur le balcon de notre maison de Beyrouth, j’ai assisté au mitraillage d’un bus de civils palestiniens par les milices chrétiennes. J’étais sur un tricycle rouge et c’est avec ce tricycle entre les jambes que, debout, j’ai vu se dérouler la brutalité de cette scène. Le rapport entre le tricycle, l’enfant, le bus, les miliciens et les morts, crée une violence qui surgit de l’extérieur. Je ne connaissais ni les morts, ni les miliciens, pourtant cet événement m’a radicalement transformé. »

Il y a donc un pacte ancien (noué entre deux femmes interprétées par Lubna Azabal et Norah Krief) et gardé secret, comme il y a un coupable dans ces romans policiers qui nous promènent durant bien des pages avant de toucher au but dans les dernières pages (n’en disons donc rien). A ce nœud s’agrègent d’autres nœuds, d’autres secrets.

C’est comme une ronde : dès qu’on entre dedans, on n’en sort plus. Toute la pièce décline le verbe tourner et ce qui s’ensuit, depuis le tournage du film au début du spectacle jusqu’à la scène finale où Lazare, fils du cinéaste Hippolyte, embarqué dans un vaisseau spatial, tourne autour de la terre, en passant par d’autres surprises circulaires qui donnent le tournis au spectateur d’autant que l’incessant désordre chronologique joue les trouble-fêtes en accentuant le tourbillon. Certains y verront peut-être une virtuosité, d’autres – j’en suis – seront assez vite lassés par cette construction qui tombe dans l’artifice formel. Trop, c’est trop. Il y a là comme un moteur en surchauffe formant un écran de fumée.

Des mots et des fables

De plus, comme souvent chez Mouawad qui aime trop les mots pour ne pas en remettre une couche, on passe du pire au meilleur. Contentons-nous d’évoquer deux répliques, presque voisines, à la toute fin de la pièce. Dans sa station spatiale, Lazare s’adresse à sa famille qui l’observe depuis la Terre avec des mots encore plus lourds et sentencieux que ceux d’Armstrong ayant posé un pied sur la lune : « Je vous vois ! Je vous vois dans le mouvement sans fin de ce qui nous dépasse, plan séquence d’un film qui s’évanouit à jamais. Je regarde la bleuité de la Terre si seule dans ce tombeau terrible, larme vibrante dans la glace noire des galaxies, et je pense à toutes les vies qui y sont passées et celles qui y passeront encore. Papa, maman, j’ai contre mon cœur les fragments de nos douleurs et elles emplissent le vide qui est là. Je suis au bout de ce qui est possible dans l’immensité la plus immense et pourtant je suis traversé par les souvenirs qui me sont les plus intimes : les petits-déjeuners le dimanche en pyjama, quelques châteaux de sables aux plages des vacances, etc. ».

Peu avant, Edouard (Hugues Frenette), le demi-frère d’Hippolyte, s’adresse à ce dernier en lui proposant un sujet de film, et là, on se régale : « C’est l’histoire d’un gars qui habite dans une maison qui donne sur la mer. Il est né là. Enfant, il se dit que ça va être parfait parce que toute sa vie il va pouvoir profiter de la lumière, de la vue et des baignades. Puis, un jour, il apprend qu’un gros projet immobilier va se construire et que tout ça, ce bonheur-là, va être gâché. Alors il décide de se battre et, de procès en procès, de démarches en démarches, il essaie d’arrêter le projet immobilier. Il s’implique, années après années, il se dépense, il passe son temps dans les palais de justice, il rencontre des gens, il fait des pétitions et les années passent, il n’est jamais allé se baigner, il n’a jamais pu profiter de la vue, contempler le coucher de soleil et le voilà devenu vieux. Même s’il a fini par gagner, qu’il a réussi à empêcher le projet immobilier d’avoir lieu, il n’a profité de rien. Le bonheur est passé. Ce gars-là, est-ce qu’il aura raté ou réussi sa vie, penses-tu ? » Belle fable. Mouawad est un bon fabricant d’histoires mais ses élans poétiques sont trop souvent imbibés d’eau de rose.

Mise en questions

La question que pose Edouard, c’est celle que posait déjà Ibsen dans Un ennemi du peuple, pièce caméléon que réactivent avec force, brio et à-propos la mise en scène de Jean-François Sivadier, la collaboration artistique de Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit, les acteurs, le décor, la nouvelle traduction d’Eloi Recoing. On retrouve le noyau dur des acteurs – mais non des actrices – familiers des spectacles de Sivadier : Nicolas Bouchaud (Tomas Stockmann), Vincent Guédon (Peter Stockmann), Cyril Botherel (Capitaine Hoster, Morten Kill). Partie en villégiature chez Mouawad, Norah Krief n’est pas là ; en revanche Agnès Sourdillon (Katrine Stocskmann) fait avec honneur son entrée dans la famille. Dans le rôle de Petra (la fille de Tomas Stockmann et de sa femme Katrine), par son jeu rythmique et physique et sa présence affirmée, Jeanne Lepers donne une force inaccoutumée à son personnage. C’est toujours l’une des forces des spectacles de Sivadier : ne jamais laisser de côté les personnages secondaires, les mettre au centre du jeu. Et, par ailleurs, laisser un vaste champ de manœuvre aux acteurs (il en fut et reste un, remarquable).

Scène de "Un ennemi du peuple" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Un ennemi du peuple" © Jean-Louis Fernandez
Sivadier cite en exergue à son spectacle deux questions extraites d’une œuvre de Max Frisch (auteur toujours bon à relire) intitulée Questionnaires :

« - Si vous aviez le pouvoir d’ordonner ce qui aujourd’hui nous paraît juste, l’ordonneriez-vous contre l’opposition de la majorité ? Oui ou non ? Pourquoi non si cela vous paraît juste ? »

« - Haïssez-vous plus facilement une collectivité ou une personne déterminée ? Préférez-vous haïr seul ou au sein d’une collectivité ? »

Profitons-en pour glisser une autre question, la dixième d’un questionnaire en cours que posent en ce moment Sonia Chiambretto et Yoann Thommerel aux spectateurs, artistes et personnel du Théâtre national de Strasbourg qui aura cent ans en 2068 : « Parvenez-vous à citer une pièce au moins relevant d’un théâtre d’anticipation ? »

Un ennemi du peuple, texte insolent d’Ibsen, insolemment servi par la mise en scène de Sivadier, répond à ce faisceau de questions en les agitant haut et fort. C’est une pièce follement ibsénienne en ce sens qu’elle travaille au corps, avec un stylo en forme de bistouri, les valeurs de la société bourgeoise, on dirait aujourd’hui : libérale. Combien de répliques du bailli (préfet) Peter Stockmann clignotent avec les dires, les poses et les postures de la Macronie and Co en matière d’écologie et de management, vecteurs au cœur de la pièce, et partant à propos du bien-être social ?

Révéler ou cacher ?

Peter et son frère Tomas sont faits pour s’entendre. L’un dirige les bains de la ville (sa principale ressource et source d’emplois), l’autre soigne les curistes. C’est du gagnant-gagnant et les actionnaires des bains se frottent les mains. Sauf que Tomas, médecin solitaire et consciencieux, étonné par les maladies contractées par les curistes, fait analyser les eaux thermales. Il vient d’avoir le résultat quand commence la pièce : elles sont pourries, dangereuses et c’est dû au système de canalisations construit au plus vite pour être à moindre coût. Révéler cela dans « Le Messager du peuple », le journal local, c’est ouvrir la boîte de Pandore qui conduirait à une fermeture des bains pour au moins deux ans (le temps des travaux).

Révéler ou cacher ? Les eaux ne sont pas seules à être pourries, bien des consciences le sont aussi. Le directeur du journal prêt à révéler les faits en publiant un article écrit par Tomas Stockman reculera car cela lui couperait les budgets publicitaires de la ville qui sont nécessaires à sa survie. Le parti des petits propriétaires qui a horreur du scandale et des positions tranchées ne veut pas que la manne de la ville soit ainsi salie et suspendue durant deux ans. Le préfet qu’est Peter, le frère du docteur, mène le bal en déplaçant le problème : certes les eaux sont source de maladie, il ne le nie pas mais il faut être réaliste : comme les actionnaires ne veulent pas payer les travaux ou, plus exactement, comme le dit le préfet à l’impeccable langue de bois, comme les actionnaires « ne sont pas en état de consentir des efforts supplémentaires », ce sont les contribuables qui devront rembourser « l’emprunt » que contractera la ville, est-ce bien raisonnable ? etc. Tout en riant de ce ballet de voltefaces et des fines manœuvres du préfet qui joue toujours avec un coup d’avance face à un frère idéaliste, pugnace mais aussi naïf, le spectateur pense amiante, glyphosate, Round up, sang contaminé, laboratoire Servier, lobbying auprès des décideurs, abeilles, etc. Et voit dans le docteur Tomas Stockman un lanceur d’alerte. Alors il rit de plus belle. Chez Ibsen, la cruauté et le rire atroce vont de pair.

La « majorité compacte »

Sur fond de gilets jaunes (jamais évoqués, mais travaillant en sous-mains la représentation), Ibsen et son chargé de com’ Sivadier accordent une large place au dialogue des frères Stockmann avec « l’opinion compacte » (magnifique expression d’Ibsen) à l’acte IV. On se retrouve dans une maison du capitaine Hoster où se réunit « une assemblée nombreuse de citoyens de la ville, de toutes conditions ». Sivadier et ses acteurs amorcent là un virage qui va agglutiner cette assemblée à une autre, celle du public de la salle du théâtre où nous sommes, et cela se fait presque naturellement dans un décor magnifiquement évolutif (Christine Tirole et Jean-François Sivadier).

Le préfet, avec habileté, met la « majorité compacte » dans sa poche. Alors le docteur Tomas Stockmann s’en prend à cette majorité-là, qui est « le pire ennemi de la vérité et la liberté », et poursuit : « la majorité a le pouvoir – hélas – mais elle n’a pas raison. C’est moi qui ai raison, moi et quelques autres hommes isolés. La minorité a toujours raison. » La « majorité compacte », insiste-t-il, « empoisonne les sources vitales de l’esprit et contamine le sol sous nos pieds. » Y a-t-il des agriculteurs utilisateurs de pesticides dans la salle ?

Stockmann est-il un ennemi du peuple ? Nicolas Bouchaud montre à merveille la complexité de son personnage, tour à tour clairvoyant, utopiste, populiste voire fasciste quand, désavoué par la population de la ville, il en vient à parler, presque seul contre tous, d’extermination. Tout son art comme celui de ses camarades consiste alors à retourner les questions de la pièce (et celles énoncées plus haut) vers le public, d’aller plus loin avec lui en puisant dans des textes qu’Ibsen n’a pas pu connaître comme ceux de Günther Anders (auteur de L’Obsolescence de l’homme). Du théâtre citoyen ? Du théâtre. Puisant dans son vieux fonds de commerce et ses fondamentaux.

Etonnant de constater comment cette pièce vieille de plus d’un siècle semble avoir été écrite par Ibsen hier matin dans une furieuse urgence et surfer sur la vague d’un théâtre citoyen. Alors que la nouvelle pièce de Wajdi Mouawad semble flotter dans un temps indéterminé et un espace qui, bien que plus vaste, semble plus étriqué.

Fauves de Wajdi Mouawad, Théâtre national de la Colline, du mar au sam 19h30, dim 15h, durée : quatre heures avec entracte, jusqu’au 21 juin. Le texte de la pièce paraîtra à la rentrée chez Actes Sud-Papiers.

Un ennemi du peuple d’Ibsen (nouvelle traduction d’Eloi Recoing publiée chez Actes Sud-Papiers, 128 p., 15€) au Théâtre de l’Odéon, du mar au sam 20h, dim 15h, jusqu’au 15 juin. Puis tournée d’oct 19 à janv 20 : Lille, Châtenay-Malabry, Lyon, Dunkerque, Clermont-Ferrand, Perpignan, Strasbourg, Angers, Luxembourg, Marseille, Saint-Quentin-en-Yvelines.

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