Festival d’Avignon : cap au Py pour « Les Parisiens »

Le directeur du Festival d’Avignon Olivier Py revient avec une nouvelle pièce, « Les Parisiens », d’après son roman éponyme. Son écriture généreuse jusqu’à être verbeuse jette un regard caustique sur un milieu qu’il connaît bien et dont il est l’un des héros. Dieu et Sexe, les meilleurs potes de Py, sont embarqués dans l'aventure pour le meilleur et pour le pire.

scène de=u spectacle  "Les Parisiens" © Christophe Raynaud de Lage scène de=u spectacle "Les Parisiens" © Christophe Raynaud de Lage
Sur la scène, le décor représente (gigantesque reproduction photographique) la façade d’un immeuble haussmannien comme il en existe beaucoup à Paris dans les quartiers dits beaux. Un décor qui est une machine à jouer : des portes assurent le ballet des entrées et sorties et l’immeuble se décompose en morceaux comme un jeu de cubes pour mieux recomposer l’espace. Beau travail de Pierre-André Weitz, collaborateur habituel de l’auteur-metteur en scène Olivier Py, qui adapte au théâtre en 4h30 son épais roman grand format de 540 pages Les Parisiens. Le spectacle a été répété dans son décor et a su en tirer les bénéfices ludiques et rythmiques.

Histoire d’une servante

Salle et scène sont allumées pendant que les spectateurs prennent place sur le gradins de la Fabrica. Au milieu de la scène, une ampoule reste allumée elle aussi, fichée au bout d’une pique. C’est une servante, la loupiote qui veille dans le théâtre quand ce dernier est éteint. Présentement, la servante ne sert donc à rien puisque tout est allumé. C’est un signe, un clin d’œil comme il va en exister souvent dans le (trop) long spectacle qui va suivre.

Comment, en effet, ne pas penser à La Servante, la première grande pièce d’Olivier Py (après quelques pièces courtes souvent savoureuses), créée en 1995 ? Un spectacle qui durait 24 heures, une révélation. Je me souviens avoir parlé de « chef-d’œuvre » et je ne le regrette pas, c’en est un et sans doute La Servante reste à ce jour la meilleure pièce d’Olivier Py. Une pièce débordante d’amour pour le théâtre, le romanesque, et dépourvue de toute posture (écrivain engagé pour la Bosnie, poète dramatique officiel auto-proclamé, néo-Claudel, fou de Dieu, porte-parole de lui-même et de la profession, etc.) contrairement à la plupart des pièces qui allaient suivre.

Tout a été très vite. Deux ans après La Servante, voici l’ancien élève du Conservatoire nommé directeur du Centre dramatique d’Orléans, dix ans passent et le voici directeur du Théâtre de l’Odéon, le top du top. Il souhaite y rester mais Sarkozy le vire sans ménagement pour nommer Luc Bondy à sa place, et de façon tout aussi expéditive et arbitraire, quelques jours plus tard il nomme Py à la direction du Festival d’Avignon où il vient d’être renouvelé jusqu’en 2021.

Py avec un P comme Personnage

A la fois victime et vainqueur, courtisé et courtisan, Py est devenu un personnage de la République. Il y a quelques jours, un soir de première à la Cour d’honneur du Palais des papes, à la fin du spectacle, on le voyait courir dans les travées avec son écharpe blanche et ses cheveux semble-t-il gominés, pour rattraper la nouvelle et discrète ministre de la Culture. Cela aurait pu être une scène des Parisiens.

Py est devenu un personnage d’Olivier, un de ces notables culturels, fonctionnaires ou artistes ou les deux, dont il dresse une savoureuse liste non exhaustive au début du spectacle et pages 80 à 85 de son roman. Il crache joyeusement dans la soupe qui l’a nourri, c’est tout de même beaucoup plus drôle que les ruminements de la bande à aigris et mal baisés.

Précisons que dans le spectacle Les Parisiens, le « directeur du Festival d’Avignon » entre dans la boucle du jeu de massacre, ce qui n’est pas le cas dans le roman. Py sait de quoi il parle puisque l’auteur qu’il est, n’a, à la fin des fins, qu’un seul sujet : lui-même, qu’il décline à travers une foultitude de personnages. Et pas seulement dans Les Parisiens, ceux du jeune auteur-metteur en scène Aurélien et de son double mystique Lucas.

La servante avec son piquet dressé et, au bout, sa lumière jaillissante, c’est aussi un symbole phallique, nous dirait La Psychanalyse pour le nuls, mais tout autant un appel irrésistible vers la lumière divine, nous expliquerait le manuel Dieu en dix leçons. De fait, le théâtre, le sexe (option homosexualité mais pas seulement) et Dieu sont les trois mamelles du théâtre d’Olivier Py. Le temps, la réussite y ont ajouté le pouvoir politique qui semble avoir remplacé le pouvoir familial (qui vit son apothéose dans une autre belle pièce de Py, Les Illusions comiques où triomphait Michel Fau dans tante Genevière avant que l’acteur ne trace sa propre route).

Théâtre, mon beau miroir

Tout se mêle évidemment : pas de politique sans sexe, sans théâtre et sans messe. Les backrooms de Py, ses enculages de mouches et de chien m’ennuient, son soutien aux féministes du sexe peine à rivaliser avec les actions inventives des Femen, ou les livres de Judith Butler son Dieu en kit et ses savonnettes de transcendance me font bailler (tout cela renvoie au piquet bon nombre de pages du roman et de minutes du spectacle). Reste le théâtre, mon beau miroir. 

« Toi, tu demandes au théâtre de restaurer la justice, d’être l’absolu, la vérité, l’Ethique, la transcendance. Et, bien sûr, en laissant Dieu en dehors du coup, sinon pas besoin de théâtre. Dieu est plus grand que le théâtre, et le théâtre est aussi incertain que Dieu ; qui nous prouve que le théâtre existe. Il faudrait que le théâtre prouve l’existence du divin en laissant Dieu aux vestiaires. Ce n’est pas possible. Alors il faut le faire puisque c’est impossible », dit la vieille actrice Catherine éméchée (un mélange de champagne et whisky bu dans un vase) au jeune Aurélien. Catherine est ivre d’alcool, on lui pardonne son babil infini (je n’en cite que quelques lignes), Olivier Py est ivre de son écriture, c’est moins pardonnable. Il semble croire que tout ce qui coule au bout de ses doigts est de l’or, il a tort, la rature n’est pas une pénitence, c’est une vertu (pour rester dans son registre).

Comme toujours, face à une pièce qui tire trop sur la corde de ses mots, le canot de sauvetage, ce sont les acteurs. Quelle joie de retrouver la grande Mireille Herbstmeyer, qui fut l’actrice fétiche de Jean-Luc Lagarce et que Py aime distribuer. Elle est Catherine la grande tragédienne, dont la regrettée Christine Fersen est le modèle (c’est explicite dans le roman), personnage tourmenté, ruiné et magnifique d’une tragédienne qui aurait voulu être une révolutionnaire et que l’actrice porte au pinacle. Elle interprète aussi Jacqueline, la bourgeoise entremetteuse, celle qui manipule, influence et mène la danse des nominations ministérielles pour pousser le pion de son petit protégé, le jeune Aurélien (Emilien Diard-Detoeuf, au corps très élastique d’Arlequin, comédien solaire).

bander à mort

L’intrigue principale du roman tourne autour de la nomination d’un nouveau directeur à l’opéra à l’heure où le ministre de la Culture est sur un siège éjectable et, parallèlement, l’intrigue suit la carrière ascensionnelle d’Aurélien, jeune auteur et metteur en scène. Toutes les ressemblances avec des personnes ayant réellement existé sont recevables et vraisemblables. Le pendant de Jacqueline est Laurent (inspiré à l’évidence par Pierre Bergé) joué par un des acteurs resté fidèle à Py, Philippe Girard, qui interprète plusieurs rôles avec maestria.

"Les Parisiens", autre scène © Christophe Raynaud de Lage "Les Parisiens", autre scène © Christophe Raynaud de Lage
Tandis que l’intrigue se complique et que l’on va de rebondissements en rebondissements, meurt Catherine alias Christine la grande tragédienne de la Comédie Française. Et Py écrit un hymne au théâtre en forme d’oraison funèbre qu’il met (dans le roman) dans la bouche de l’administrateur de la maison de Molière :

« Elle n’entrait pas en scène, elle apparaissait. Sa chevelure rousse, sa haute stature et sa voix mâle étaient à la fois l’expression de l’élégance la plus aristocratique et de la rage de tous les prolétariats. Elle était une reine et une charretière, parfois une charretière qui parle comme une reine. Et son français était à la fois le plus académique, la beauté focalisante de son phrasé semblait toujours citer du Ronsard et, en même temps, magiquement concret, trivial et contemporain, car elle savait que nos sources littéraires sont autant Rabelais que la Pléiade. » Etc., etc. Oraison que vient cisailler Jacqueline d’une oraison « concise » » et « personnelle » qui tient en une phrase. « Elle était insupportable, alcoolique, méchante et folle. » Py aime ces jeux de miroirs et de massacres. Il peut en écrire des kilomètres sans débander. Sans débander ?

L’âge venu, la mort prend de plus en plus de place dans l’œuvre de Py, non plus comme figure mais comme expérience. Avec son corollaire farcesque : l’homme vieillissant qui n’arrive plus à bander. La servante du théâtre, elle, revient après l’entracte, elle bande toujours, elle est raide, elle a le bout du gland illuminé.

Avignon, la Fabrica, 15h, jusqu’au 15 juillet.

puis les 2 et 3 septembre au Théâtre de Liège, les 26 et 27 mai 2018 au Théâtre du Gymnase à Marseille puis du 1er au 3 juin au Théâtre de la Ville (Espace Cardin) à Paris.

Le roman Les Parisiens est paru en juin 2016 aux éditions Actes Sud, 540 p., 22,80€.

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