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Billet de blog 14 janv. 2022

Beckett, Lavant, Osinski : on ne change pas une équipe qui gagne

Après « Cap au pire » et « La Dernière Bande », le duo Denis Lavant (à la scène) et Jacques Osinski (à la mise en scène) s’attaque à un nouveau sommet beckettien tout en dents de scie et jusqu’ici inviolé sur la scène d’un théâtre français : « L’Image », texte associé à trois « Foirades » : Un soir, Au loin, un oiseau et Plafond.

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Scène de "L'image" suivi de trois "Foirades" © Pierre Grosbois

Quand un grand acteur tombe dans Beckett et s’y aventure en solitaire, il y retourne. Tôt ou tard. Trois grands acteurs français en savent quelque chose : le regretté Serge Merlin, Sami Frey et Denis Lavant. Ce dernier après Merlin s’est délecté de La Dernière Bande. Serge s’en est allé après avoir joué une énième fois Le Dépeupleur. Sami et Denis ont mis le Cap au pire. Sami Frey après d’autres a fait entendre Premier amour. Seul Denis Lavant, sur une proposition de Jacques Osinski, a porté à la scène L’Image, un texte des années 50 que Beckett avait gardé sous le coude avant de le publier en 1988 et trois de ses Foirades : Un soir, Au loin, un oiseau (deux textes des années 60) et Plafond (traduit de l’anglais par l’auteur en septembre 1981). La première édition de Pour en finir encore et autres foirades en 1976 contenait cinq « autres foirades ». Par la suite, dans de nouvelles éditions, sous le même titre, le mince volume s’est enrichi de cinq nouvelles foirades dans lesquelles Osinski a aussi puisé.

Ce spectacle a été brièvement créé en mai 2021 sur une scène parisienne, il est repris au Théâtre du Lucernaire, dans sa salle la plus élevée, nommée le Paradis. On y entre presque à tâtons, éclairés par une seule et faible lumière comme une servante sauvage qui se serait attardée (subtiles lumières de Catherine Verheyde). Seul le visage de l’acteur, et parfois ses avant-bras, sont éclairés, ce qui convient parfaitement à ces textes qui sont comme autant de virgules (un mot que Beckett emploie ici et là). Le premier que l’on entend, L’Image, est le seul sans ponctuation, un « souffle » comme le souligne justement le metteur en scène Jacques Osinski. Un garçon (« là sous la boue je me vois je dis me comme le dis je comme je dirais il parce que ça m’amuse je me donne dans les seize ans ») et une fille (« je me tourne le dos et la fille aussi que je tiens par la main »). Les voilà allant vers le sommet « partis nez au vent bras se balançant le chien suit tête basse queue sur les couilles » et les voici maintenant mangeant des sandwichs « échangeant des mots doux ma chérie je mords elle avale mon chéri elle mord j’avale nous ne roucoulons pas encore ». Apparaît un cheval et puis « sous la boue c’est fini c’est fait ça s’éteint la scène reste vide » et ces derniers mots « c’est fait j’ai fait l’image ». Lueurs d'un souvenir.

Dans une lettre à Jaspers Jones (7.2.74), l’artiste devant illustrer la version anglaise de ses Foirades dans un tirage limité, Beckett s’explique sur le titre anglais qu’il a choisi, Fizzles, en se référant au Short Oxford dictionnary : « Fizzle : 1 Pet discret ; chuintement ou crachotement 2 Echec ou fiasco ». Dans une autre lettre, il ajoute : « C’est exactement cela. » (Lettres, Gallimard). L’édition illustrée par Jaspers Jones sera publiée par Petersburg press en 1976. Où peut-on la voir ?

Chacune des foirades tient en quelques pages. Entre rencontre, naissance et disparition. Et toujours cette fabuleuse et souple concentration, cette économie du dire dont on ne se lasse jamais et qui nous étonne toujours. Fin d’Un soir : « Le soleil disparaît enfin et avec lui toute ombre. A cet endroit. Lente chute du crépuscule. Nuit sans lune ni étoiles. Tout cela a l’air de se tenir. Mais ne pas en dire davantage. »

Toujours faiblement éclairée, les rides ravinées et voyageuses, le dense scintillement des yeux de l’acteur apparaissent comme naissants d’un frêle feu de nuit, un visage halo, pour mieux disparaître avant de revenir ailleurs, ténu toujours, à la prochaine foirade. Autant de visions friables, furtives qui nous hantent en catimini. Derniers mots de Plafond, la dernière foirade du spectacle : « Allez. Blanc par le souffle terni. Souffle sans fin. Sans fin finissant. Chère vision funeste. »

Après quoi l’acteur Denis Lavant revient, bondissant, saluer le public. Et il le fait, en pleine lumière, par une ostensible révérence comme les acteurs d’autrefois, rassemblant entre ses bras ce qui le constitue : le serviteur de ses maîtres que sont les poètes et les poètes dramatique, le bouffon sans âge et sans roi, le comédien extrême en tout, y compris, ici, dans la rétention du jeu qui n’a d’égale que sa tension. Chapeau bas.

Théâtre du Lucernaire à Paris, jusqu’au 23 janvier, 19h du mar au sam, dim 15h30, le sam 22 à 19h et 21h, relâche le lundi. Tous les textes de Samuel Beckett sont édités aux Editions de Minuit.

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