Nouvelle confrontation entre le français Braunschweig et le sicilien Pirandello

Quatrième round théâtral entre Luigi Pirandello et Stéphane Braunschweig sur le ring de l’Odéon. On se souvient du KO de "Six personnages en quête d’auteur". Avec "Comme tu me veux", le match, plus équilibré, va à son terme. A la fin, ce sont toujours les actrices et les acteurs qui marquent les points. C’est aussi la pièce qui veut ça avec ses jeux de jambes et ses uppercuts identitaires.

Scène de "Comme tu me veux" © Juliette Parisot Scène de "Comme tu me veux" © Juliette Parisot
Dans Le Spectateur en dialogue (éditions Pol, 1995), le grand Bernard Dort nous fait cadeau d’un superbe texte titré Genet et Pirandello. Lui même juge, dès la première ligne, que le rapprochement peut paraître « incongru » mais il persiste avec raison. Car l’un et l’autre « parlent de la même découverte, proprement bouleversante : le poids décisif du regard des autres. C’est ce regard qu’ils instituent comme clef du comportement intime de l’individu. Ils font de la représentation (au sens propre du mot) la loi et, même, la vérité de l’existence. Ils installent le théâtre au cœur de la vie ». Cette question est au cœur battant de Comme tu me veux, la pièce de Luigi Pirandello.

C’est l’une des pièces que le Sicilien écrira pour l’actrice Marta Alba et lui dédiera. C’est aussi la seule de ses pièces où un acte, le premier, ne se passe pas en Italie mais à Berlin. Le dramaturge nourrit son écriture de sa fréquentation des nuits berlinoises où les masques, les postures, les jeux de rôle et les saouleries vont bon train. Comme tu me veux sera créée en Italie où Pirandello retourne vite vivre, le 18 février 1930, à Milan, par la compagnie Marta Alba, l’actrice interprétant évidemment le rôle omniprésent de l’Inconnue, personnage à l’identité indécidable, autrement dit : plurielle.

Stéphane Braunschweig met en scène cette pièce (son quatrième Pirandello) qu’il a retraduite, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe (dont il est le directeur) et offre le rôle de l’Inconnue à Chloé Réjon, actrice inséparable de son parcours (comme plusieurs des acteurs du spectacle tels que Claude Duparfait). L’actrice est vaillamment à la hauteur de ce rôle à facettes. Le rôle de l’Inconnue est en effet un magnifique cadeau pour une actrice car c’est un personnage qui en porte plusieurs en son sein, une palette à elle toute seule. Le rôle fut créé en France en 1932 par Marguerite Jamois dans une mise en scène de Gaston Baty au Théâtre Montparnasse. A la même époque, Greta Garbo s’en emparait au cinéma dans As you desire me.

Tout se passe « dix ans après la Grande Guerre ». Au premier acte, l’Inconnue vit à Berlin chez un écrivain, Carl Salter (Duparfait), s’étourdit de nuits alcoolisées et de débauches. Elle croise un photographe de ces nuits, un dénommé Boffi (Sharif Andoura) qui voit en elle Lucia, l’épouse d’un de ses amis, Bruno Pieri ((Pierric Plathier), disparue dix ans auparavant, violée par des officiers de l’armée autrichienne. On la croyait morte. L’Inconnue le suit.

Autre scène de "Comme tu me veux" © Juliette Parisot Autre scène de "Comme tu me veux" © Juliette Parisot

Au deuxième, et au troisième et dernier acte, quatre mois plus tard, on se retrouve en Italie, dans un grand salon, la maison des Pieri où trônent Lena et Salesio (Annie Mercier et Alain Libolt, tous les deux fabuleux dans leur économie de jeu). Au mur trône la photo de Lucia Pieri « l’année de son mariage, avant la Grande Guerre, dans une attitude gracieuse, vêtue d’une robe juvénile et coiffée à la mode d’alors ».

Alors qui est-elle, cette Inconnue? L’Elma berlinoise, la Lucia d’avant ou la Cia d’aujourd’hui ou bien encore une autre qui jouerait toutes les trois ou encore trois figures d’un même être,? Elle est ce que l’autre veut qu’elle soit dès lors que l’autre y croit lui-même. C’est un personnage captivant et captif, pour les autres et pour elle-même, un jeu de renversements dont l’Inconnue est à la fois le démiurge ivre et la marionnette à fils manipulatrice jusqu’à ce que les fils s’embrouillent et nous embrouillent. Comme l’écrit Jean-Marie Gardais dans son livre Pirandello : fantasmes et logiques du double (Larousse) cité dans le dossier de presse : L’Inconnue « tente vainement de nouer avec Bruno Pieri, son supposé mari : je ne demande qu’à être celle que tu veux (en l’occurrence Lucia), mais la condition première est que tu y crois toi-même, bref que tu réussisses à me convaincre que je suis bien Lucia ». Il échouera.

Au troisième acte, apparaît une « folle » amnésique (Cécile Coustillac) que ses proches, non désintéressés, présentent comme la vraie Lucia : Elle « pourrait bien être Lucia, poursuit Gardair, précisément parce qu’en elle s’est perdue toute ressemblance et jusqu’ au souvenir de la Lucia d’autrefois. » On ne saurait pousser plus loin le vertige identitaire dont la pièce organise le tournis. Stéphane Braunschweig, peut-être affolé par ce vertige, tient à cadrer la pièce bien plus que ne le fait Pirandello, en l’ancrant dans l’Histoire à grands renforts de documents d’archives (Berlin à l’heure naissante du nazisme, triomphe de Mussolini en Italie). Est-ce bien nécessaire ? Avec le temps, la pièce semble tendre vers une certaine apesanteur historique. La dextérité des actrices et le diabolisme de l’auteur aidant font que, près d’un siècle après son écriture, la pièce échappe de plus en plus à son contexte. Elle se replie dans sa coquille comme une huître se rétracte dès lors qu’on l’ouvre. Comme elle le veut. Ajoutons que cette soirée parfaitement théâtrale est aussi bien servie par les costumes signés Thibault Vancraenenbroeck, la scénographie sobre du maître des lieux et les mouvements de lumières subtils de Marion Hewlett.

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 9 oct. Tournée au printemps ; CDN d’Orléans les 26 et 27 avril,, Teatro stabile de Turin du 27 au 29 mai, Konzert theater à Berne le 29 juin. La traduction est parue aux Solitaires Intempestifs.

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