Thomas Ostermeier fait retour sur « Retour à Reims » de Didier Eribon

Après l’avoir lu en traduction allemande, Thomas Ostermeier a voulu mettre en scène l’essai à la fois biographique et sociologique de Didier Eribon. Il le fait par les voies du cinéma et d’un studio d’enregistrement tenant lieu de décor et de diffusion du texte. C’est astucieux. Malgré le talent d’Irène Jacob, cela ne remplace pas la lecture du livre.

Scène de"Retour à Reims" © Mathilda Olmi (théâtre Vidy-Lausanne) Scène de"Retour à Reims" © Mathilda Olmi (théâtre Vidy-Lausanne)
Irène Jacob est une merveilleuse lectrice. Sa voix est douce, timbrée, enveloppante. Elle pourrait lire Blanche neige, la Bible ou l’un de ces Bottins téléphoniques en voie de disparition, on resterait sous le charme. Et on l’est, assurément, quand elle lit des passages de Retour à Reims du sociologue, philosophe et ex-journaliste Didier Eribon qui fut proche de Pierre Bourdieu et de Michel Foucault. Après une longue absence en forme de rejet, Eribon revient donc à Reims où il a passé son enfance dans une famille ouvrière et où, à l’adolescence, son homosexualité s’est éveillée, non sans tensions ni humiliations. Et puis il est parti pour Paris, vivre librement son homosexualité, étudier et accéder à un autre milieu.

Questions d’identités

Un itinéraire comparable (milieu ouvrier, homosexualité, départ) à celui de Jean-Luc Lagarce. Sauf qu’Eribon rompt quasiment avec sa famille, ce que ne fait pas Lagarce (il envoie des cartes postales, revient parfois). Le retour est un thème qui hante l’œuvre de Lagarce depuis Retour à la citadelle jusqu’à sa dernière pièce Le Pays lointain. Eribon, dans Retour à Reims, raconte l’histoire de sa famille (son père, sa mère, ses frères) avec laquelle il renoue quelque peu lorsque son père est mourant (il ne viendra pas à son enterrement) et porte un regard rétrospectif sur sa propre vie en englobant son récit dans une analyse sociologique plus globale (classes sociales, etc.) qui fait la force du livre. Par exemple, il se demande pourquoi une partie de sa famille qui votait pour le Parti communiste vote aujourd’hui pour le Front national ; pourquoi, dans ses écrits, a-t-il tant abordé l’identité sexuelle et si peu l’identité sociale ?

Ce livre publié en 2009 a connu un légitime succès et a été traduit dans bien des langues. Thomas Ostermeier l’a lu en allemand et a voulu le porter à la scène. Après sa version allemande, puis sa version anglaise, voici la version française. La création a eu lieu vendredi dernier au Théâtre de la Ville actuellement abrité à l’espace Cardin, à deux pas de l’Ambassade américaine et des Champs-Elysées. La deuxième, samedi soir, a dû être annulée, la préfecture ayant demandé la fermeture du théâtre pour cause de manifestations des gilets jaunes dont certains étaient peut-être venus de Reims et de ses environs et ont des vies comparables à celles des parents d’Eribon. Le public de la deuxième du spectacle (bon nombre d’invités) reportée au dimanche soir appartient, lui, pour l’essentiel, à la classe intello-bourgeoise, celle à laquelle appartient depuis longtemps Eribon. C’est aussi celle du directeur du Théâtre de la Ville filmé ce dimanche par une équipe de télévision d’une chaîne nationale venue faire un sujet sur l’impact des gilets jaunes sur la fréquentation des salles de spectacle (suite à un article paru dans Le Monde un ou deux jours avant). Une spectatrice interrogée s’étonnera de la question disant qu’il n’y a pas de mouvement social sans dégâts collatéraux et qu’on peut aller au théâtre un autre jour que le samedi. Etranges chassés-croisés.

De la page à l’image

Donc, assise derrière une petite table, devant un micro, Irène Jacob lit. On l’a vue auparavant entrer par une petite porte, déposer son manteau, allumer la lumière, se servir un verre d’eau. Elle attend ceux qui sont partis prendre un café, le propriétaire du studio d’enregistrement par ailleurs artiste rappeur (Blade MC AliMbaye) et le réalisateur (Cédric Eeckhout) d’un film portant sur le livre d’Eribon avec la participation de l’auteur. Irène Jacob doit enregistrer le commentaire du film, composé d’extraits du texte d’Eribon, un écran de contrôle lui montre les images que l’on voit, nous, sur un grand écran. Tel est le dispositif particulier de Retour à Reims mis en scène par Thomas Ostermeier.

C’est l’histoire du moine sur le couvercle d’une boîte de camembert qui tient lui-même un camembert sur lequel un moine, etc. Le film est bien sûr signé Ostermeier. Le metteur en scène allemand est retourné à Reims avec Eribon, il le filme dans le train, puis chez sa mère en train de regarder des photos de famille. A un moment, la caméra s’attarde, grassement si j’ose dire, sur les lourdes jambes de la mère d’Eribon. C’est un peu comme si Ostermeier, ne faisant pas confiance aux mots acerbes mais pudiques d’Eribon, les soulignait au crayon rouge. C’est pire qu’un pléonasme. Mieux vaut lire ou relire le livre.

A l’issue de cette première partie, une discussion a lieu entre le réalisateur et l’actrice sur un passage du texte supprimé qui rend peu compréhensible la suite, selon l’actrice. Puis, quelques jours plus tard, une autre discussion portant sur le choix des images accolées au texte lu : le réalisateur a l’idée de balancer des images d’une manif des gilets jaunes comme il s’en déroule une la veille non loin du théâtre. L’actrice juge cela incongru. Le réalisateur lui donne finalement raison et remplace les gilets jaunes par des images noir et blanc d’un grand rassemblement poings levés, au temps du Front Populaire, semble-t-il.

Noir c’est noir

Enfin, dernier pan du spectacle, accroché à l’arrache au texte d’Eribon : le proprio black du studio d’enregistrement laisse place à l’identité de son interprète qui, à l’invitation du réalisateur (qui le filme) et donc par ricochet d’Ostermeier, nous parle de sa famille où l’on compte plus d’un tirailleur sénégalais (lesquels ne venaient pas seulement du Sénégal mais de toute l’Afrique coloniale française). Croyant venir travailler en France, ils furent les premiers à être envoyés en première ligne lors des combats, obéissant à des officiers blancs, de belles hécatombes. Et le rappeur, avant de chanter, d’égrener d’autres discriminations : le tri fait par l’armée allemande parmi les soldats prisonniers, les blancs d’un côté, les noirs d’un autre (aussitôt fusillés), l’absence de pensions versées aux soldats africains par le gouvernement français ou encore différents massacres dans les camps du retour juste après la guerre à l’encontre de ceux qui demandaient qu’on leur paie une solde. Lui aussi a changé de classe en ayant du succès comme rappeur. Mais quel retour possible pour lui, et où ?

Dans le programme de salle, on peut lire un long texte intitulé, tout simplement, « éloge de Thomas Ostermeier par Didier Eribon ». Ils se connaissent depuis deux ans (depuis que le metteur en scène l’a contacté) mais Eribon semble tout connaître d’Ostermeier et avoir tout vu. Il en profite pour parler d’Edouard Louis qui a signé « une éblouissante et bouleversante adaptation d’une Histoire de la violence » (livre dont il est l’auteur), Eribon cite également Geoffroy de Lagasnerie. Cela n’étonnera pas Saint-Germain-des-Prés. Ces trois amis forment, les media le savent bien, un trio inséparable comme l’étaient naguère les Trois ménestrels. On est définitivement loin de Reims.

Jusqu’au 16 février au Théâtre de la Ville-espace Cardin, en association avec le théâtre de Vidy-Lausanne où le spectacle sera donné du 5 au 7 avril, puis du 28 mai au 15 juin.

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