Angélica Liddell: chants d’adieux férocement beaux adressés à la Madre et au Padre

« Je viens de brûler mes parents, un corps puis l’autre à trois mois d’intervalle », écrit Angélica Liddell en ouverture de son livre « Una costilla sobre la mesa » (Une côte sur la table). S’ensuivent deux spectacles, « Una costilla sobre la mesa : Madre » et « Una costilla sobre la mesa : Padre », présentés en alternance. Liddellissime.

Scène de "Una ciostilla  sobre la mesa: Padre" © Tuong-Vi Nguyen Scène de "Una ciostilla sobre la mesa: Padre" © Tuong-Vi Nguyen
« Je ne veux pas me souvenir d’eux vivants, poursuit-elle. Je veux être accompagnée par leur corps sans vie, leur visage comme sculptés dans le marbre. » Des œuvres d’art donc. « Je ne veux avoir d’autre souvenir que leurs morts qui ont ramené en moi le géant de la pitié », écrit-elle encore. Outre ce livre composite qu’est Una costilla sobre la mesa, cette double disparition dans un temps rapproché a généré deux spectacles. Una Costilla sobre la mesa : Madre vu l’an dernier à Lausanne (lire ici) et présentement Una costilla sobre la mesa : Padre que l’on découvre au Théâtre de la Colline où les deux spectacles sont à l’affiche. Après la mère « maman Alzheimer », le père « papa psychose ».

L’enfant grabataire

Une lettre au père ? Il y a de cela dans cette femme en noir Angélica Liddell, évidemment – on n’imagine pas un spectacle d’elle sans elle, tant elle est au centre de tous – qui éructe devant un corps recouvert d’un drap. « Qu’est-ce que tu es, à présent, mon père ? Qu’est-ce que tu es ? Dévoreur d’araignées, néanmoins homme et père ? Père assis au sommet de la création, auréolé, porteur de la parole spermatique et du sperme. Quel genre d’immensité renfermes-tu ? », commence-t-elle.

Un début percutant mais, somme toute, classique. Dès le dévoilement du corps qui est celui d’un enfant, tout se renverse, tout dérive. Du noir au blanc. « Devrais-je donner le sein à mon père ? Oui, l’allaiter. Devrais-je enfouir mes tétons dans sa bouche », écrit-elle dans Una costilla sobre la mesa. La phrase n’est pas dans le spectacle mais elle en donne le ton paradoxal où haine et amour font la paire et où les données se renversent à l’heure de la fin de vie, le vieillard redevenant bé, et la fille docile ou muette, tenant lieu de mère autoritaire engendrée par la fille vengeresse. Mais il y a plus troublant encore.

Ainsi cette scène où Angélica enlève sa culotte pleine de merde et où l’on voit ensuite le vieil acteur (Camilo Silva) tenant le rôle du père grabataire, nu à l’exception d’une couche, à la demande impérieuse de sa fille, lui laver les fesses, l’entrejambe et les cuisses maculés d’excréments. Scène qui, renversée, n’est pas sans rappeler une scène du spectacle de Roméo Castellucci Sur le concept du visage du fils de Dieu, où l’on voyait un fils enlever la couche pleine de merde de son père et lui laver le cul. Lui, sous un tableau représentant le Christ ; elle, sous un tableau représentant la vierge.

Du trivial au sublime

Chier, se masturber, pisser, ces trois actions de grâce, oui de grâce, traversent le spectacle. Angélica Liddell écrit ses spectacles avec son corps. Avec sa chatte, sa vie, ses rencontres. Ainsi cette « jeune femme qui répandait ses deux cents kilos de graisse sur le trottoir de l’une des rues les plus passantes de Naples pour mendier » qu’elle croise et dont elle parle dans le livre. Sur scène, elle revient sous la forme multipliée d’une cohorte de cinq femmes jeunes, grasses et nues. Poursuivant l’un de ses fils narratifs (il en est d’autres, ici non mentionnés), après avoir bu plusieurs verres d’eau, devant le public, Angélica pisse dans une bassine, verse le contenu dans une éprouvette puis dans une autre où la pisse devient le sang lequel, déposé dans une machine associant art et science, servira à la dialyse du père. Ainsi va-t-on de saisissement en saisissement.

Assis dans une sorte de nacelle, vieux nourrisson, interrogé par sa fille, mi-attentionnée, mi-sarcastique, le père ne se souvient plus du film qu’il a vu la veille à la télé, refuse de prendre ses gouttes, etc. Nombre de spectateurs ont vécu de telles scènes. Mais combien ont lu à leur père en fin de vie Les leçons d’Esthétique de Hegel comme le fait à dessein Angélica dans le spectacle : « Il est déjà permis de soutenir que le beau dans l’art est plus élevé que le beau dans la nature. Car le beau artistique est le beau généré et régénéré par l’esprit. Or, autant l’esprit et ses créations sont plus élevés que la nature et ses productions, autant la beauté dans l’art est plus élevée que la beauté de l’esprit. » Tel est l’enjeu de ce spectacle qui passe, sans coup férir, du trivial au sublime.

Au départ, prévient Angélica Liddell, un texte de Gilles Deleuze sous-titré « Le froid et le cruel » constituant sa Présentation de Sacher -Masoch et précédant le texte intégral de La Vénus à la fourrure (Les Editions de Minuit, 1967). C’est là l’autre trame du spectacle, son soubassement. Angélica Liddell : « A l’heure de notre mort, nous sommes tous des fils. Cette pièce est une vaine tentative de rendre visible l’invisible, l’inintelligible. Un ordre lunatique sous lequel coule le fleuve de l’angoisse et le besoin d’être aimé. La véritable liberté émane de l’acceptation de l’esclavage. Le masochiste, à sa façon, en inversant la relation douleur-plaisir, ne reconnaît pas la loi des Hommes, instaure la loi mythique, brise le contrat masochiste établi par Dieu en signant un contrat sur terre. La réalisation de la raison, nous dit Hegel, est tragique, ainsi que nous l’enseigne le sacrifice du Christ. » Ainsi soit-elle.

Au Théâtre de la Colline : Una costilla sobre la mesa : Padre jusqu’au 7 février, le mar à 19h30, du mer au ven à 20h30 ; Una costilla sobre la mesa : Madre, les sam à 20h30 et les dim à 15h30 jusqu’au 9 fév.

Une côte sur la table (Una costilla sobre la mesa) dans une traduction (comme toujours) de Christilla Vasserot, est publié aux Solitaires intempestifs, 266p, 17€.

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