Isabelle Lafon au pied du murmure

Après nous avoir emportés dans ses vibrations à partir de textes allant d’Anna Akhmatova à Virginia Woolf en passant par Tchekhov ou Racine, la metteuse en scène et actrice Isabelle Lafon, en concevant seule mais en signant le texte « Vues Lumière » avec ses partenaires, fraie un chemin inconnu. Où plus que jamais l’actrice, l’acteur sont créateurs. On en redemande.

Scène première  de "Vues Lumière" © Tuong-Vi Nguyen Scène première de "Vues Lumière" © Tuong-Vi Nguyen
Je n’oublierai jamais ce soir de décembre 2014, dans la nuit du terrier, au sous-sol du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, où elles sont apparues toutes les deux à la lueur de petites lampes torches. Les leurs éclairaient les feuillets, les livres disposés devant elles sur une modeste table, les autres tenues par les spectateurs des premiers rangs éclairaient le visage, les mains des deux actrices. Une lumière douce sans cesse en mouvement, fuyante, fluctuante, insaisissable comme l’était le doux babil des deux actrices, un chuchotement légèrement augmenté, balbutiant souvent au bord de l’inaudible. Elles semblaient improviser leur texte au fur et à mesure, c’était, comment dire, un berceau de fragilité posé sur un socle déterminé.

Merveilleusement insoumises

Le théâtre était tout entier dans son tremblement premier, il faisait littéralement acte de présence en les personnes d’Isabelle Lafon et de Johanna Korthals Altes (spectacle Deux ampoules sur cinq, lire ici). Je retrouvais la première après l’avoir vue comme actrice en particulier dans Les Démons d’après Dostoïevski, une mise en scène de Chantal Morel ; je découvrais la seconde.

Deux ans plus tard, je les retrouvais dans le triptyque « Les Insoumises » réunissant le premier spectacle Deux ampoules sur cinq autour d’Anna Akhmatova et de son amie Lydia Tchoukovskaïa, Let me try autour du Journal de Virginia Woolf (les deux rejointes pour l’occasion par une troisième actrice, Marie Piémontese) et L’Opoponax, le premier roman de Monique Wittig dont s’emparait seule Isabelle Lafon (lire ici). Des écrivaines effectivement insoumises, du bon pain pour « Les Merveilleuses », nom de la compagnie d’Isabelle Lafon dont les spectacles sont justement merveilleusement insoumis, rétifs à tous les carcans, toutes les normes, tous les genres.

Deux autres spectacles (il faudrait proposer un autre mot, offrandes peut-être, tant les propositions d’Isabelle Lafon déjouent les règles habituelles du spectaculaire ; infra-spectacle ne serait pas faux mais trop limité pour un théâtre tourné vers le public et naturellement sans entraves, poursuivons), deux autres spectacles donc, l’un d’après La Mouette de Tchekhov avec cinq actrices dont les deux historiques, spectacle qui allait connaître deux distributions pour cause de reprise (lire ici et ici), l’autre d’après Bérénice de Racine (lire ici), avec quatre actrices – Isabelle Lafon, Johanna Korthals Altes, Karyll Elgrichi et Judith Périllat – et un acteur – Pierre-Félix Gravière – qui constituent la distribution du nouveau spectacle Vues Lumière.

Il est un front commun à tous ces spectacles : l’actrice, l’acteur en sont le pivot. L’actrice plus volontiers que l’acteur. Non l’exécutante, non la diseuse, mais la créatrice, pour ainsi dire au même titre que l’auteur(e). Avec Vues Lumière, Isabelle Lafon saute joyeusement dans le vide en ne s’appuyant plus sur un texte préalable, aucun auteur. Rien. Elle avance dans l’inconnu forte d’un compagnonnage plus au moins long avec les actrices et l’acteur qui l’accompagnent sur scène, forte aussi, autour d’elle, d’une petite équipe soudée, aguerrie au fil des spectacles, telle son assistante à la mise en scène Marion Canelas.

Tout inventer

A l’occasion du tournage de son seul film (un moyen métrage – par ailleurs, elle prépare un long métrage), Isabelle Lafon a fréquenté un centre social du XXe arrondissement de Paris. Un de ces lieux où animateurs et assistantes sociales aident à découvrir un métier ou dépatouiller un dossier, où chacun peut trouver un conseil, tromper la solitude autour de réunions communes et de projets participatifs, un lieu d’entraide, de distraction et d’écoute pour les gens du quartier, un lieu où l’on aime revenir retrouver un brin de communauté autour d’un café, d’un anniversaire ou d’un atelier. C’est ce centre social qui est le creuset du spectacle.

On y retrouve quatre femmes et un homme. Fantine (Isabelle Lafon) qui travaille comme mécanicienne dans un garage ; Georges (Johanna Korthals Altes) employée aux jardins de la ville de Paris ; Esther (Judith Périllat) qui bosse à la Poste ; Shali (Karyll Elgrichi) depuis peu à Paris (elle est d’origine iranienne) qui gagne sa vie en gardant des enfants ; Martin (Pierre-Félix Gravière), gardien de nuit dans un hôtel. S’ils sont réunis, c’est que l’un d’eux a proposé que l’on ouvre au sein du centre social un « atelier sans animateurs », auto géré et inventé par ses participants, un atelier autour du cinéma avec des projections, des discussions, des invités. La direction a accepté pour trois mois. Les voici au pied du mur. Il leur faut tout inventer. C’est là la proposition faite par Isabelle Lafon aux quatre autres actrices et acteurs. Comme toujours, elle n’est pas dans la position du metteur en scène qui regarde depuis la salle, elle est sur scène, mécanicienne, les mains dans le cambouis.

Dans le programme distribué aux spectateurs, Isabelle Lafon écrit : « C’est la première fois que nous ne partons pas d’une œuvre, d’un texte. Que nous constituerons un matériau au fur et à mesure des improvisations qui seront retranscrites puis retravaillées. Nous nous retrouvons finalement dans la même situation que nos personnages : nous découvrons et constituons quelque chose de nouveau. »

Scène de "Vues Lumière" © Tuong-Vi Nguyen Scène de "Vues Lumière" © Tuong-Vi Nguyen
Oui, il leur faut tout inventer. La phrase vaut pour les personnages qui doivent inventer la façon dont « l’atelier sans animateurs » va se faire, et la phrase vaut pour celles et celui qui les interprètent en les inventant .

Une actrice coach

Oui, il leur faut tout inventer. Leur vie en dehors du centre social, leur passé, leurs souvenirs, leurs désirs, les relations qui vont se tisser entre eux. Avant de s’inscrire à cet atelier cinéma, ils ne se connaissaient pas. Au plus s’étaient-ils croisés au centre social. A la différence de ceux qui les inventent en les interprétant qui, eux, se connaissent. Mais eux aussi, sans texte préalable, doivent frayer des relations et des façons de faire nouvelles. L’acteur n’en sait pas plus que son personnage et inversement. Il y a là un geste théâtral qui est comme une variation théâtrale autour du livre de Jacques Rancière, Le Maître ignorant (10/18) et de cet autre livre qui en est comme la suite : Le Spectateur émancipé (La Fabrique).

Chaque soir est donc un autre soir. Pas de décor. Pas de vue frontale, pas de scène surélevée, mais un espace ouvert commun où les comédiens comme les regards des spectateurs sont appelés à bouger, à ne jamais s’installer, se fixer, se figer. On devine qu’il y a des points de repères, des rendez-vous mais l’acteur se doit d’être créateur, son personnage est comme son coach (et inversement).

On est à la fois très loin du théâtre documentaire (tous les personnages sont imaginaires), et loin tout autant de la création collective : la conception du spectacle et la mise en scène sont bel et bien signées Isabelle Lafon. Sur le plateau, comme dans un match de foot, elle est ce pivot qui distribue des balles et, au moment voulu, effectue une passe décisive. Ses partenaires sont à son écoute mais tout autant à celles des autres dans une écoute-relance réciproques.

Les cinq entrent et se tiennent alignés au fond devant un public assis sur des gradins répartis sur trois côtés. Isabelle Lafon est la première à s’avancer. L’actrice précède en elle la metteuse en scène, elle donne le tempo où l’incertitude est première, où rien n’est acquis, où le doute guide la bouche. Le théâtre en elle, elle entre en scène en tremblant comme au premier soir du terrier. Les quatre autres la regardent puis entrent un à un dans la danse. Et c’est parti. Il y aura ces scènes entre eux dans l’atelier et puis ces échappées où on les retrouve furtivement hors champ, chez eux, seuls. Beau paradoxe de ce spectacle : la communauté qu’il instaure et fait vivre renvoie aussi chacun (personnage, acteur) à sa solitude. Et le théâtre qu’il propose ravale toute théâtralité affichée, prône l’infra, le balbutiant, l’entrée par effraction, le murmure naissant.

Ce n’est pas pour rien que le sujet de « l’atelier sans animateur » du centre social est le cinéma. Isabelle Lafon entend conjuguer les vertus de l’instantané de la prise, propre au cinéma, avec la notion théâtrale de reprise. Que chaque reprise (ou représentation) soit une prise. Unique. A fond les manettes. Tel est le rêve de Vues Lumière. Qui chaque soir s’accomplit avec plus ou moins d’acuité et de fertilité. Un manifeste de l’acteur créateur.

Théâtre de la Colline, mar 19h, du mer au sam 20h, dim 16h, jusqu’au 5 juin.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.