Les théâtres sont fermés au public, que faire?

Devant le gouffre abyssal dans lequel sont plongés les théâtres fermés mais au travail, bon nombre de spectacles prêts ou en répétition risquent leur survie tandis que les théâtres cherchent à garder le contact avec le public. Lectures, jeux, voire ce succédané fallacieux qu’est la captation, etc. Analyse et inventaire.

"Elvire Jouvet" filmé par Benoit Jacquot avec Philippe Clevenot et Maria de Médeiros © capture d'écran "Elvire Jouvet" filmé par Benoit Jacquot avec Philippe Clevenot et Maria de Médeiros © capture d'écran
Naguère, des irréductibles comme Roger Planchon ou Jerzy Grotowski refusaient mordicus que l’on filme leurs spectacles. Pour eux, ces derniers n’existaient que dans le présent de la représentation, le corps-à-corps des acteurs sur la scène et le dialogue silencieux mais intense entre la scène et la salle. Les traces qu’il nous reste de leurs spectacles vont du parcellaire au légendaire. Internet, la vidéo et les nouvelles technologies ont depuis changé, en partie, la donne. Même s’il reste, fort heureusement, des irréductibles.

Film et captation, faut pas confondre

Sur le site du Théâtre du Nord, son directeur, le metteur en scène Christophe Rauck, salue la mémoire de Jean-Pierre Vincent et les spectacles signés de sa main venus à Lille qui ont jalonné toutes ces années. Sa disparition, comme celle précédemment de Patrice Chéreau, « nous laisse orphelins », écrit Rauck. Et il ajoute : « Il nous reste les captations et le souvenir de ses spectacles présentés au Théâtre du Nord. » Les captations ?

Rares sont les spectacles qui ne font pas aujourd’hui l’objet d’une captation. Encore faut-il s’entendre sur ce mot au dos large et sur l’usage qui est fait des captations. Sur le site « theatrecontemporain.net », il est annoncé « plus de 100 captations en accès libre ». Le mot captation recouvre ici des réalités bien différentes. A commencer par des films à part entière qui ne sont nullement des captations.

C’est, par exemple, le cas de Voyage en pays lointain, un film d’Isabelle Marina qui suit Joël Jouanneau travaillant en 2002 avec de jeunes élèves sortant du Conservatoire autour de la pièce de Jean-Luc Lagarce Juste la fin du monde et filme tout autant Jouanneau dans son rapport avec Lagarce qu’il n’a rencontré qu’une fois dans sa vie. Autre exemple, Hamlet Kebab de Rodrigo Garcia. Présenté comme une « pièce d’actualité » par le Théâtre de la Commune : ce n’est nullement une pièce jouée sur une scène mais bel et bien un film extravagant tourné (en 2016) dans les rues et surtout dans un kebab d’Aubervilliers avec des comédiens amateurs.

Autre film en accès libre, signé Benoît Jacquot, Elvire Jouvet 40. Le cinéaste ne filme pas une représentation du magnifique spectacle de Brigitte Jaques (créé en1986) à partir de quelques cours de Louis Jouvet donnés au Conservatoire en 1940 (ils ont été pris en notes et publiés après sa mort), en se concentrant sur la scène du Dom Juan de Molière où Elvire vient dire adieu à celui par qui elle a été séduite et qui l’a délaissée (le fameux « Me ferez vous la grâce Dom Juan de bien vouloir me reconnaître... »). Tout le travail est concentré sur cette tirade dont Jouvet dit qu’elle est « la plus extraordinaire du théâtre classique ». Louis Jouvet est interprété par Philippe Clevenot qui ne l’imite pas mais le réinvente, c’est foudroyant de puissance et de finesse. Tout joue : le moindre regard, le moindre mouvement des doigts, la moindre intonation… Jouvet-Clevenot adresse à la jeune élève Claudia-la jeune Maria de Medeiros qui a la partie difficile, voire diabolique, de mettre en acte dans son corps et sa voix tout ce que lui dit Jouvet (« c’est une somnambule qui entre dans un état d’égarement ») et n’a de cesse de traquer « le sentiment », mot que Jouvet-Clevenot répète à l’envi, tout en jouant la maladresse. La caméra de Jacquot va de l’un à l’autre, caressant les regards, les mouvements avec ici et là des travellings d’une rare justesse. Benoît Jacquot a eu aussi cette lumineuse idée de filmer non une représentation du spectacle dans un théâtre mais d’en reconstituer un qui en est comme l’essence : quelques rangs vides devant une scène avec une table pour le professeur. C’est à la fois une leçon de théâtre et une leçon de cinéma. Un film qui sort du temps, tourné dans un noir et blanc qui l’historicise, l’éloigne de l’époque (1987) où le film a été tourné et le ramène au début de l’année 40, quand Jouvet donnait ses cours. Si on ne peut pas voir ou revoir ce film sans être bouleversé, c’est aussi parce qu’on y voit une jeune actrice en devenir et déjà fort douée que l’on allait retrouver par la suite. Et, plus encore, parce que Philippe Clevenot est mort (en 2001) et que ce film fait revivre cet acteur exceptionnel. Ce n’est pas un exemple unique de la force du cinéma quand il tombe amoureux du théâtre, mais c’est le plus emblématique.

Du bon usage de la captation

Cela nous indique aussi, par la bande, ce qu’est, devrait être, la vertu première et peut-être unique de la captation d’un spectacle : plus les années passent, plus elle témoignera, plus elle deviendra un document, une archive, plus elle sera précieuse. Mais sa valeur immédiate est problématique, douteuse, trompeuse. Comme on le fait des grands crus de Bordeaux, on devrait conserver les captations sinon dans des caves, du moins dans des armoires fermant à clef et ne pas les visionner avant qu’elles aient vieilli. La mort de ceux qui y figurent, sur scène ou en coulisse, accélère leur vieillissement et donc, si l’on ose dire, les bonifie. Plus elles s’éloignent du présent, mieux elles se portent. Le temps atténue les défauts irréductibles des captations car, quoi qu’on fasse, elles assassinent l’espace et annulent le regard mouvant du spectateur assis dans la salle.

C’est particulièrement le cas pour les spectacles qui convoquent sur le plateau des scénographies complexes et des distributions nombreuses. On a beau multiplier le nombre de caméras, les axes de prises de vue, changer de focales, on a beau jouer le jeu du public présent dans la salle, manque l’essentiel : la présence, le parfum, l’air des acteurs et de la scène, la respiration de chaque spectateur dans son écoute propre, les variations de la lumière et des sons, la vibration au présent de la représentation.

Le montage des images engrangées par les caméras, passant d’un gros plan à un plan général, du côté cour au côté jardin, nous impose son regard. La captation fige et brouille la représentation.

Prenons un exemple récent : Le Jeu des ombres de Valère Novarina dans la mise en scène de Jean Bellorini, le nouveau directeur du Théâtre national populaire. C’est un spectacle important, dans tous les sens du terme, y compris en ce qui concerne le décor et le nombre d’actrices et d’acteurs présents sur le plateau. Le spectacle devait ouvrir le Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur et je me faisais une joie d’y assister. Le festival a été annulé. Le spectacle a été présenté en octobre à Avignon lors de la semaine d’art, à la Fabrica. Je n’y étais pas. J’escomptais le voir aux Gémeaux à Sceaux ces jours-ci, mais le confinement a tout foutu par terre. Entre-temps, France Télévision a capté le spectacle à Villeurbanne (là où il a été répété) en y mettant des moyens techniques importants. J’ai commencé à regarder cette captation. Espérant tout de même voir le spectacle ici ou là dans le cours de la saison, j’ai préféré arrêter. Non pas que le spectacle soit décevant, non pas que la captation soit mal faite, mais, comment dire... c’est encore trop récent.

A l’inverse, on peut avoir envie de visionner la captation d’un spectacle que l’on a vu et aimé, pour en ranimer le souvenir devenu en partie imaginaire. C’est le cas du spectacle (en libre accès également) Re : Walden de Jean-François Peyret que j’avais fortement apprécié lors de sa création au Théâtre national de la Colline en 2014. Il a fait l’objet d’une captation qui, malgré la bonne volonté de ceux qui l’ont faite, massacre le spectacle en cisaillant l’espace où la chorégraphie visuelle des mots, qui tient un rôle déterminant, est comme mutilée.

Philippe Clevenot  dans "Elvire Jouvet" filmé par Benoit Jacquot © capture d'écran Philippe Clevenot dans "Elvire Jouvet" filmé par Benoit Jacquot © capture d'écran
Des spectacles où la danse, la musique et la plastique occupent une place bien plus importante que celle donnée au jeu des acteurs, tiennent souvent mieux la distance. C’est, par exemple, le cas pour deux spectacles très éloignés l’un de l’autre, la re-création d’Einstein on the beach de Bob Wilson en 2012 (longtemps après la création en 1976) et A mon seul désir de Gaëlle Bourges (2015), deux captations également en libre accès. C’est aussi souvent le cas des captations faites à partir de spectacles qui se limitent à un ou deux acteurs dans un environnement scénique simple. La plupart des spectacles de Philippe Caubère sont ainsi visibles et appréciables en DVD pour qui veut les découvrir ou les retrouver.

Bernard-Marie Koltès et Jean-Luc Lagarce ont en commun d’être en partie venus au théâtre via l’émission « Au théâtre ce soir » à la télévision avec une admiration commune pour la star du genre Jacqueline Maillan qui y apportait sa folie. Si ces spectacles (essentiellement des pièces de boulevard) passaient la rampe cathodique, c’est que le décor sommaire était sans profondeur et que, dans cet espace, plat comme un écran, pouvait s’inscrire et se distinguer ce qui en constituait la substantifique moelle : les acteurs. Une caméra pour cadrer l’espace dans son ensemble, deux caméras pour les plans rapprochés et le tour était joué. L’efficacité du procédé perdure. Ainsi sur le site du Théâtre de la Porte Saint-Martin, on peut se régaler en voyant un spectacle « capté » par France Télévision (pour son cycle « Au théâtre chez soi »), La Dame de Chez Maxim de Feydeau dans la mise en scène efficace de Zabou Breitman avec une distribution au top (Léa Drucker, Micha Lescot, André Marcon, etc.) et un décor unique sans caractère mais fonctionnel.

La captation est entrée dans les mœurs des théâtres et plusieurs sites, pas tous (du TNS au Théâtre de la Bastille, on s’y refuse), proposent quelques captations en streaming (gratuitement) de spectacles plus ou moins récents. Sur le site du Théâtre national de l’Odéon on peut ainsi voir Derniers remords avant l’oubli de Lagarce dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent (en 2004) dont on a du mal à réaliser qu’il n’est plus là.

Maintenir le lien avec les spectateurs

Aujourd’hui, dans cette période étrange où les cavistes et les boucheries sont ouverts et les librairies closes, où les salles de spectacles sont interdits de public mais non de répétitions, nombre de théâtres essaient, tant bien que mal, de garder le contact avec le public (éditos, entretiens avec les artistes, etc.) et remplir le vide par la voie facile mais glissante des captations, via leur site, leur page Facebook, etc.

Wajdi Mouawad est l’un des rares à aller plus loin. Pour lui, la décision est claire et sans appel : « Nous faisons le choix de ne pas passer par la mise en ligne de captations de spectacles », écrit-il dans un texte mis en ligne ce jour. Cela au nom de ce qui importe le plus au directeur du Théâtre national de la Colline : « le lien réel entre celui qui parle et celui qui écoute ». Ce lien va toutefois se concrétiser à travers différentes initiatives mettant à contribution les artistes (comédiens, auteurs, etc.) et les spectateurs. Cela va d’une parole qui, de bouche en bouche, galope autour de la planète pour donner des nouvelles du monde, à un « cadavre exquis » passant par la vidéo ou un jeu téléphonique, « Bouche-à-oreille », dont on tirera le fil d’un interlocuteur à l’autre sur un mode du type maraboutboutdeficelleselledecheval. Ou encore cette belle proposition de « papiers brodés » pour « recoudre le lien que la terreur cherche à défaire ». La règle est simple : « Chaque personne inscrite recevra par voie postale un mot à broder, accompagné d’un fil de coton, d’une aiguille et du mode d’emploi. Elle pourra profiter du temps du confinement pour réaliser son ouvrage, sans jamais savoir à quel mystérieux écrit appartient son mot. Lorsqu’il sera à nouveau possible de se déplacer et de se réunir, les brodeurs et brodeuses seront conviés au théâtre pour assembler chaque mot et reconstituer le texte, qu’ils feront ainsi renaître collectivement » (plus de détails sur le site de la Colline).

Dans une « époque si trouble et si séparante », selon les mots du boss Eric Ruf, la Comédie-Française vient, elle, de lancer « Comédie d’automne », un programme uniquement en ligne. Après une soirée d’ouverture chaque semaine le lundi à 19h qui n’avait pas encore trouvé son rythme lors de la première séance lundi dernier, du mardi au samedi en direct à 19h (puis en replay sur YouTube et en podcast sur Soundcloud), les acteurs du Français vont se relayer pour lire l’intégralité de l’œuvre monstre de Marcel Proust, A la recherche du temps perdu. Stéphane Varupenne (le narrateur dans le spectacle de Christophe Honoré d’après Du côté de Guermantes) a ouvert brillamment le bal en lisant pendant une cinquantaine de minutes le début de la Recherche (environ 25 pages de l’édition Folio) mardi dernier, Guillaume Galienne puis Rebecca Marder ont pris le relais, ils seront suivis par tous les autres sociétaires et pensionnaires de la Maison, soit soixante-dix acteurs au chevet de Proust.

Autre initiative du Français, des « créations théâtrales exclusives », soit l’exploration d’une pièce en six jours de « travail à la table » pour une seule « représentation » en ligne le samedi à 20h30, faisant en sorte de dévoiler « le travail de lecture préalable aux répétitions en scène, où naissent premières trouvailles et envolées », à travers « un repas de mots », explique Ruf. Après Bajazet sous la direction artistique d’Eric Ruf, samedi dernier, c’est au tour, ce samedi, d’Hervé Pierre avec Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce. Là aussi à voir en direct sur Facebook puis en replay sur YouTube et en podcast sur Soundcloud.

Au Théâtre de la Ville se poursuivent jusqu’au 30 novembre des « consultations poétiques et musicales » par téléphone. Et son directeur Emmanuel Demarcy-Mota a proposé cette semaine trois « créations filmées » (lisez : captation) à l’espace Cardin et présentées en direct sur le

"Elvire Jouvet" filmé par Benoit Jacquot avec Philippe Clevenot et Maria de Médeiros © capture d'écran "Elvire Jouvet" filmé par Benoit Jacquot avec Philippe Clevenot et Maria de Médeiros © capture d'écran
site du théâtre : Je ne suis plus inquiet, un monologue de et par Scali Delpeyrat jeudi dernier à 19h ; J’ai trop d’amis de David Lescot, ce vendredi à 14h et 18h, et ce samedi à 17h (spectacle précédemment diffusé et suivi par 410 classes). Toute cette semaine en direct avait commencé mardi à 21h avec Royan, une pièce de Marie NDiaye mise en scène par Frédéric Bélier-Garcia et interprétée par Nicole Garcia (la pièce a été écrite pour elle). Bien que présenté comme les « dernières répétitions » du spectacle, c’est en fait un montage d’une bonne partie du spectacle qui a été diffusé et suivi par un peu moins de deux mille personnes. Dans le rôle d’une prof devant faire face au suicide de son élève préférée, Nicole Garcia, arrivant en scène vêtue d’un imperméable qu’elle semble promener de rôle en rôle, est toute vibrante de sensibilité, impressionnante. Mais la captation bute à rendre compte de l’espace, en particulier du décor de Jacques Gabel fait pour être vu et non pour être filtré et brouillé par l’œil d’une caméra.

A la Comédie de Reims, Cédric Orain a mis en ligne une création sonore, Les Enfants sauvages, reprenant le titre du spectacle jeune public (à partir de 8 ans) qu’il devait y créer ce mois-ci. A la Comédie de Caen différents rendez-vous sont donnés pour voir sur le site web du CDN pour des représentations « en direct ». Cela commence par la captation live de Rabudôru, poupée d’amour écrit et mis en scène par Olivier Lopez, à 21h jusqu’au 16 novembre. Petit « plus » : quand un acteur n’est pas en scène, il filme ses camarades. Devraient suivre Portrait de Raoul par Martial di Fonzo Bo (spectacle chroniqué ici lors de sa création il y a deux ans) et Là, tu me vois ?, une création de Guillermo Pisani.

Ce ne sont là que des exemples, il en est d’autres. Tous visent sinon à combler, du moins à endiguer le manque, le vide, la perte du lien avec le public. Et poursuivre la continuité du travail. C’est ainsi que, pour quelques professionnels et journalistes, ici et là, des séances sont discrètement organisées où l’on voit, dans des salles forcément quasi vides, des spectacles prêts mais déprogrammés, escomptant une future reprogrammation. Etrange ambiance.

La plupart des théâtres ont vu leur programmation s’écrouler comme un château de cartes et les compagnies la création de leur spectacle et la tournée qui devait s’ensuivre, anéanties. Souvent sans pouvoir remettre tout cela sur pied comme cette biennale des arts de la scène en méditerranée que le CDN de Montpellier préparait depuis deux ans. Au théâtre du Maillon à Strasbourg, la manifestation « Sisters ! Sororité et mobilisations féministes » est annulée mais seront mises en ligne des lectures de textes féministes. Ce ne sont là que deux exemples. Bon nombre des spectacles qui devaient être créés cet automne sont prêts à être vus mais restent invisibles. Certains seront reprogrammés, d’autres disparaîtront sans être vus. Morts-nés. A moins qu’une captation n’en laisse une trace. Maigre consolation pour les vivants masqués que nous sommes.

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