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Billet de blog 14 févr. 2020

Une pluie d’étoiles pour Jonathan Châtel

Le troisième spectacle du franco-norvégien Jonathan Châtel, « Des l’ombre aux étoiles » est aussi sa première pièce. Un Otni (objet théâtral non identifié) qui déjoue les catégories. Les pieds dans la boue et la tête dans les étoiles, un théâtre qui fait front sans frontières.

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Scène du spectacle "De l'ombre aux étoiles" © Marie Miebig

Inoubliable fut la découverte, en 2012, de la pièce d’Ibsen Petit Eyolf dans une nouvelle traduction et mise en scène signées par un grand gaillard franco-norvégien, Jonathan Châtel (lire ici) . Trois ans plus tard, en 2015, le festival d’Avignon et le Festival d’automne misèrent avec raison sur son second spectacle Andréas d’après Le chemin de Damas de Strindberg (lire ici) tandis que le même Jonathan Châtel publiait également cette année-là, un essai, Ibsen, le constructeur (éditions Circé). Et aujourd’hui, alors qu’il signe son troisième spectacle De l’ombre aux étoiles, on apprend, en lisant le programme, qu’il a aussi réalisé deux films dont Ostinato, Louis-René des Forêts et signé une bande dessinée. Quel ogre que cet homme discret bien que ne passant pas inaperçu, vue sa taille.

"Quand on regarde les étoiles, on souffre moins"

Ce troisième spectacle, le premier dont Jonathan Châtel signe le texte, s’éloigne des rives nordiques et prend de la hauteur : tout se passe en haut d’une montagne dans un observatoire scientifique. C’est là, loin du bas monde si l’on peut dire, que travaille Andreï (Pierre Baux), un grand savant, la tête tournée vers les étoiles, hors de son pays qu’il a préféré quitter plutôt que d’être ennuyé voire arrêté (le spectacle a été préparé avec la complicité de l’astrophysicien Guillaume des Forêts et du cosmochimiste Matthieu Gounelle). Andreï vit là, en famille, avec son épouse Anja (Mireille Roussel) qui fut longtemps actrice et son fils cadet Ezra (Adrien Rouyard), épris de musique : il écrit une sonate (musique Gabriel des Forêts). L’aîné, Alexandre, n’est pas là, il s’est engagé non dans l’art mais dans le combat civique et politique : les armes à la main, avec sa compagne Milana (Johanna Hess) « née dans la guerre », il mène la guérilla dans le pays de cette dernière pour chasser du pouvoir un gouvernement sanguinaire et despotique. Il y a là enfin, Jonas (Francesco Italiano), un collègue d’Andreï, venu travailler à l’observatoire par amour pour l’actrice que fut Anja dit-il, mais c’est d’abord un homme -par choix et/ou par dépit- qui n’aime rien tant qu’« être un spectateur » et « n’être lié à rien ».

La pièce emprunte son lieu unique, le personnage d’Andreï, quelques répliques et des bribes d’intrigue à la pièce écrite par Léonid Andreïev en 1905, Vers les étoiles. C’est la première pièce de cet auteur russe que José Corti a raison de s’obstiner à publier. Elle ne vaut cependant pas La pensée, que Laurent Terzieff , le premier, mit en scène et joua naguère au défunt théâtre de Lutèce. Jonathan Châtel a raison de se contenter de picorer intelligemment chez Andreïev. Dans la pièce de ce dernier, le fils aîné s’appelle Nikolaï et sa compagne Maroussia, dans la pièce de Châtel, Alexandre et Milana. Le nom de cette dernière reprend à dessein celui de la journaliste (formée à Sciences po grâce à une bourse) et écrivaine tchétchène (auteur de Danser sur les ruines, une jeunesse tchétchène -disponible en poche) Milana Terloeva, amie de Jonathan Châtel et autre complice du spectacle. On pourrait penser que le pays, non nommé, où Alexandre va combattre, est un pays qui ressemble à l’actuelle Tchétchénie aux mains de Kadyrov, mais cela serai ancrer la pièce dans un réalisme factuel dont elle ne cesse de fuir les rivages.

"La vraie musique devrait nous mener de l'ombre jusqu'aux étoiles"

Quant au titre de la pièce, De l’ombre aux étoiles, ils nous vient d’Inde. Il y a deux ans, Jonathan Châtel est allé travailler à l’école de théâtre de l’université d’Hyderabad (Inde du sud) où il a élaboré une première version de sa pièce. Étonnante ville où les nouvelles technologies côtoient le théâtre ancestral de la famille Surabhi installé dans un parc de la ville ; ils sont une soixantaine à vivre là dans des baraques faites de tôles et de planches, à deux pas de leur théâtre parfois ambulant. Rohith Vemula, un étudiant brillant, avait été expulsé de l’université de la ville car appartenant à la caste des Intouchables (la plus basse des castes). Avant de se donner la mort, il avait écrit une lettre d’adieu disant préférer « devenir une poussière d’étoile pour faire l’expérience de ses existences possibles » explique Châtel, « from the shadows to the stars » écrivait Rohith Vemula. Cette histoire que lui ont raconté ses étudiants, a bouleversé Jonathan Châtel et bouleversé son projet initial.

Sa pièce oscille entre deux pôles : ceux qui, en haut de la montagne, étudient le ciel en levant les yeux, et ceux qui, le front bas, vont combattre dans la vallée de l’autre côté de la frontière, en escomptant déplacer les montagnes de violences et d’injustices. Ceux qui cherchent dans leur cabinet et ceux qui luttent dans la rue. Et, dans l’entre deux, ceux qui font le pont entre deux mondes. Histoire qui est tout autant celle d’une famille écartelée et cependant pleine d’amour où chacun est renvoyé à sa solitude. Louons la distribution, on ne peut plus juste et la délicatesse du jeu, préférant l’affleurement à l’effet, l’intérieur à l’explicite.

La scénographie (elle aussi signée Châtel), ample et on ne peut plus simple, se résume à un pan de cylindre métallique très évasé, comme une chambre d’écho aux propos qui font parfois penser à certaines pages d’Albert Camus. Au final, un spectacle qui ressemble à son auteur : à la fois discret et grand, bref pénétrant.

 De l’ombre aux étoiles, créé au Théâtredelacité à Toulouse, se donne encore ce soir à 20h, à l’Idéal de Tourcoing avec le soutien du Théâtre du Nord.

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