Avignon : putain de « Phèdre ! »

Comment réduire l’une des plus belles pièces du monde à une histoire de cul et à des gags en empruntant les pires habits de la vulgarisation ? C’est ce que propose François Gremaud dans « Phèdre ! » Qui essuie ses pieds lourds et crottés sur la poésie dramatique de la « Phèdre » de Racine

Phèdre est une tragédie de Racine. Phèdre ! est une comédie de François Gremaud. La comédie du second est censée nous parler de la tragédie du premier et elle le fait un peu à la façon dont le saucisson prétendument pur porc nous parle du cochon ou la marmelade de pommes nous raconte le pommier. De fait, sa comédie saucissonne l’histoire de la pièce et réduit la langue de Racine à une marmelade. La Phèdre de Racine n’est plus une langue qui nous ensorcelle par sa poésie. Devenue Phèdre ! la pièce nous raconte Phèdre, une histoire de cul assortie de bisbilles familiales, et prétexte à galéjades et autres jeux de mots.

Cela commence dès le prologue qui remonte aux origines de la tragédie. Phèdre ! est une bricole pour un acteur destinée en priorité (ce n'est pas le cas au festival d'Avignon In) à un public scolaire, il faut pas les faire chier, les mômes. Gremaud ne fait aucunement confiance à la force tellurique de la poésie qui, par sa magie, peut faire basculer un destin en un instant, il préfère besogner à ras les pâquerettes. Le pitch contre la poésie. Donc, dans le prologue il se débarrasse ainsi de Médée : « dépitée, Médée file sans demander son reste vers sa Colchide natale- Colchide dans les près, c ‘est la fin de Médée vous connaissez la chanson ». Wouaf , wouaf, on se marre. On la connaît la chanson, elle est belle, elle mérite mieux que ce jeu de mots de mes deux.

Quand la pièce commence, on est très vite mis dans le bain de mousse maison. Non seulement, on nous explique tout (ces collégiens sont des tas, ils n’entravent que couic) mais (il faut les amadouer les gosses), on réécrit Racine. Un seul exemple parmi d’autres.

Scène III de l’acte I, Phèdre est avec sa servante Œnone laquelle lui demande de la délivrer d’« un « funeste doute » (elle soupçonne l’amour que Phèdre porte à son beau-fils Hippolyte).

« PHÈDRE.Tu le veux ? Lève-toi ? ŒNONE. Parlez : je vous écoute.PHÈDRE. Ciel ! que lui vais-je dire ? Et par où commencer ? »

Chez Gremaud cela donne : « Tu le veux? Lève toi. Ouhhla. Cette fois ça y est, nous allons enfin savoir. Œnone, toute penaude, se lève : « je m’en occupe ». Parlez je vous écoute. -Ciel ! Que vais-je lui dire ? Et par où commencer. « Ben , par le début, hein.. »

Un peu plus tard, Phèdre exprime son trouble. Gremaud cite quelques vers qui se concluent par ces deux alexandrins « Je sentis tout mon corps et transir et brûler:/ Je reconnais Vénus et ses feux redoutables ». Stop, Gremaud commente : «  Mais que vient faire Vénus dans cette affaire ? comme dirait Molière. » Wouaf wouaf. Et de poursuivre : « Hé bien Vénus, avant d’être un rasoir, vous le savez, c’est la déesse de l’amour, c’est elle qui nous a fait graver I love you sur le mur des toilettes du lycée. » Les derniers hésitants tombent dans le bocal Démagogie putassière ou putasserie démagogique ?

Dans la salle au sous-sol de la Collection Lambert, le public du festival, entre deux âges, rigole. L’acteur Romain Daroles par sa gestuelle et sa voix chantante en rajoute une couche. Il enfile les vers comme des perles et les dit avec une profondeur digne de la lecture du Journal officiel. Seule l’info qu’ils contiennent intéresse Gremaud et l’acteur lui emboite le pas.

Un alexandrin sublime comme -« Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire » n’intéresse pas l’auteur de Phèdre ! Sauf erreur , il ne le cite pas : cela manque d’infos. C’est un vers qui nous trouble, ébranle nos sens, c’est un pic de la langue française, Gremaud n’en à rien à foutre (ton pour nous mettre à son diapason).

Autre exemple à la fin de l’acte IV . Phèdre parle à sa suivante. Elle enfile les alexandrins, mais attention, risque d’ennui en vue, vite intervenons. Cela donne :

« Chère Œnone, sais-tu ce que je viens d’apprendre ? « Non mais quelque chose me dit que je vais pas tarder à le savoir... » Œnone , qui l’eût cru ? J’avais une rivale « Qui l’eût cru. Heu Lustru... ». Etc.

C’est plié en une heure trente chrono. On a connu pires souffrances. Mais on se serait bien passé de celle-là. Brisons-là, cher Racine, c’en est trop.

Phèdre ! jusqu’au 21 juillet (sf le 16), collection Lambert 11h30, dans le cadre du Festival d’Avignon In. Grosse tournée la saison prochaine depuis Montébliard du 20 au 23 nov j2019 jusqu’au Théâtre de la Bastille à Paris du 4 mai au 6 juin.

 

 

 

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